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Par Christophe Kantcheff - Suivre sur twitter - 15 mars 2012

« 38 Témoins », de Lucas Belvaux : la responsabilité du regard

Dans 38 Témoins, Lucas Belvaux interroge la passivité des témoins d’un meurtre. Une tragédie morale.

Tous les habitants de ce quartier du Havre ont la même version. Ils sont pourtant 38 témoins à avoir assisté au crime. Ou plutôt, à prétendre ne pas y avoir assisté, bien que les fenêtres de leur appartement donnent exactement sur le lieu du drame, situé en contrebas. Ils disent tous la même chose : rien vu, rien entendu. Mais ils n’ont peut-être pas la conscience tranquille.

C’est ce qu’on devine d’emblée chez Pierre (Yvan Attal), à la manière dont il se penche pour ramasser la convocation à témoigner que la police a glissée sous sa porte, dans la première scène où il apparaît. Quelque chose, indéniablement, pèse sur ses épaules.

Après Rapt (2008), qui racontait l’enlèvement du baron Empain, Lucas Belvaux retrouve Yvan Attal pour adapter un roman de Didier Decoin, Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, inspiré d’une véritable affaire criminelle survenue aux États-Unis dans les années 1960 : le meurtre d’une jeune femme près de chez elle sans qu’aucun des voisins ne fasse quoi que ce soit, même appeler la police. Avec une telle histoire, Lucas Belvaux aurait pu tirer son film vers le fait divers, voire le polar. Il n’en fait rien. Il élève 38 Témoins à la hauteur d’une tragédie morale.

La question n’est pas de savoir qui a réduit la victime à ce corps inerte et sanguinolent sur lequel s’ouvre le film, mais quelle est la nature du sentiment qui a saisi ceux qui auraient pu intervenir : une lâcheté, dont le devenir possible est un terrible remord.

Pierre est navigateur ; il fait entrer les gros cargos de marchandises dans le port du Havre. À sa femme, Louise (Sophie Quinton), qui était à l’étranger la nuit du crime, il a d’abord prétendu qu’il n’était pas encore revenu de son travail. Mais pendant ses insomnies, les cris de la jeune femme que l’on tuait le hantent. Dans la rue, les bougies et les fleurs qu’apportent les passants sur le lieu du crime pour se recueillir le tourmentent. Tandis que, sur le balcon de l’immeuble d’en face, un homme l’observe en permanence, presque irréel, comme si surgissait là sa mauvaise conscience.

Pierre avoue d’abord à Louise. Brisé par ce qu’il n’a pas été capable d’accomplir, il se confie en chuchotant, la nuit, à sa bien-aimée endormie. Scène splendide – Yvan Attal y est impressionnant –, dont le cinéaste va tirer le meilleur des partis. Car les paroles de Pierre ont atteint Louise sous la forme d’un cauchemar. Ce qui permet à Lucas Belvaux de faire entrer dans 38 Témoins une dimension spectrale, un onirisme douloureux. Louise, même après que son mari lui a parlé explicitement, hésite encore entre réalité (effaçable par l’oubli) et mauvais rêve (dont il serait possible de sortir). La mise en scène renforce cet aspect fantomatique. La longue séquence nocturne où Louise, en voiture, cherche à retrouver Pierre sur le port rappelle les oppressantes visions lynchiennes. Le bleu, le noir et le gris du Havre servent admirablement le film (grâce au chef opérateur, Pierric Gantelmi D’Ille), aux antipodes des images ensoleillées ou délicatement nostalgiques de la même ville dans Le Havre d’Aki Kaurismäki.

Ensuite, l’aveu de Pierre, parce qu’il veut être « jugé », doit dépasser le cadre intime pour être entendu par la société, en premier lieu la police. Mais en accomplissant cet acte, c’est le sentiment de culpabilité des 37 autres témoins qu’il réveille, leur faute qu’il met au jour.

Le film prend dès lors un tour languien – on connaît chez Lang l’importance du sentiment de culpabilité comme moteur. Pierre devient celui par qui le confort du silence collectif est brisé. Il est giflé par l’ex-amie voisine de palier (Natacha Régnier), haï par tous les voisins, agressé par des jets de pierre qui brisent les fenêtres de son appartement.

Le film développe aussi une réflexion sur l’attitude que la société doit adopter face à ces 38 « complices ». Doivent-ils être jugés pour non-assistance à personne en danger ou leur non-réaction doit-elle être comprise ? Deux personnages, qui représentent deux institutions, un juge (Didier Sandre) et une journaliste (Nicole Garcia), s’affrontent autant qu’ils sont traversés de doutes.

Plus profondément, 38 Témoins aborde la question de la responsabilité du regardeur. Yvan Attal, en interprétant son rôle de manière relativement neutre, presque comme un « fantôme », permet au spectateur non pas de s’identifier à lui mais de prendre sa place. Non pas de se poser la question de ce qu’on aurait fait dans cette situation mais d’investir la responsabilité du témoin, quelle que soit la situation qui est sous nos yeux. Ainsi, au-delà de la non-assistance à personne en danger – très grave en soi, il est vrai, et qui souligne la capacité d’indifférence que nos civilisations peuvent atteindre –, le film interroge une question plus large, sinon plus politique : ce que signifie s’impliquer dans son regard. C’est le contraire de fermer les yeux sur ce qui se passe, c’est-à-dire regarder sans voir. Le contraire de rester passif, comme Pierre et les 37 autres, ou, ce qui revient au même, de se tenir ébahi ou stupéfié devant du spectaculaire.

Cette question d’éthique et de point de vue concerne le cinéma, éminemment. Lucas Belvaux l’a bien compris, comme le montre la dernière partie de son film, magistrale, tout entière occupée par la reconstitution judiciaire du crime. Chacun des 38 témoins est à sa fenêtre, mais cette fois-ci en tant qu’acteur du drame rejoué. On demande à Pierre si la policière qui a pris la place de la victime crie suffisamment fort. Des cris atroces finissent par retentir, qui glacent le sang de tout le monde, y compris du spectateur, de tous les spectateurs, forcément impliqués par cette représentation de la violence, a priori abstraite. Rien n’est montré – sinon par le son – mais tout est ressenti, éprouvé. Louise, qui assiste à la reconstitution en aveugle, recroquevillée dans l’appartement, s’effondre. Elle voit ce qu’il y avait d’inhumain à ne pas réagir. Elle voit sans regarder. Sans les yeux. 38 Témoins est un film démoniaque.

Nota Bene :

38 Témoins Lucas Belvaux, 1 h 44.

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