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Par Christine Tréguier - 29 août 2012

À qui font peur les Pussy Riot ?

Retour sur une affaire embarrassante pour le pouvoir russe.

Le procès des Pussy Riot a alimenté les chroniques médiatiques estivales. Pour ceux qui auraient zappé l’affaire, les Pussy Riot, ce sont ces cinq jeunes filles qui, le 21 février, ont osé perpétrer un odieux crime de lèse-Poutine dans la cathédrale orthodoxe du Christ-Sauveur. Le crime : une petite prière punk à la Vierge lui demandant de bouter Vladimir hors du pouvoir. Le groupe, d’inspiration actionniste, a déjà fait parler de lui cet hiver lors de performances contestataires sur la place Rouge ou devant la prison de Moscou. La police s’était alors contentée de disperser les maigres rassemblements. Mais, cette fois-ci, le pouvoir, soucieux de circonscrire la montée en force du courant anti-Poutine, a voulu faire un exemple en réprimant sévèrement ces irrévérencieuses.

Nadejda, Maria et Ekaterina, trois des instigatrices de l’action de protestation, âgées à elles trois de 75 ans, ont été arrêtées et emprisonnées pour « hooliganisme ». Le 25 juin, une pétition de provenance non identifiée, relayée par le patriarche orthodoxe, s’efforce de gommer l’aspect politique et de replacer l’outrage sur le terrain religieux. L’Église ne fait pas dans la dentelle, demandant vengeance contre une action « incitant à la haine religieuse et bafouant la dignité humaine » et arrestation des organisateurs et de tous ceux ayant « relayé des informations aux médias ». Rien que ça !

Mauvaise pioche, car l’affaire prend alors de l’ampleur. Une majorité d’orthodoxes et de Russes sont pour leur libération. La presse étrangère en parle. Des responsables politiques appellent à la clémence. Le gotha des rockers internationaux soutient les Pussy (on attend encore d’entendre les Français). Interpellé par David Cameron lors des Jeux olympiques, Poutine fait mine de pardonner l’offense, demandant à ce qu’elles ne soient pas « jugées trop sévèrement »

Le verdict tombe le 17 août. Deux ans de détention dans une colonie pénitentiaire. Pour l’exemple. Est-ce une surprise ? Les arguments retenus par la magistrate ne sont pas d’ordre pénal, mais religieux : elle parle de « sacrilège », de « profanation », de blessures infligées à l’âme des croyants. L’audience et le jugement sont une parfaite illustration de la collusion entre justice, pouvoir et religion qui était l’objet même de cette performance. Les Pussy Riot ont gagné, donnant, à leurs dépens, une nouvelle preuve de la dérive autocratique de la Russie poutinienne.

«  Après plus de six mois passés dans une cellule, j’ai compris que la prison, c’était la Russie en miniature. C’est la même verticale du pouvoir, où le règlement du moindre problème passe par la décision exclusive et directe du chef  », dit Maria dans la lettre que son avocate a lue au procès. Et de conclure en convoquant Kafka et Debord : «  Je n’ai pas peur du verdict de ce soi-disant tribunal. Parce que vous ne pouvez me priver que d’une soi-disant liberté. C’est la seule qui existe sur le territoire de la Fédération de Russie. Ma liberté intérieure, personne ne pourra me l’enlever. Elle vit dans le verbe, elle continuera à vivre quand elle parlera grâce aux milliers de gens qui l’écouteront. » 

P.-S.

À lire et diffuser sans modération donc, la lettre de Maria Alekhina, dont les Inrocks ont publié de larges extraits.

- La vidéo de la prière à Marie pour chasser Poutine et autres infos sur les Pussy Riot.

Photo : AFP / ALEKSANDR UTKIN / RIA NOVOSTI

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Commentaires de forum
  • Gromit 29 août 2012 à 23:27

    En France, à Strasbourg, deux individus se sont vus condamnées à 18 mois de prison pour profanation de tombes. Peine mérité dont personne ne se plaindra.

    Des femmes ont, je le rappelle, profané un lieu de culte.

    A croire que du point de vue de la presse française, les tombes sont plus importantes qu’un lieu de culte.
    Ou alors le que le_Ruskoff_est_un_méchant_pas_bô_pas_gentil et que_d’ailleurs_nous_Français_on_est_des_gens_vachement_plus_mieux.
    ça doit être ça, en fait.

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    •  
      Gromit 29 août 2012 à 23:28

      Coquille.
      Lire "CES femmes...."

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    •  
      C. T. 30 août 2012 à 10:40

      Quoi qu’on puisse penser de cette action artistico-militante, on ne peut pas considérer de la même façon le fait de saccager des tombes et de débouler dans une église pour y vociférer (certes) une chanson sans pour autant la mettre à sac. C’est différent dans les faits et dans le Code pénal.

      En France le CP sanctionne la dégradation des biens, la profanation des cadavres, tombes, monuments aux morts etc (1 an - Article 225-17 CP) , mais pas le "blasphème" ni l’irrévérence dans une église. Les juges français ou russe n’ont pas à donner dans la morale, ou l’inquisition à la demande d’un tiers (en l’occurence l’Eglise et le pouvoir russe), ils sont là pour appliquer la loi. Dans le cas des Pussy Riot, les charges retenues auraient sans doute du être quelque chose comme trouble à l’ordre public et occupation non autorisée d’un lieu public. Et ça ne vaut pas deux ans, ni ici, ni là-bas.

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      •  
        Gromit 30 août 2012 à 21:16

        "Dans les faits et dans le code pénal", les belligérants ont bien été punis pour la profanation de tombes juives et musulmanes.
        Un lien vers un article de presse sur cette condamnation : http://www.rmc.fr/editorial/269180/...

        Et la profanation peut en France être punie jusqu’à 3 ans de prison.
        De plus, ces actes en Russie ont étés filmés et largement diffusés, ce qui est de nature à choquer un grand nombre des pratiquants de cette religion.
        Le droit en Russie est un surement un peu différent, je ne sais pas si la profanation dans une église est punie ou non, visiblement il semble que oui. Dans tous les cas, il me semble évoqué le motif de "provocation à la haine raciale ou religieuse", qui est également durement puni en France. il faut savoir qu’en Russie la question religieuse est encore plus sensible qu’en France, vu que ce pays a vécu une longue période d’interdiction de tout culte, cette intrusion dans la sphère religieuse est d’autant plus ressentie avec émotion par les pratiquants.

        Quoi qu’il en soit, cette ingérence des médias mainstream occidentaux dans une affaire de droit commun en Russie me semble assez choquant. D’autant plus venant de Politis, qui se prétend un média alternatif. De fait, pas un traitement bien différent, assez peu documenté, assez peu d’analyse de fond.

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  • Ephraïm 30 août 2012 à 11:13

    Ce dernier paragraphe, c’est beau comme du Florent Pagny

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    •  
      Gromit 30 août 2012 à 21:24

      Du Florent Pagny, oui effectivement.
      Cela devrait pour le moins éveiller l’esprit critique des journalistes de Politis.
      ...Ou pas.

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  • Ephraïm 31 août 2012 à 10:57

    D’accord avec vous Gromit, un peu d’esprit critique...
    Ce qui me choque le plus c’est le soutien inconditionnel quasi unanime des libéraux libertaires français à ces militants "no-limit". Je trouve révoltant de les défendre au nom d’une vague notion de justice tout en passant à la trappe le caractère vraiment immoral de leurs actions. Se fourrer un poulet dans le vagin en public dans un supermarché ou tourner un porno avec des femmes enceintes dans un musée sont des choses que l’on ne peut pas percevoir uniquement comme autant de provocations révolutionnaires envers un état trop strict... Il faut les considérer également, sur un plan moral, comme des atteintes à la décence des gens ordinaires !

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    •  
      Gromit 31 août 2012 à 12:41

      Ah oui, mais ça, faut surtout pas en parler, c’est pas conforme au dogme anti-Poutin qui est de cours dans les médias mainstream (dont fait partie Politis de fait).
      Disons en fait que pour ces personnes, tout est fait pour choquer les esprits, en le faisant passer toutes leurs provocations au bon goût et à la décence pour de l’expression artistique.

      La plus grosse arnaque dans cette histoire est de faire passer pour politique un acte qui ne l’est pas.
      Elles sont de faut condamnées pour avoir profané un lieu de culte. Point.

      Perso, je suis athée.
      Pour autant, je respecte les convictions et la religions des autres.
      Le respect de la dignité de chacun passe par là.

      Elles, ont montré qu’elles n’ont que peu d’égard pour les notions de dignité et de respect.

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      •  
        gaïa 6 septembre 2012 à 11:13

        Je ne suis pas vraiment d’accord avec vos conclusions.
        Un acte répréhensible par la justice ? Ok, elles assument et sont en prison en train de payer leur "crime".

        Ce qui me choque moi, c’est que vous faite passer la morale, la décence, le respect des religions, etc... avant les droits humains et la liberté d’expression. Cette liberté n’est pas faite pour entendre de belles choses, mais pour que tout le monde puisse s’exprimer, et dire ce qu’il pense (du pouvoir ou autre). Que ça choque, que ça plaise, ou pas.

        Si le fait de dénoncer la collusion entre le pouvoir politique et la religion ne vous choque pas, alors que vous êtes athée, il y a quelque chose qui ne va pas. Il faut relire la conclusion de cet article pour comprendre que leur action est politique :
        "Pour l’exemple. Est-ce une surprise ? Les arguments retenus par la magistrate ne sont pas d’ordre pénal, mais religieux : elle parle de « sacrilège », de « profanation », de blessures infligées à l’âme des croyants. L’audience et le jugement sont une parfaite illustration de la collusion entre justice, pouvoir et religion qui était l’objet même de cette performance. Les Pussy Riot ont gagné, donnant, à leurs dépens, une nouvelle preuve de la dérive autocratique de la Russie poutinienne."

        Elles l’ont fait pour se faire entendre, et ça a marché. Il y a des choses qui me choquent plus dans le monde politique que des femmes qui rentrent dans une église pour chanter une chanson anti-Poutine. D’ailleurs, le mode de vie même et la dictature de ce pays n’est-elle pas choquante en elle-même ?
        Ce n’est pas la France, comparons ce qui est comparable.

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