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Par Michel Soudais - 21 novembre 2009

Camus au Panthéon : une profanation obscène

C’est la dernière tocade de Nicolas Sarkozy. « Faire entrer Albert Camus au Panthéon, ce serait un symbole extraordinaire », a lancé le chef de l’Etat, depuis Bruxelles. Un symbole ? Non, une profanation !

Comment imaginer enfermer l’auteur de Noces à Paris, lui qui écrivait que « des cités comme Paris, Prague, et même Florence sont refermées sur elles-mêmes et limitent ainsi le monde qui leur est propre » [1] ? Il aimait le soleil, les horizons ouverts, les biens naturels... Il voulait être enterré à Lourmarin, où cet enfant élevé dans la pauvreté et l’humilité, avait acquis une maison avec l’argent de son prix Nobel. Il repose dans le cimetière de ce village provençal, sous une tombe toute simple, couverte de laurier et de romarin.

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Tombe d’Albert Camus
Tombe de l’écrivain/philosophe français Albert Camus à Lourmarin (Vaucluse). Photo de Yves Opdecam © publiée par Le Routard.

Tombe de l’écrivain/philosophe Albert Camus à Lourmarin (Vaucluse). Photo de Yves Opdecam © publiée par Le Routard.

C’est pourtant à cette dernière demeure baignée de soleil, que Nicolas Sarkozy voudrait l’enlever pour l’emmurer à l’ombre de la crypte sinistre de l’ancienne église dédiée à Sainte-Geneviève ? Une pareille faute de goût n’est pas surprenante de la part de notre président Bling-bling. Ce n’en serait pas moins une profanation.

Cette panthéonisation n’est pas seulement une hérésie au regard d’un homme qui, de son vivant, « s’était toujours tenu à l’écart des salons et des gloires littéraires, des récompenses et des décorations » et avait refusé « de se laisser transformer en statue » [2]. Cette récupération politique de Camus par Sarkozy, qui vient après l’annexion par Jean-Claude Gaudin de l’auteur de L’Homme révolté pour en faire la « figure tutélaire » de Marseille capitale européenne de la culture en 2013, est franchement obscène. Ni comme écrivain, ni comme philosophe, ni comme journaliste, Albert Camus ne peut être revendiqué par l’UMP.

Dans sa jeunesse, il considérait que « la politique et le sort des hommes sont formés par des hommes sans idéal et sans grandeur » [3]. Distant à l’égard des politiques, il « n’a jamais appelé à voter que pour Mendès-France », indique Jeanyves Guérin, qui vient de publier un Dictionnaire Albert Camus (Robert Laffont) et « a refusé de déjeuner à l’Elysée avec de Gaulle. Comment y serait-il allé pour rencontrer Nicolas Sarkozy ? »
« Camus a critiqué très puissamment le capitalisme, le libéralisme, le marché faisant la loi, la déshumanisation de toute politique qui, à gauche comme à droite, n’avait pas le souci conjoint de la justice et de la liberté », rappelle Michel Onfray qui le définit comme un « libertaire irrécupérable ». Son antitotalitarisme peut séduire la droite, mais à condition d’occulter qu’il dénonçait tous les totalitarismes, ce qui en fait l’exact contraire des « nouveaux philosophes » (médiatiques) genre BHL ou Glucksmann.
Dans une belle tribune publiée l’été dernier dans Libération, l’écrivain et éditeur Jean-Pierre Barou, insistait lui aussi sur les amitiés libertaires de Camus : Bakounine, le père de l’anarchie hantait son cœur. C’est à la revue anarcho-syndicaliste Arbetarem, de Stockholm, qu’il accorda sa première interview après son Nobel. Et c’est à l’organe libertaire de Buenos Aires, Reconstruir, qu’il donna son tout dernier entretien.

Camus n’a pas besoin d’être au Panthéon pour que son oeuvre continue à vivre. Et Jeanyves Guérin a raison de penser que l’idée lui aurait déplu. « Ceux qui prétendent tout savoir et tout régler finissent par tout tuer », écrivait-il à Emmanuel D’Astier de la Vigerie, en 1948 [4]. La leçon vaut pour Nicolas Sarkozy.
Qu’il le laisse donc à Lourmarin !

Le village de Lourmarin
Le village de Lourmarin

Notes

[1] Albert Camus, Essais, Pléiade, ed. 1965, p.67.

[2] Herbert R. Lottman, Albert Camus, Seuil, 1978, p.13.

[3] Carnet I, décembre 1937.

[4] Herbert R.Lottman, Ibid., p. 448.

Commenter (21)

Commentaires de forum
  • Ossian 21 novembre 2009 à 09:21

    Il faudrait effectivement remettre les choses à leur place et interdire absolument à des hommes comme Sarkozy, Besson et Hortefeu de faire servir le nom de Camus et de Charles Péguy à leurs basses oeuvres. Qu’il n’y ait à ce jour aucune autorité capable de le faire, c’est tragique.

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  • Janick 21 novembre 2009 à 10:18

    Camus que j’ai tant aimé.

    Laissez-le nous tel qu’il était M. Sarkozy et arrêtez de tout salir.

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  • dav 21 novembre 2009 à 14:52

    Et ceux qui sont au Panthéon ont-ils demandé à y être après leur décès ? Il faudrait enterrer ces hommes et ces femmes dans leur commune de naissance, de résidence ou bien où ils auraient aimé être (ou à défaut suivant l’avis de leur famille). Et qu’on en finisse avec ces mausolées !

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  • Olivier 21 novembre 2009 à 15:01

    « Ni comme écrivain, ni comme philosophe, ni comme journaliste, Albert Camus ne peut être revendiqué par l’UMP. »

    L’UMP et son représentant de commerce qui siège à l’Elysée ont bien revendiqué Guy Môquet et Jean Jaurès. Les prochains seront-ils Paul Lafargue et Louise Michel ?

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  • carikel 21 novembre 2009 à 22:07

    y aura-t-il un comité de soutien pour défendre ce transfert
    ou plutôt de cette récupération d’Albert Camus
    N.Sarkozy espère-t-il en retirer quelques centimètres de gloire
    pour se grandir.Au contraire il n’en paraît que plus petit ,plus mesquin et ridicule.

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  • 21 novembre 2009 à 23:15

    Un groupe vient d’être créé sur Facebook pour s’opposer à cette infamie :

    http://www.facebook.com/group.php?g...

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  • Mister T 22 novembre 2009 à 00:17

    C’est le principe même de la panthéonisation qui me débecte. À notre époque, où la mémoire est immatérielle, on ne devrait pas avoir à déplacer des cadavres pour honorer un défunt, aussi vertueux soit-il. Le Panthéon peut disparaître, mais pas son œuvre. C’est là la plus grande victoire de l’artiste sur la mort.

    Et puis, sur un plan plus terre à terre, j’avoue que le cadre de la tombe de Camus est magnifique. Voir toute cette vie rayonner autour d’un cimetière, ça vous enlève un peu la tristesse de savoir qu’on est tous mortels.

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  • LiberT 22 novembre 2009 à 09:16


    Il faut lancer une pétition " La place de Camus est à Lourmarin ".
    Comment le faire sur le net ?

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  • LYSAM 22 novembre 2009 à 09:53

    MAIS QU’ON LAISSE CAMUS REPOSER DANS LA SIMPLICITE LUMINEUSE DE CE PETIT CIMETIERE DE LOURMARIN .

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  • Roger 23 novembre 2009 à 09:59

    Si ce n’est à Tipazza, Camus ne sera nulle part mieux qu’à Lourmarin !

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  • Pierre 23 novembre 2009 à 17:31

    Je viens de lire "Le Premier homme" et, comme le disent tous ceux qui ont réagi avant moi, la place de Camus est à Lourmarin ou alors comme le dit Roger à Tipazza...

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  • placidepomalo 23 novembre 2009 à 21:10

    Monsieur Sarkosy ne sait pas quoi inventer pour essayer d’épater la galerie.
    Après avoir prononcé des discours dignes de Jaurès durant la campagne . Après s’être revendiqué défenseur des travailleurs (!) alors qu’il est tout le contraire , il a voulu imposer aux écoliers , la mémoire de Guy Môquet pour regonfler sa gloriole et maintenant, le voilà qui cherche à faire rejaillir sur sa propre petite personne , la sympathie que peut susciter Albert Camus auprès du public....J’espère bien que le fils de l’écrivain ne cédera pas et que la loi sera de son côté...Jusqu’à quand y aura t-il encore des Français dépourvus de lucidité pour se laisser berner par ses gesticulations et ses manipulations mensongères !
    S’il tient tant à user de son "droit de Panthéonisation" qu’il rende honneur à quelqu’un qui partageait quelques unes de ses valeurs ...Mais je ne suis pas sûr qu’il trouve parmi les grands capitaines d’industrie ou banquiers disparus , un personnage aussi cynique que lui !

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  • K.Rignan 23 novembre 2009 à 21:18

    Bonjour. On reconnait généralement un niveau culturel ou tout au moins un domaine de curiosité, un certain sens de l’Histoire, aux présidents de la V° République élus avant 2002... Quant au dernier élu en date,je cherche encore sur quel étayage culturel il peut s’appuyer pour exercer la responsablité suprême...Confronté à l’Histoire, on le retrouve récupérateur,narcissique,obscène (Vatican,Glières,Dakar)... Sans oublier la recherche de son intérêt immédiat...Proposer de Panthéoniser CAMUS me paraît donc,dans ces conditions, suspect.Et puis, peut-on confronter le responsable de la regression (libertés, économie) avec les valeurs défendues par CAMUS,avec son témoignage, avec la lumière(dans tous les sens du terme)de Lourmarin (où j’ai rendu hommage à CAMUS et où il doit demeurer). Résister. CAMUS, CHAR (pas loin)....

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  • OrangeOrange 24 novembre 2009 à 12:36

    Sur le thème des ’valeurs’ mises en scène par Nicolas Sarkozy, j’ai vu sur Pnyx.com une étonnante anthologie de ses idées et de ses mots, sous la forme d’un assemblage très théâtral de nombreux extraits de ses discours et interviews :

    http://www.pnyx.com/fr_fr/sondage/434

    Les textes choisis sont retranscris, en illustration d’un sondage à mi-mandat sur le type de Société qui se construit depuis trente mois.

    Cette anthologie des valeurs de N Sarkozy est le premier volet d’une série de 5, traitant des autres grands thèmes de sa Présidence : les réformes, la sécurité, l’international, ...

    Pour accéder à la série complète : http://www.pnyx.com/fr_fr/profil/Su...

    Chaque volet est illustré d’une video. Les 5 peuvent aussi être visionnées sur YouTube, à la requête : Sarkozy Midterm

    Pour tous ceux qui veulent percer l’âme de l’intrigant personnage que la majorité des français ont mis sur le trône élyséen, c’est à voir, surtout à écouter, absolument !

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  • algérienne 24 novembre 2009 à 16:08

    Laissez le temps au temps, un jour Camus reposera à Tipaza, sur sa terre natale, ce pays qu’il a tant aimé, et pour lequel il a tant souffert. Si ce n’était la guerre d’Algérie à la date de son décès, il aurait demandé à être enterré chez lui, en Algérie. Mettre sa dépouille au Panthéon, c’est enlever à jamais à Camus sa part d’algérianité.

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  • Pierre 24 novembre 2009 à 19:55

    Si vous aussi vous pensez qu’il faut aller plus loin, et faire un véritable effort pour honorer en France la contre-culture, rejoignez le groupe récemment formé : Le marquis de Sade au Panthéon !

    http://www.facebook.com/#/group.php...

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  • romano 26 novembre 2009 à 21:01

    Albert Camus était un homme simple. Je ne sais pas s’il aurait aimé l’idée d’être transféré au Panthéon. Ce que je pense, c’est qu’au delà des gesticulations, des intérêts des uns et des autres, entrer Albert Camus au Panthéon c’est aussi éterniser sa pensée. Les hommes de demain ne méritent-ils pas de côtoyer la pensée d’Albert Camus ?

    Nicolas Sarkozy quelques soient ses raisons souhaite rendre hommage et honorer d’un grand symbole Albert Camus.

    Albert Camus n’a cessé de penser que nous n’avons pas connaissance de la Justice. « l’injustice mourra avec le dernier homme ».
    Cette conscience de l’incapacité de l’homme à être juste a été le guide de son oeuvre. Puisque l’homme n’est pas juste, et ne le sera pas, toutes les idéologies sont vaines. L’amour dans l’expression de sa sincérité est la raison de vivre de l’être humain.
    Les hommes qui veulent créer un monde meilleur font le malheur du genre humain. Le vingtième siècle, par l’horreur de ses guerres a été l’illustration de ce malheur. Albert Camus a éclairé ses contemporains en dénonçant l’horreur, la vanité des idéologies de ce siècle meurtrier. Il parlait d’amour à des hommes assoiffés de justice, aveugles de leur injustice.

    La Création donne à l’homme un sentiment de justice qu’il ne pourra jamais satisfaire. Cette passion déchirante dont témoigne la pensée d’Albert Camus continuera de guider les hommes sur les erreurs à ne pas faire, mais non pas sur ce qu’il faut faire .
    Je comprends le sentiment de Jean Daniel qui préfère laisser Albert Camus à Lourmarin, parce que Camus avait étudié, chanté, aimé ce lieu. Mais je crois que la pensée d’Albert Camus a sa place au Panthéon même si l’homme a sa place à Lourmarin.

    Au delà de nos émotions, de nos intérêts, de notre injustice : la pensée d’Albert Camus. C’est cela qui doit rester. Si le Panthéon le permet, alors laissons entrer l’homme dans son oeuvre.

    Sylvain ROMANO

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  • 26 novembre 2009 à 22:04

    Sa fille a dit que son père était claustrophobe. Regardez la tombe d’Albert Camus et vous comprendrez. Si la "sacralisation" au ¨Panthéon se fera, je crois que ce jour-là je pleurerai.

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  • Hans 27 novembre 2009 à 01:13

    Mettre n’importe qui au Panthéon, pour l’en retirer quelques années plus tard au gré des maffias qui gouvernent, et s’en aller le jeter à l’égout, comme on l’a fait pour Rousseau et Voltaire ? Grandiose !
    (Très belle page de Victor Hugo là-dessus (dans William Shakespeare).

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  • 27 novembre 2009 à 22:04

    Albert Camus appartient aussi aux Algériens. Dans cette affaire franco-française aurions-nous notre mot à dire ? On nous dira certainement non. Et bien j’ai envie de me mêler de ce que j’aime.
    Mais mon fils vient à l’instant de me dire que Camus est un Français que je le veuille ou pas. Je viens de lui répondre qu’il ne s’agit pas ici de nationalité mais d’une question de coeur. Par exemple je ne suis pas française, pourtant tout ce qui est français m’est cher.

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  • 28 novembre 2009 à 09:01

    La tombe est trop belle pour l’en arracher

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