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Par Christophe Kantcheff - Suivre sur twitter - 17 mai 2012

« De rouille et d’os » de Jacques Audiard : transport amoureux

Avec « De rouille et d’os », Jacques Audiard met en scène des orques, un animal humain et une belle handicapée. Un mélodrame sans violons.

Une formule convenue dit : « une œuvre dont on ne sort pas indemne ». Mais le moment de rencontre avec un film vaut mieux qu’un cliché. On attend de cette confrontation qu’elle soit réellement intense, qu’elle déplace quelque chose en nous. Sinon, à quoi bon regarder des films qu’on a l’impression d’avoir déjà vus « cinq mille fois », pour reprendre les mots de Nanni Moretti, président du jury de Cannes cette année (qui privilégiera ceux qui sont « capables de [l]e surprendre encore ») ?

Il en va de même pour les personnages. C’est une loi de scénario, implicite mais très souvent invoquée. Un personnage ne doit pas être à la sortie d’un film tel qu’il était à son début. Il est impossible que les événements traversés ne l’aient pas transformé, ne l’aient fait évoluer. Sinon, à quoi bon (bis) ? Dans le meilleur des cas, personnages et spectateurs ont donc un destin commun, même s’il n’est pas semblable.

De ce point de vue, les films de Jacques Audiard sont exemplaires. En particulier celui qu’il présente à Cannes, en compétition, De rouille et d’os, comme Un prophète, qui eut aussi les honneurs de la Croisette en 2009. On se souvient de l’évolution du personnage interprété par Tahar Rahim, grandissant vers un état de liberté souveraine à la faveur de son expérience carcérale. L’enjeu du parcours, pour Ali (Matthias Schœnaerts) et Stéphanie (Marion Cotillard), les deux personnages principaux de De rouille et d’os, n’est pas si différent.

Ali est un marginal, un type qui survit grâce au vol à la tire, au caractère fruste et aux manières brutales. Il vient d’« hériter » de son fils de 5 ans, qu’il connaît à peine. Du Nord, il se rend avec le gamin sur la Côte d’Azur, où vit sa sœur (Corinne Masiero), qui leur offre son toit. Il trouve aussi un travail : videur dans une boîte de nuit. C’est là qu’il rencontre Stéphanie. Une belle jeune femme farouche – elle vient d’ailleurs de prendre un coup dans une bagarre.

Une des multiples définitions du cinéma pourrait être la suivante : c’est une fille et un garçon qui se disent « je t’aime » avant que ne leur arrivent des bricoles. De rouille et d’os, c’est à peu près ça, mais à l’envers, et le chemin pour arriver à la déclaration s’annonce long. Les bricoles ne sont pas minces : Stéphanie dresse des orques avec lesquels elle fait des spectacles. L’un d’eux tourne mal. Elle perd ses deux jambes. Sa vie bascule. Le film aussi.

Ali et Stéphanie se revoient. Mais ce qui se joue entre eux n’a évidemment plus rien à voir avec une simple opération de séduction. La jeune femme est cloîtrée, accablée, abattue. Lui a des réactions simples et de bon sens. Aérer l’appartement, sortir. Il l’emmène dehors, sur sa chaise de handicapée ; ensuite, il va se « baquer », comme il dit, et finit par entraîner Stéphanie dans son envie de se retrouver dans l’eau, où a priori elle ne se voyait plus guère.

Deux images, ici, sont emblématiques. La première est celle de Stéphanie nageant, retrouvant des sensations et la liberté de ses gestes. L’onde de bonheur qui parcourt son visage, autant que les reflets du soleil dans la mer qui, comme des éclats d’or, l’auréolent, donnent des allures de sirène à la belle ­handicapée. Le film s’extirpe alors du réalisme – ce ne sera pas la seule fois. Pour Stéphanie, le retour à une existence pleine dépend des possibilités d’épanouissement de son corps meurtri.

La seconde image, c’est l’instant d’après (et l’affiche du film) : Ali ramène Stéphanie sur ses épaules vers le rivage. Ali est un roc, une montagne sur laquelle on peut s’appuyer, une force de la nature prête à s’employer, à se déployer avec une délicatesse inattendue ou avec une rare violence. On aura compris que c’est avec son corps qu’Ali s’exprime, bien davantage qu’avec les mots, difficilement accessibles. Chacun son handicap.

Ali est une figure puissante de l’animalité. Des orques, qu’elle continue à aimer malgré sa tragique blessure, à Ali, Stéphanie n’a pas à parcourir une distance infinie.

Pour gagner un peu d’argent, Ali s’adonne à des combats clandestins, sans règles ni éthique, ­extrêmement brutaux. Jacques Audiard les filme comme des luttes de gladiateurs, où la beauté des mouvements côtoie la sauvagerie. Ali y excelle : c’est un fauve.

Le cinéaste pose une équation entre l’incapacité d’Ali à formuler ce qu’il pense, ce qu’il ressent, et son amoralisme. Ali n’a pas d’échelle de valeur entre le mal et le bien. Pour le pire comme le meilleur.

Le meilleur : Ali, pensant n’être que dans une forme d’entraide vis-à-vis de Stéphanie, lui propose de faire l’amour avec elle, qui s’interroge sur ses capacités ­physiques et sensorielles. Pour lui, la sexualité n’est qu’un acte, sans aucune signification ni tabou. Il dit à Stéphanie, dans une scène très drôle en raison de son ingénuité : « Quand tu as envie, si je suis “opé” [pour “opérationnel”], pas de problème, j’arrive. »

Le pire : Ali trempe dans une affaire de surveillance de salariés pour le compte de patrons. Sans s’interroger sur les conséquences de ses actes. Un cinéaste démagogique, fasciné par son personnage, négligerait de le sanctionner. Jacques Audiard ne manque pas de le faire.

Mais, en proie à l’adversité, c’est-à-dire le plus souvent en butte à eux-mêmes, ses personnages ont la capacité de se réformer, de se surpasser. Stéphanie trouve une force de caractère qu’elle n’avait pas auparavant dans une nouvelle maîtrise de son corps – elle marche droite et fière sur ses jambes artificielles – au point de devenir une source d’énergie pour Ali. Quant à celui-ci, des forces intérieures le tiraillent, l’infléchissent. Mais il en faut beaucoup pour bouger une montagne. Un accident. Un mélodrame. D’où une conscience va émerger.

De rouille et d’os est bien un film qui transporte, d’un point à un autre, et plutôt de bas en haut, ses personnages, son spectateur et même ses comédiens, tant Marion Cotillard semble ici prendre une dimension nouvelle. Quant à Matthias Schœnaerts, vu récemment dans Bullhead [1], il casse la baraque.

[1] Réalisé par Michaël Roskam.

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