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Par Erwan Manac’h - Suivre sur twitter - 25 octobre 2012

À Échirolles, « on a vu un grand moment de France »

Quatre semaines après le double meurtre d’Échirolles, les associations espèrent construire sur l’élan de solidarité que le drame a levé.

Les heures sont passées comme des jours et les jours comme des semaines, pour les 5 militants associatifs qui nous accueillent à la terrasse d’un café du centre-ville d’Échirolles (Isère). Pour ces parents natifs de l’ancienne ville ouvrière du sud de la « cuvette » de Grenoble, le meurtre à l’arme blanche de Kévin et Sofiane, le 28 septembre, a fait surgir des questions douloureuses. Elle a aussi réveillé quelques certitudes.

Ces amis proches du père d’une des deux victimes se souviennent en particulier de l’unité des habitants qui se sont rapprochés après le drame, oubliant leurs différences. « La douleur a désinhibé tout le monde, les gens se sont retrouvés avec beaucoup de solidarité », se souvient Salima Amran, militante dans la petite association échirolloise RNG (Rassemblement nouveau à gauche). « Les habitants se sont regroupés pour commencer à préparer la marche blanche, à la MJC, qu’on avait ouverte exceptionnellement », raconte Rébiha Khelifi, Présidente de la MJC Robert Desnos, dont le père de Sofiane, une des victimes, est trésorier. « Nous nous sommes regroupés dans cette maison, héritière de l’éducation populaire ! », déclame aussi Mohamed Hocine, père de famille et militant à RNG.

Quatre jours après le double meurtre, 18 000 personnes selon leur chiffre (10 000 selon la presse locale) ont convergé vers la ville de 36 000 habitants pour une « marche blanche » autour des familles, qui affichaient une dignité surhumaine, selon un témoin. La marche, d’une ampleur inattendue, a rassemblé toutes les générations, sans distinction d’origine sociale ou culturelle. « C’était un vrai moment d’unité et de dignité. La couleur citoyenne est ressortie avec force », se souvient Salima Amran« On a vu un grand moment de France », ajoute Mohamed Hocine.

Rassemblement en hommage à Kévin et Sofiane, le 2 octobre 2012 à Échirolles
Rassemblement en hommage à Kévin et Sofiane, le 2 octobre 2012 à Échirolles

Philippe Desmazes / AFP

L’association RNG et d’autres militants associatifs de ce bastion communiste veulent donc prolonger cette marche blanche autour d’un collectif citoyen. Un rapprochement est aussi entamé avec des associations du quartier de la Villeneuve, à Grenoble, d’où sont originaires la majorité des personnes placées en détention provisoire.

Un « risque de marginalisation » connu de tous

Pour l’heure, de ce côté-ci du drame, l’inquiétude reste importante. On craint que les appels à la vengeance proférés ici ou là attisent les tensions ou fassent naître des « rivalités de territoires » qui n’existaient pas jusqu’alors.

La plupart des 10 jeunes en détention provisoire étaient connus pour leur mal-être et le pouvoir de nuisance qu’ils avaient démontrés autour de la place des Géants, l’un des deux quartiers qui composent la Villeneuve de Grenoble. Ils focalisaient même l’attention du maillage associatif et des travailleurs sociaux du quartier et beaucoup étaient suivis individuellement.

Depuis janvier, un Projet de gestion urbaine de site (PGUS) était installé autour du 60, place des Géants, montée au pied de laquelle les regroupements étaient les plus fréquents. Éducateurs de prévention, police, associations de quartier, mission locale, élus et bailleur social, se sont rapprochés et ont renforcé leur action pour tenter de répondre à « une forme d’accaparation de l’espace public », au « désœuvrement » et « aux risques de marginalisation d’une partie des jeunes présents ».

Par moments, « les agressions devenaient quotidiennes », se souvient un animateur très actif dans ce quartier qui l’a vu naître. « On a constaté des groupes de jeunes explosifs, qui se construisent et existent dans l’hostilité à leur environnement », analyse Pierre Brun, directeur du Codase, l’association de prévention spécialisée qui officie notamment sur le quartier de la Villeneuve. Loin des « bandes » hiérarchisées, avec leur « socialisation », ce groupe prend forme épisodiquement comme « une agrégation de connaissance ». « Il pouvait arriver qu’un jeune soit atteint de troubles psychiques, ajoute Pierre Brun. Or, dans un groupe, la folie de certains peut entraîner la folie du groupe ».

« Ils évoluent dans une violence quotidienne, dont ils sont victimes et acteurs au sein même de leur groupe. Ils sont dans l’absence d’avenir et cette violence leur donne une force de vie. Ils tentent de juguler leurs montées d’angoisse avec une recherche de l’adrénaline », raconte Florent Jounenc, chef d’équipe éducative au Codase.

« On ne pourra pas laisser de côté la question sociétale »

Deux ans après les trois nuits d’émeutes qui ont suivi, en juillet 2010, la mort d’un braqueur dans une fusillade avec la police au pied de son immeuble, les habitants de la Villeneuve n’avaient donc pas besoin de ce nouvel électrochoc. « Les moyens sont là, estime Pierre Brun. Ce qu’il faut se demander, c’est comment améliorer la présence à tous les niveaux et rester en prise avec le quartier. »

Certains espèrent donc mettre à profit l’élan de solidarité et les images positives aperçues lors de la « marche blanche », au service d’une prise en main « citoyenne ».

« Dans les années 1980, on misait sur les talents dans les quartiers populaires, se souvient Rébiha Khelifi. Aujourd’hui, nous avons affaire à une génération sacrifiée. Le service public a été fracassé, l’école et les services jeunesse ne jouent plus leur rôle ».

Vendredi 19 octobre, un projet de rénovation urbaine de 75 millions d’euros était lancé – hasard du calendrier - à la Villeneuve de Grenoble. Il doit notamment aboutir à la destruction de 68 logements, au 50, galerie de l’Arlequin, et à l’enfouissement des parkings, pour « améliorer l’image du quartier ». Mais cette dépense ne fait pas l’unanimité : « On nous vend de la mixité sociale et de la rénovation urbaine, alors qu’on fabrique en même temps des ghettos scolaires », regrette Mohamed Hocine, de concert avec ses quatre amis militants associatifs, qui avouent tous avoir évité de placer leurs enfants dans les établissements de secteur.

« On ne pourra pas laisser de côté la question sociétale, celle de la place des jeunes dans notre société. Elle est fondamentale », estime Pierre Brun. Du manque de perspectives professionnelles des jeunes, aux dégâts causés par les « assignations identitaires », la liste des chantiers à investir est longue. « La marche blanche était une marche émotionnelle, analyse Mohamed Hocine. On s’aime tous dans l’émotion. Ce qui sera dur, c’est de construire l’après ».

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