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Par Denis Sieffert - 14 mai 2009

Cette Europe n’est pas une fatalité

Revoilà l’Europe ! À trois semaines des élections au Parlement européen, nos concitoyens sont donc invités à se souvenir qu’ils appartiennent à un vaste ensemble géopolitique qui conditionne en partie leur vie quotidienne. Tous les cinq ans, c’est à peu près la même chanson. Hélas, entre-temps, rien ou presque. Ce sont les grands partis, PS et UMP, qui donnent le ton de l’indifférence. Ceux-là se désintéressent à tel point de cette assemblée qu’ils y envoient généralement leurs seconds couteaux, voire de futurs ex-ministres en disgrâce. C’est un peu les culs-de-basse-fosse de la République. Les oubliettes. Sommée de quitter les munificences de la Place Vendôme pour l’austère bâtiment strasbourgeois, Rachida Dati n’a d’ailleurs rien trouvé de mieux récemment que de tourner sa propre candidature en dérision, pouffant de rire et avouant publiquement son incompétence. Mais le mal est plus profond. Si la participation n’en finit pas de baisser depuis trente ans que l’on vote pour élire des députés européens, c’est surtout que les gouvernements n’ont cessé d’invoquer l’Europe pour légitimer leur politique néolibérale. L’Europe et le néolibéralisme, c’est un peu comme la poule et l’œuf. En façonnant l’Europe à partir des dogmes néolibéraux, ils ont créé une sorte d’imperium qu’ils invoquent ensuite pour inviter les peuples à la résignation. Peu à peu, « Bruxelles » et « Strasbourg » sont devenus, dans l’imaginaire collectif, le cœur des décisions contre lesquels on ne peut rien.

La vérité est évidemment tout autre. Cette Europe néolibérale n’est pas une donnée météorologique qu’il conviendrait de subir dans une sorte de désenchantement démocratique. Ce n’est pas l’Europe qui a inventé le dumping social, la précarité, les délocalisations, la mise en concurrence de la main-d’œuvre, ni affaibli les services publics avant de les liquider, c’est l’idéologie néolibérale de nos dirigeants. Et l’alibi européen pour justifier tous les maux et toutes les vilenies est moins le fait des antilibéraux que des partisans déclarés de cette Europe-là. Ils contribuent à faire haïr ce qui leur est si utile pour se disculper devant leurs électeurs et pour échapper à leurs responsabilités. L’autre grande raison de l’indifférence mâtinée d’hostilité que beaucoup de nos concitoyens éprouvent à l’égard de l’Europe tient à l’attitude de la social-démocratie européenne. En France, la date symbolique est sans aucun doute 1983. Avec la fameuse parenthèse de la rigueur, le pouvoir socialiste a renoncé à toute transformation sociale. Il a adhéré au néolibéralisme ambiant. Il a cédé à un nouveau partage capital/travail tout à l’avantage du capital et du capital financier. Comme les pouvoirs néolibéraux de droite ou de centre-droit, il a instrumentalisé l’Europe pour accréditer l’idée que sa politique lui était imposée de l’extérieur. Mais, plus grave encore, nos socialistes se sont emparés de « l’européisme » comme d’une idéologie de substitution.

L’Europe n’était plus un espace politiquement neutre auquel la démocratie devait donner un contenu, néolibéral pour les uns, social pour d’autres, mais un objectif qui se suffirait à lui-même. Comme si l’Europe, n’importe quelle Europe, avait en soi des vertus sociales, voire socialistes. Ainsi, « Bruxelles », qui était déjà le lieu d’où tombaient les mauvais coups, et où se concoctaient les directives antisociales, devenait de surcroît l’espace des confusions idéologiques. L’Europe, privée d’épithète et de caractérisation politique, devenait le lieu où s’abolissaient les différences entre droite et gauche. La campagne menée de concert par une majorité du PS, l’UDF et une partie du RPR, en 1992, en faveur du traité de Maastricht, allait une première fois répandre ce venin mortel pour notre démocratie, celui de l’indifférenciation politique. Une deuxième fois, en 2005 – et plus spectaculairement encore –, les socialistes partisans du « oui » allaient se fondre et se confondre avec la droite néolibérale. Bras dessus, bras dessous, on alla même jusqu’à battre les estrades ensemble. Mais en 1992 comme en 2005, si le peuple ne voyait plus guère de différences entre droite et gauche traditionnelles, il voyait clairement en revanche les enjeux entre le « oui » et le « non ». Ces deux référendums sont la preuve évidente que nos concitoyens ne se désintéressent pas de l’Europe ; qu’ils peuvent même se passionner pour elle, pour autant que les enjeux sont clairs. Souvenons-nous que vingt-six millions de Français ont voté le 7 février 1992 « pour » ou « contre » le traité de Maastricht. Soit plus de 69 % de participation. Souvenons-nous que trente millions se sont prononcés « pour » ou « contre » le traité constitutionnel européen, un certain 29 mai 2005. Soit 70 % de participation. Peut-on parler d’indifférence ? En revanche, quand il s’agit d’arbitrer un duel PS-UMP sans enjeu – ce qui est le cas aujourd’hui –, alors le risque est grand d’une abstention teintée d’hostilité. Il n’y eut guère que 46 % de participation aux européennes de 1999, et 42 % à celles de 2004…

Comment éviter que ce sentiment d’impuissance ne se manifeste plus fortement encore cette fois ? Sans doute en s’efforçant de convaincre que les enjeux des deux grands référendums de 1992 et de 2005 existent toujours et plus que jamais aujourd’hui. Et que l’ambition d’une Europe démocratique, sociale et écologique, qui s’était exprimée dans le « non » au cours de ces deux grands débats, est représentée dans le scrutin du 7 juin. La crise, qui n’était pas là il y a quatre ans, rend plus urgente encore la mobilisation pour une autre Europe.

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Commentaires de forum
  • Alberto ZAMBRANO 14 mai 2009 à 10:40

    S’il est un dogme auquel on ne touche pas aujourd’hui c’est celui de la nécessite de l’Europe, que tout le monde veut "sociale" et hors de laquelle il n’y aurait point de salut. Mais l’Europe actuelle n’est pas -et ne sera jamais- sociale ni démocratique, elle est pourrie dès ses fondations. Comme le dit François Ruffin "Si l’Europe sociale est imaginable, ce n’est pas sur les bases de l’Union européenne. " (http://www.article11.info/spip/spip...). Il faudrait alors commencer à faire entendre ce discours-là : puisque de cette Europe-là nous ne voulons pas, de cette Europe-là nous proposons de sortir ! Basta !

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  • sergio 14 mai 2009 à 11:26

    Une autre lecture du partage du pouvoir entre PPE et le PSE (ainsi que l’UMP et le PS) au sein du parlement européen (et au sein de l’Assemblée nationale). Leur franche complicité, ou plus précisément leur alliance objective, n’a pas d’autre but que de confisquer le pouvoir, Ad vitam æternam, si le fatalisme continue son œuvre d’anasthésiant total et l’emporte sur la juste colère. Lorsque Serge Halimi dans son article « Éloge des révolutions » paru dans le "Monde diplomatique" de mai 2009, cite l’historien britannique Eric Hobsbawm : « … la Révolution française a révélé la puissance du peuple d’une façon qu’aucun gouvernement ne s’est jamais autorisé à oublier — ne serait-ce que par le souvenir d’une armée improvisée de conscrits non entraînés, mais victorieuse de la puissante coalition formée par les troupes d’élite les plus expérimentées des monarchies européennes … » (1) nous sommes en droit d’espérer que l’histoire bégaie à nouveau.

    Mais là n’est pas la question, car dans un autre article on peut lire de Denis Sieffert (2) : « … C’est à propos de cette démocratie infirme que François Bayrou, homme de droite, est sans doute le plus pertinent. La justesse de sa critique pour autant ne le transforme pas en parangon de justice sociale. Il est tout de même étonnant que, face à Sarkozy, ce soit sa voix, avec celles de Mélenchon et de Besancenot, qui porte le mieux… » puis encore ceci « … Curieusement, des sondages révèlent ces jours-ci que les Français désapprouvent massivement Sarkozy, mais que celui-ci serait réélu si la présidentielle avait lieu demain. Comme la preuve mathématique de l’inexistence de la gauche, et de l’urgente nécessité de la reconstruire… »

    Et pour corroborer ce qu’écrit Denis Collin dans un article paru sur le site “La Sociale” : « … Sauf à prendre ses désirs pour des réalités, on sait bien que le scrutin du 7 juin n’a aucune chance de modifier sérieusement la réalité du prétendu Parlement de Strasbourg. On peut trouver judicieux d’utiliser ces élections comme une tribune politique. Vu le manque (justifié) d’intérêt pour ce scrutin, les tribuniciens risquent fort de prêcher dans le désert. Le plus important, c’est de comprendre la situation précise, les reclassements qui s’opèrent et les nouvelles lignes de fracture qui permettront réellement efficacement. Malheureusement, les défenseurs de "l’autre Europe" n’ont visiblement aucune visée stratégique… »

    D’un côté, les seuls à pouvoir prétendre s’opposer sérieusement et dont "la voix porte le mieux", sont Bayrou (c’est sidérant ! Pourquoi pas Villepin tant qu’on y est…), Mélenchon et Besancenot, ce qui paraît plus logique. La seconde partie n’engage que lui, car il s’agit du résultat des décennies de pouvoir UMPS sur les chèrs(es) électrices-électeurs, et en fait d’un seul et même parti bloquant toutes perspectives politiques, grâce au jeu tronquer d’un système électoral à leur avantage (élections piège à cons ! Non, mais le système électoral, Oui !)

    Donc, une pseudo-tribune aux élections européennes, est une aberration, soutenir le système électoral actuel est suicidaire.

    Hérésie et aberration, programme passionnant que les chères électrices et les chers électeurs refusent mordicus. D’ailleurs, ils (les tenants du pouvoir et leurs alliés) n’y croient plus eux-mêmes (Sarkozy est le garant d’un échec patent), le succès de l’abstention est assuré haut la main. Combien ? On s’en fout, ce qui compte réellement, c’est doit-on invalider cette tartufferie ?

    Un dernier article, l’entretien de Jean-Luc Mélenchon paru en page 9 du "Le Monde" daté dimanche 3, lundi 4 mai 2009, (il n’est pas question de dénoncer bêtement les déclarations, d’une telle ou d’un tel, et encore moins celles de J.L. Mélenchon, mais une ou deux remarques sont tout à fait nécessaires)

    Suite à une question sur "la crise que connaît le pays" et "la colère globale", il répond : « … Ils sont révoltés car ils trouvent que les conséquences de cette crise sont injustes. Mais annoncer tous les jours la révolution, c’est de la manipulation… » puis plus loin, suite à la question d’un éventuel un « risque révolutionnaire » pronostiqué par Villepin « … Il voit ça comme un risque ; pour moi, c’est plutôt une chance. Sinon, comment le pays va-t-il sortir du trou noir ? … »

    Il "prêche" pour une autre Europe et pour la rupture avec le capitalisme, mais via les urnes, et sous-entend que pour sortir le pays du trou noir, il faut miser sur la (chance) révolution ?

    Bizarre, bizarre…

    Je vous assure mon cher cousin que vous avez regardé votre couteau et que vous avez dit : « Bizarre, bizarre… »

    Moi j’ai dit bizarre ? Comme c’est étrange…

    (1) Une note afférente aux sarkozystes (soit-disant jeunes, ce qui est en parfaite contradictoire avec l’appellation sarkozyste, groupement d’individus qui ont inventé la machine à remonter le temps, donc des vieux de la vieille), se réclame de la Révolution française ?

    Leur chef, le citoyen Lancar a reçu un coup de fil "comminatoire" de Dati (pour reprendre l’expression du "Canard enchaîné" parue dans un article intitulé, "La garde des sots", du mercredi 29 avril 2009, en page 2, faisant suite à sa sortie : « … L’Europe s’occupe de se qu’on lui donne à s’occuper… », aurait dit : « … Si tu ne bouges pas, lui a lancé Dati au téléphone, si tu ne dis pas qu’il s’agissait d’une parodie, je te pilonne… ». Le président des "jeunes" UMP a dû s’exécuter… )

    Ce même chef faisait déclamer à l’un de ses collaborateurs : « … Nous lançons aujourd’hui l’opération : les révolutionnaires ! Oui nous sommes les jeunes de la droite et de centre, nous portons la révolution (…) … »

    Suite à toute cette confusion,il serait grand temps d’inventer un nouveau système politique, et en paralléle pas un nouveau vocabulaire (gauche/droite n’ont plus beaucoup de sens/réalité, et cela éviterait les amalgames*).
    *du philosophe marxiste italien Costanzo Preve, la publication d’un livre intitulé : Destra e Sinistra. La natura inservibile di due categorie tradizionali (“Droite et gauche. La nature inutilisable de deux catégories traditionnelles”, Editrice Petite Plaisance, 1998).

    PS : Pardon à vous Denis Sieffert, dans ces réponses (et pas seulement sur ce site) il est souvent fait référence à vos articles et sans vous en demander l’express permission , mais nécessité faisant loi...

    (2) Dans l’avant-dernier éditorial de Denis Sieffert, paru le jeudi 7 mai 2009 sur ce site et intitulé :
    « Un pays sans dessus dessous », il explicite en détail les ravages causés en deux ans de sarkozysme débridé (d’où le titre).

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  • Crapaud Rouge 14 mai 2009 à 12:56

    "Comment éviter que ce sentiment d’impuissance ne se manifeste plus fortement encore cette fois ?" Mais pourquoi faudrait-il l’éviter ? Par l’abstention, les électeurs prennent acte du fait que l’option politique est sans incidence sur les problèmes économiques qui les intéressent. C’est le dogme de la "concurrence libre et non faussée", gravé dans le marbre, qui a enterré le politique. Il faudrait casser la stèle, exhumer la dépouille, lui redonner vie et voir ce qu’elle dirait.

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  • Croa 16 mai 2009 à 09:01

    « En revanche, quand il s’agit d’arbitrer un duel PS-UMP sans enjeu... » Tout à fait !

    Pour autant l’abstention constitue-t-elle une réponse audible ? D’évidence... Autant que pisser dans un violon pour le faire chanter ! Il y a donc certainement mieux à faire.

    Je vous en prie VOTEZ ! Votez n’importe quoi SAUF pour les partis historiques et leurs alliés complices du système en place. Votez pour d’autres que ceux qui ont soutenu les divers traités scélérats organisant la mise sous tutelle des états et leur endettement, ce même lorsque des peuples ont dit non !

    Le choix ne manque pas, des anti-capitalistes aux anti-sionistes en passant par les décroissants !

    Sans vous obliger,
    je conseille pour ma part les écologistes indépendants ; Voir au besoin cette vidéo avec Francis Lalanne.

    Mais déjà,
    Par nos votes hétéroclites nous pouvons les désavouer ! Ils ont très peur de cela même si, comme le non à la fausse constitution de Giscard, cela ne générerait pas de révolution !

    Cela ferait du bien tout de même ! ;-)

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  • Janick 18 mai 2009 à 17:14

    Entendu Martine Aubry sur France Inter dire que voter autre que PS serait voter UMP.

    J’ai dû mal comprendre car personne, à ma connaissance, n’a relevé ce mensonge.

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