C’est la déclaration de Fillon qui m’avait mis la puce à l’oreille : il prendrait « (sa) part de responsabilité. » Ça ne pouvait dire qu’une chose, démission. Du reste, après une déculottée commack, un changement de gouvernement s’imposait, on ne pouvait plus se contenter d’un « léger remaniement technique ».
« Le notaire s’est planté en beauté, avait commenté le Petit Père des Riches, essayons donc le pochtron ! »
L’heure de Borloo avait donc sonné. Les Français le trouvaient plutôt sympa, avec sa dégaine chiffonnée, et, quoi qu’en disent les vrais écolos, son Grenelle de l’Environnement était la seule chose à peu près présentable du gouvernement sortant.
L’affaire devait être rondement menée, mais se heurta vite à des obstacles imprévus : personne ne voulait venir dans ce gouvernement ! L’HPD (hyper président dévalué) avait beau tempêter en son Palais, tous se défilaient les uns après les autres, sous les prétextes les moins recevables. Même Jack Lang n’avait pas voulu venir, Doc Gynéco non plus.
Borloo avait eu bien du mal à me joindre.
Faut dire que je ne réponds pas souvent au téléphone depuis que le marketing s’en est emparé. Il finit par m’avoir au bout du fil et insista beaucoup pour que j’accepte les Finances : « Avec ta popularité, me dit-il, tu es le seul qui pourra faire passer le plan de rigueur inéluctable. » Je déclinais, bien sûr. Mais je fis l’erreur de lui dire en raccrochant : « D’ailleurs, je pars à la pêche. »
J’étais installé au pied de la falaise, face au phare.
J’entendis leurs sirènes au loin. Puis je les vis qui approchaient venant de la plaine. Des dizaines de flics qui se rapprochaient à toute vitesse, conduits par cet énergumène que Fontenelle appelle Mohammed : « C’est bien lui, qu’il braillait, c’est ce type qu’on voit sur la vidéo de surveillance du supermarché ! »
Pas question qu’on m’enferme à Bercy, il fallait fuir.
Je plantais-là mes gaules et entrepris de grimper, m’écorchant au rocher. Des rats sortaient par centaines des infractuosités, les sales bêtes. Dans un trou plus large que les autres, j’entrevis une lueur : c’était l’entrée d’une grotte, au fond de laquelle brûlait un feu de bois. Une femme chantait, s’accompagnant de sa guitare. Une mélopée étrange, où il était question de came et d’herbe à Nico (enfin, c’est ce qu’il m’a semblé, sa voix était à peine audible.)
Elle s’interrompit, me jetant un regard furieux : « Partez immédiatement, me dit-elle, vous allez les attirer ici, ils vont me reprendre ! »
Je fuyais de l’autre côté de la falaise. Un orage terrible avait éclaté et les arbres de la colline que j’apercevais en contrebas craquaient et s’abattaient dans d’effroyables fracas. Je ne distinguais plus mes poursuivants, mais je ne doutais pas qu’ils soient toujours à mes trousses. Il me fallait fuir encore. Parvenu sur la grève, je contournai l’énorme masse de granite et me retrouvai tout près de l’endroit où je pêchais avant l’irruption des sbires. Face au phare. Malgré les rafales de pluie et de vent, je décidai de nager jusqu’à lui et parvins à l’atteindre, à bout de souffle.
J’entrais dans le bâtiment, qui semblait désert, et m’écroulai de fatigue sur le plancher délavé, rongé par le sel. Je perdis conscience.
L’homme qui se penchait sur moi à mon réveil brandissait une seringue hypodermique. Je reconnus le docteur K. Son assistante, une grosse fille en blouse rose dont la poitrine généreuse semblait saisie aussi d’une envie d’évasion, me chuchotait à l’oreille : « Veux-tu que je te vaccine contre la grippe A, mon gros lapin ? »
J’étais en sueur en émergeant brutalement de mon cauchemar. Le radio-réveil, contre mon oreiller, annonçait un remaniement « de faible envergure » pour la fin de la matinée.