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Par Bernard Langlois - Suivre sur twitter - 24 décembre 2009

Au pied du tapin

Deux citations trouvées sur la Toile, qui me paraissent éclairer de belles manières l’actualité récente. La première, de Karl Marx, qui semble avoir prévu l’échec de Copenhague : « Le comportement borné des hommes en face de la nature conditionne leur comportement borné entre eux. » La seconde, magnifique dans sa simplicité, d’un professeur de l’université belge de Louvain, Jean-Christophe Defraigne : « La science permet de savoir comment faire fonctionner un train, l’histoire de savoir qu’il peut parfois aller à Auschwitz. » Est-il besoin d’ajouter quelque chose ?

Noël

Le représentant de commerce à la petite fille qui vient de lui ouvrir la porte : « Elle est là ta maman ? – Non, elle fait le tapin. – Euh… Tu es toute seule ? – Non, y’a ma grande sœur. Mais elle fait le tapin aussi. – Quelle famille ! Et où donc font-elles le tapin ? – Ben, dans le talon, tiens ! Tu fais pas un tapin à Noël, toi ? » Comme chaque année, au pied de mon tapin de Noël virtuel, quelques livres piochés dans mes piles (avant qu’elles sédimentent…), et qui me paraissent bien valoir vous être signalés.

Du journalisme : et du meilleur.

– Correspondance : J’ai découvert, grâce à Pierre Michel – un érudit passionné par Octave Mirbeau, qui réunit et met à disposition son œuvre complète, avec la complicité d’un éditeur charentais –, l’existence d’un certain Jules Huret (1863-1915), qui fut, à l’orée du siècle dernier, une sorte d’Albert Londres, auteur de reportages au long cours comme on n’en fait plus guère, et aussi critique littéraire redouté : d’où sa rencontre avec Mirbeau, son aîné de presque vingt ans, auteur dramatique célèbre après avoir lui aussi pratiqué un journalisme nettement contestataire ; d’où une amitié qui ne s’est jamais démentie ; d’où cette correspondance (inédite) entre ces deux révoltés « également dégoûtés par le journalisme et la littérature de leur temps » (dixit Michel). Lecture jouissive, qui témoigne d’une époque où il arrivait encore que, pour un mot vache, on se retrouve sur le pré  [1] !

– Phare : Facile transition, puisque Huret a commencé sa carrière au Phare de la Loire, quotidien nantais né sous l’Empire (le second), qui éclaira de sa lumière (républicaine) la capitale des ducs de Bretagne jusqu’à la Seconde Guerre mondiale (où elle brilla pétainiste…) La Presse à Nantes de 1757 à nos jours, dont vient de sortir le troisième et dernier tome, est bien mieux que le récit linéaire de la vie de quelques journaux et du parcours de quelques journalistes dans une grande ville de province. Ce n’est rien que de l’histoire ! Grande et petite, nantaise mais nationale, déroulée en courts chapitres écrits d’une langue sauce piquante par deux confrères qui furent aussi des acteurs passionnés par leur ville et leur métier (dont l’un, Garnier, ancien de Presse-Océan, titre qui avait succédé à La Résistance de l’Ouest, pour se faire ensuite manger par Hersant et qui finit présentement de mijoter dans les casseroles de la famille Hutin – Ouest-France –, tenta en 1981 l’aventure casse-gueule d’un hebdo alternatif, La Tribune de Loire-Atlantique, qui tint presque six ans). Que ces 1 200 pages en trois volumes (travail de romain !) ne vous effrayent surtout pas : la lecture se fractionne aisément en un plaisant kaléidoscope où l’on croise, en une foultitude d’anecdotes et de situations, des dizaines de grands noms du journalisme (comme Pelloutier, le syndicaliste inventeur des bourses du Travail, ou Jules Vallès ou encore mon cher Georges Hourdin…), de la politique (Briand, Clemenceau, Waldeck-Rousseau…), des arts et lettres (Jules Verne, Gracq, Cadou… ou Claire Brétécher), tous Nantais de souche, d’adoption ou en lien étroit avec la ville, sa région et sa presse. De la belle ouvrage  [2].

– Pugnace : Toujours dans la rubrique presse, je n’aurais garde d’oublier notre vieille connaissance Denis Robert, toujours aussi pugnace (et courageux), qui poursuit le récit en images (avec le talentueux Laurent Astier) de son enquête à rebondissements sur les paradis fiscaux et Clearstream. Le tome II de l’Affaire des affaires est peut-être encore meilleur que le premier. À ne pas rater  [3]..

— Libraire : d’une affaire l’autre, c’est du procès Colonna que traite un libraire de Lyon, scandalisé par la condamnation sans preuve de celui qui fut présenté comme l’assassin du préfet Érignac ; et plus encore par la façon dont la presse a traité l’affaire, une presse qu’il décortique avec soin. Il note que la presse de droite, notamment Le Figaro, fut plus critique sur le comportement des juges et le déroulement du procès qu’une presse dite de gauche, pourtant « prétendument soucieuse des droits de l’homme et des libertés fondamentales » (Politis échappe à ses foudres). Pour quelle obscure raison d’État ? La réponse est dans ce petit bouquin qui claque comme un coup de fouet  [4].

– Mare nostrum : Élargissons la focale. Sociologues, historiens, journalistes, ils se sont mis à une vingtaine de tous les pays du pourtour méditerranéen pour analyser ce qui a changé, notamment dans le monde arabe, avec l’apparition des nouveaux médias (Internet) et des télévisions satellitaires. Beaucoup de choses, tant dans les rapports internes des pays concernés que dans les relations internationales. Un ouvrage de référence, plutôt académique  [5]ée, sous la direction de Khadija Mohsen-Finan, Actes Sud, 400 p., 28 euros. .

Guerres et paix. Puisqu’on est dans l’international, restons-y.

– La Crise : Paul Jorion, anthropologue et sociologue, l’avait vue venir de loin (2004). À l’époque, il avait eu bien du mal à se faire publier. Depuis, il passe pour un prophète, et son blog est fort achalandé ! Bonne idée que cette réédition de la Crise du capitalisme américain (car il n’est pas douteux que c’est lui qui nous a flanqué la vérole). Citation, tirée de la préface de l’auteur pour cette nouvelle édition, et qui prend tout son sel au lendemain de Copenhague : « On y trouve enfin, et peut-être surtout, une description du tango dansé alors par les amants maudits que sont les États-Unis et la Chine, ainsi que le “scénario catastrophe” où leurs chemins se séparent. Scénario prévisible donc dès 2004, et qui se déroula hélas comme prévu, réglé comme du papier à musique  [6]. »

– L’Afrique : « Un continent sans histoire, sans philosophie, sans religion », disait Hegel. Comme on ne peut suspecter Sarkozy d’avoir lu le philosophe allemand, c’est donc bien Guaino, l’auteur du discours de Dakar, qui a scandalisé les élites africaines, comme Hegel déjà les avait révoltées. Sauf qu’un siècle et demi sépare les deux citations, et que pas mal de choses ont changé sur le continent noir (et dans le monde). Ce que nous rappelle Charles Zorgbibe, qui replonge dans l’histoire et les épreuves africaines, dans une analyse d’une grande clarté, dont on attend avec impatience de lire le deuxième volet annoncé pour 2010  [7].

– Le Gaz : C’est l’arme fatale dont dispose la Russie de Poutine et Medvedev, comme l’actualité récente (Ukraine, Géorgie) l’a montré. Un tiers des réserves mondiales, dont l’Europe dépend à 26 % et la seule France à 25 %… Toutes les raisons de s’intéresser à cet empire Gazprom, dont deux journalistes russes qui n’ont pas froid aux yeux ont exploré les tuyaux. Et les bagarres internes et très politiques pour s’en assurer le contrôle : « Un combat de bouledogues sous un tapis », disent-ils. Brrr  [8] !

– La Révolte : celle des Taiping, qui ensanglanta la Chine impériale au milieu du XIXe siècle et installa sur plusieurs provinces (capitale Nankin) et pendant plusieurs années (1851-1864), et bien avant Mao ou les Khmers rouges, un communisme radical dont l’écrasement final – avec la complicité et les canons des puissances occidentales – fit des millions de victimes. C’est un Français en poste à Shanghai, dans les années 1930, puis à Pékin jusqu’à la Révolution culturelle qui en chassa les étrangers, Jacques Reclus (un petit-neveu du grand Élisée), mort en 1984, qui raconta le premier en français cette révolte des gueux, tragiquement soldée. Éditée en 1972, et introuvable depuis. Réédition, donc, très bien venue  [9].

On s’arrête là pour cette année. Des bouquins, j’en ai encore plein ma hotte, d’autres coups d’œil dans la prochaine livraison. Car « je me disais que, tant qu’il y aurait des livres, le bonheur m’était garanti » (Simone de Beauvoir). Joyeuses fêtes au pied du tapin !

[1] Octave Mirbeau-Jules Huret, Correspondance, interview et articles, Du Lérot éditeur (16140 Tusson), 300 p., 35 euros.

[2] La Presse à Nantes, tome III, de 1928 à nos jours, Jean-Charles Cozic et Daniel Garnier, L’Atalante, 460 p., 23 euros.

[3] L’Affaire des affaires, 2-L’Enquête, Denis Robert-Laurent Astier, Dargaud, 206 p., 22 euros

[4] L’Affaire Colonna, une bataille de presse, Gérard Amaté, Jean-Paul Bayol, 152 p., 14,90 euros.

[5] Les Médias en Méditerran

[6] La Crise du capitalisme américain, Paul Jorion, éditions du Croquant, 260 p., 20 euros.

[7] Paix et guerres en Afrique, Charles Zorgbibe, Bourin éditeur, 280 p., 23 euros.

[8] Gazprom, l’arme de la Russie, Valery Paniouchkine et Mikhaïl Zygar, traduction de Michèle Kahn, 365 p., 21,80 euros.

[9] La Révolte des Taiping, Jacques Reclus, 350 p., 15 euros.

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