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Par Lorraine Soliman - 11 octobre 2012

Boby Lapointe la joue jazz

Le pianiste Jean-Marie Machado et son orchestre Danzas invitent André Minvielle à faire « la Fête » au maître ès calembours.

Boby Lapointe, « il est toujours là ». C’est ce petit « bijou de famille  » qu’on se transmet de père en fils et de mère en fille, hors-champ et (presque) sans projecteurs médiatiques. « Il fait partie du “kit d’éducation” des gens qui aiment la littérature, la musique, la peinture… On ne peut pas ne pas passer Boby Lapointe à ses enfants, à son cousin… », poursuit Jean-Marie Machado. Et à ses musiciens, pourrait-il ajouter. Ceux de Danzas, l’orchestre à géométrie variable qu’il dirige depuis 2008. Sept magnifiques musiciens en l’occurrence (Jean-Charles Richard aux saxophones, Gueorgui Kornazov au trombone, Joce Mienniel à la flûte, François Thuillier au tuba, Didier Ithursarry à l’accordéon, François Merville à la batterie et aux percussions, Jean-Marc Quillet au vibraphone), qui ont appris bien volontiers à composer avec les jeux de mots et à slalomer dans les contrepèteries sans perdre une once de leur vitalité jazzistique. Le pari de Machado était audacieux, pourtant. Car rien de plus difficile, apparemment, que de confronter les textes de Boby Lapointe, disparu il y a quarante ans, aux débordements du jazz tout en restant lisible et sans tomber dans l’abstraction la plus totale. Il s’agissait de faire « réapparaître » ce personnage hors-norme sans le dénaturer, de retrouver ses chansons « adorées », sa poésie et sa philosophie de l’existence. « J’avais vraiment envie que les gens qui aiment Boby Lapointe aiment ce concert et ce disque », confirme Machado.

Le public, nombreux et pas nécessairement jazzophile, jusque-là, semble approuver « des deux ouïes » l’initiative. Et retrouver dans le projet les principaux motifs de leur fascination : le pétillant et la sagacité, l’humour décalé, la pertinence du verbe, le vertige de la complexité, le dramatique derrière le drolatique, la fantaisie et la fragilité… Il faut dire qu’André Minvielle y met du sien. C’est lui qui a immédiatement été pressenti pour incarner Boby Lapointe et articuler « ce flot de mots qui s’enchevêtrent ». Une mission qu’il a d’abord failli refuser, se sentant incapable de traduire la démesure du personnage et de dépasser son arythmie. « En revanche, il avait le sens du débordement. Et on avait ça en commun. De déborder, de faire rentrer des trucs qui ne seraient jamais rentrés, d’habitude, dans notre syntaxe ni dans la musique », précise le chanteur.

Le travail prodigieux de Jean-Marie Machado permettant au chanteur de poser les textes de Boby Lapointe sur la musique, il lui est devenu presque naturel de se fondre dans « la syntaxe accidentée, la poésie graminée, la méthode bibinaire  [1] et la mathématique élémentaire » sortie de l’imaginaire baroque de ce « calembourlingueur  » électrisé – cf. « Boby en si Bibi », chanson incipit du spectacle la Fête à Boby, avec des paroles d’André Minvielle qui nous content « l’art de l’échappée » et les mille petits métiers du héros (héraut ?) oublié. À tel point qu’on a parfois l’impression d’entendre Boby Lapointe. « L’Hélicon » est confondant d’illusion… « Il y a une sincérité dans le projet, explique Jean-Marie Machado, qui fait qu’on est dans l’esprit, mais un peu à notre manière. Depuis quelques années, j’ai rétabli dans mon travail la notion d’interprétation. Mais une interprétation en création active. Je ne joue pas des pièces de Mozart écrites. Ça, je le laisse à d’autres qui le font très bien. En revanche, je me réapproprie des choses et je les redonne. Et là, avec Boby Lapointe, il a fallu que j’aille au bout de cette idée d’interprétation active d’une œuvre. J’ai envie de défendre l’idée d’interprète vivant qui réinvente à sa manière une interprétation. » « Le Vivant », parlons-en. C’est sans nul doute avec cette chanson coécrite par Minvielle (paroles) et Machado (musique) que l’hommage à Boby Lapointe culmine. «  Le vivant survivant passe à travers la fin/Le vivant s’y survit/Le vivant au suivant, solitaire du néant/[…] Le vivant ne sait pas qu’il est peu de chose/Que juste ça suffit pour faire du vivant un monde parmi les morts de vie ! » Entre les lignes et au-delà des mots, André Minvielle exprime la fragilité de l’existence et le paradoxe du souvenir mort-vivant. « Boby Lapointe est mort, mais quand je l’entends dire : “Et il est mort !” [à la fin de “Bobo Léon”, NDLR], il est vivant au moment il le dit ! C’est comme la maladie, cet organisme qui se nourrit du vivant pour être encore plus vivant, d’après Gilles Deleuze. C’est très troublant… D’ailleurs, j’ai toujours pensé que Boby Lapointe s’était donné la mort, qu’il s’était jeté par la fenêtre et qu’il avait laissé un mot sur la table, disant “Je suis en bas”. »

De la dérision jusqu’au bout, c’est comme ça qu’il imagine « son » Boby, Dédé Minvielle… Et il n’est pas très loin de la vérité quand on sait qu’après sa troisième évasion du STO, en 1943, Lapointe avait pris le nom de René Foulcan… avant de devenir scaphandrier à La Ciotat pour échapper aux Allemands, et puis poseur d’antennes de télévision et vendeur de layette à Paris ! Des hauts et des bas, comme il disait. Et la musique, dans tout ça ? Le défi était corsé, et la tâche du compositeur-arrangeur pour le moins ardue. Conjuguer le verbe le plus fou au swing de sept solistes de haut vol, il fallait oser. Jean-Marie Machado l’a fait, et le résultat de cette fusion extraordinaire est bouleversant de fluidité. Les musiciens sont au service du projet, formant un collectif solidaire. Avec Danzas, son orchestre, fini les solos « pour montrer qu’on sait jouer plus vite que son ombre ». Et place au « chantant », au cantabile  [2].

Nota Bene :

La Fête à Boby au Café de la danse le 17 octobre, au Théâtre de Chelles le 11 novembre, au Centre des bords de Marne, au Perreux-sur-Marne, les 9 et 10 avril 2013.

[1] En référence au mode de calcul fondé sur le binaire qu’il inventa, appelé la numération Bibi.

[2] Cantabile est également le nom de l’association créée par Jean-Marie Machado.

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