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Deux Iran face à face

jeudi 18 juin 2009, par Denis Sieffert


Où va l’Iran ? Trois jours après cette élection présidentielle au résultat contesté, des centaines de milliers de manifestants ont envahi, lundi, l’avenue Azadi, la principale artère de Téhéran, pour exiger l’annulation du scrutin. Assis sur le toit d’une voiture, porte-voix en main, le candidat malheureux, Mir Hossein Moussavi, haranguait la foule comme un tribun ouvrier. Image étonnante que celle de cet homme de 68 ans, ancien Premier ministre de l’ère Khomeiny, promu leader de la contestation alors qu’il n’est pas moins que son rival – il l’est peut-être même davantage que lui – enfant du régime. Comme Mahmoud Ahmadinejad, il a franchi le filtre du Conseil des gardiens, cette instance vétilleuse qui dispose du pouvoir exorbitant de présélectionner les candidats. Comme lui, et plus que lui, il est du sérail. Comme lui, il offre aux mollahs la garantie que les fondements du régime islamique, quoi qu’il en soit, ne seront pas remis en cause. Car tout se passe, pour l’instant encore, à l’intérieur d’un périmètre qui est celui des institutions mises en place par la révolution islamique de 1979. Pour les dignitaires du régime, c’est l’horizon indépassable. C’est dans ce cadre que se mène la bataille pour la démocratie. Une démocratie certes particulière, mais d’une étonnante vitalité. Le 12 juin, 85 % des Iraniens en âge de voter se sont rendus aux urnes. L’engouement a été tel qu’il a fallu repousser à minuit l’heure de la fermeture des bureaux. Cet enthousiasme populaire ferait bien des envieux dans nos régions.

On peut cependant se demander si le mouvement qui porte actuellement Mir Hossein Moussavi ne le dépasse pas déjà. Si la logique de la contestation (et de la répression) ne finira pas par conduire l’Iran bien au-delà des contours du régime islamique. À l’insu de ses leaders. Et peut-être même sans que les manifestants expriment ouvertement l’exigence d’un changement radical. Ce serait alors une sorte de « Perestroïka » à l’iranienne. Comme dans l’Union soviétique de la fin des années 1980, l’assaut viendrait du cœur même du régime. Tout cela n’est pas impossible car les germes d’une véritable révolution démocratique existent. Mais gardons-nous tout de même des effets d’optique, s’agissant des rapports de force. L’expérience prouve que nous avons beaucoup de mal, dans les pays occidentaux, à comprendre l’Iran. France 2 n’avait rien trouvé de mieux, dimanche soir, que d’inviter le fils du shah pour commenter la situation. C’est le comte de Paris analysant Mai 68. Nous avons des difficultés à saisir les aspects pluralistes du système, ses débats, ses conflits. Nous avons tôt fait de le confondre avec une dictature militaire, genre Pinochet. Les événements montrent que la réalité est plus complexe. Nous peinons surtout à apercevoir l’autre Iran, celui qui ne nous ressemble pas. Celui que, spontanément, nous n’aimons pas parce qu’il nous paraît indéchiffrable et lointain. Celui des faubourgs et des campagnes. Les manifestants qui répondent à l’appel de Mir Hossein Moussavi, ou qui le devancent, ce sont les citadins. Leurs porte-parole sont des étudiants et des universitaires. Nos micros se tendent vers des intellectuels qui crient leur colère dans un français irréprochable. C’est l’Iran des élites, sensible à l’image internationale de leur pays. Mahmoud Ahmadinejad, lui, s’appuie sur le pays que nous ne voyons pas, miséreux et parfois illettré. Celui qui ne parle jamais français et qui ne répond pas à nos interviews.

Probablement, le score du président sortant a-t-il été « amplifié ». Mais force est de constater que, pour l’instant, la présomption de fraude s’appuie davantage sur des déductions sociologiques que sur des témoignages. Que s’est-il donc passé autour des urnes, vendredi 12 juin ? Pour une part, il y a les turpitudes du clan Ahmadinejad, soutenu par le « Guide suprême », Ali Khamenei ; mais, pour une part aussi, il y a la tendance des Occidentaux à prendre leurs désirs pour des réalités, et à ne pas vouloir considérer les profondeurs du pays. Là où le discours de résistance culturelle à l’Occident est le plus payant. Et où l’instrumentalisation du conflit israélo-palestinien peut tenir lieu de programme. Là où la question du nucléaire est brandie comme un symbole d’indépendance et de fierté nationale. Là où la politique américaine de ces huit dernières années a été exploitée par des démagogues. Car il ne suffit pas de soutenir les manifestants, ou de crier notre haine d’Ahmadinejad. Encore faudrait-il le priver de ses arguments. Il tire profit des sanctions économiques pour rendre responsable l’étranger de l’inflation et du chômage. Il a tiré profit de la guerre d’Irak. Il tire profit de l’irrédentisme israélien. Et si la contestation iranienne ne l’emporte pas, il tirera profit du dernier discours de Nétanyahou.

Ces deux-là, le Président iranien et le Premier ministre israélien, sont faits pour s’entendre. Le premier unifie sa base électorale sur la haine d’Israël ; le second continue d’instrumentaliser la « menace iranienne » pour détourner son opinion de la question palestinienne. Son dernier discours est, une fois de plus, un modèle de double langage : un « État palestinien », mais « démilitarisé », et sans Jérusalem-Est, mais avec des colons toujours plus nombreux. Et un État hébreu qui se définit comme juif, au mépris de 20 % d’Arabes. Le bellicisme de l’un entretient le bellicisme de l’autre. L’Iran a au moins un avantage sur Israël : la moitié du pays a pris la rue pour dire sa honte d’être aussi mal représentée.

Regardez l’édito en vidéo

Nous accueillons cette semaine Guy Bedos, qui a accepté de commenter, à sa façon, inimitable, notre actualité, telle qu’elle se présentait voici une semaine, à l’issue de notre conférence de rédaction. Vous le croiserez au hasard de nos pages, drôle, cinglant, pertinent.

9 Messages de forum

  • Deux Iran face à face 18 juin 2009 09:24, par Le Yéti

    “L’Iran a au moins un avantage sur Israël : la moitié du pays a pris la rue pour dire sa honte d’être aussi mal représentée.”

    Euh, l’Iran c’est 70 millions d’habitants (l’agglomération de Téhéran : 13,5 millions).

    Il y a 35 millions de manifestants dans les rues ? 6, 75 millions ? ...

  • Deux Iran face à face 18 juin 2009 21:42, par Ali

    Merci Monsieur Sieffert pour cet article plein de sens qui éclaire même un Iranien en exil.

    Quant à l’indéniable réserve électorale d’Ahmadi Nejad, et à ses "forces de frappe" anonymes et sans uniforme qui tuent et saccagent impunément, je me permets de rappeler que ce n’est pas la première fois dans h’Histoire où les franges les plus pauvres et les plus démunies de la population soutiennent un démagogue populiste, ennemi de leur classe. N’aurions-pas nous des exemples assez flagrants dans nos proximités géographique et historique ? Les esclaves votent toujours pour leurs maîtres.

    La bataille est aujourd’hui entre les partisans d’une "république islamique" et ceux d’une "gouvernance islamique’ à la talibans.

    Dorénavant ce qui menace l’Iran ce n’est plus la dictature de mullahs, mais le fascisme des milices et des forces para-militaires fanatisées, guidées par les officines secrètes dont Ahmadi Nejad n’est qu’un représentant de passage.

    Ali

  • Deux Iran face à face 18 juin 2009 21:54, par Curieux

    Monsieur "Le Yeti" qui faites des calculs d’ apothicaire, Je voudrais vous rappeler que l’Iran a encore d’autres avantages sur Israël : par exemple elle ne bâtit pas ses maisons sur les terres de ses voisins, ne tire pas sa richesse et sa prospérité de leur détresse, ne remplit pas ses piscines en les assoiffant, ... et la liste est, malheureusement, longue. Trop longue !

  • Deux Iran face à face 19 juin 2009 17:09, par frmwa

    "On a beaucoup de mal à comprendre l’Iran" dites-vous, eh bien vous ne nous aidez pas avec vos deux Iran et cette comparaison avec Israël.

    On voit bien hélas, quelles lunettes vous chaussez pour rendre compte d’une réalité dont vous êtes ignorant.

    Le crime de classe d’abord : il serait honteux pour un Iranien de parler anglais. J’aimerais bien voir dans la rédaction de Politis, le pourcentage de soi-disant "gens du peuple". Sans doute en revanche y en a-t-il peu qui parlent anglais. Mais c’est alors le résultat d’une paresse intellectuelle.

    Quant aux "bassidji" et autres "pasdarans", il appellent à établir des parallèles plus évidents avec d’autres régimes autoritaires.

  • Deux Iran face à face 19 juin 2009 21:03, par yo

    Probablement, l’ score du président sortant a-t-il été « amplifié ». Mais force est de constater que, pour l’instant, la présomption de fraude s’appuie davantage sur des déductions sociologiques que sur des témoignages.

    Renseignez vous sur les images des élections de ce 12 juin, les urnes sont opaques, est-ce là le signe d’élections libres et sans fraudes ? Comment contrôler l’éventualité de votes rajoutés quand l’urne est mise en place le matin ? Comment contrôler la réalité de la participation ?? Ces élections sont une mascarade "démocratique", un alibi des mollahs.

    Au passage, intéressez vous aux vidéos que l’on retrouve sur internet, sur certaines ont peu entendre un message scandé qui est : "MARG BAR JOMHURI ESLAMI" soit "Mort à la République islamique". Bien évidemment que les manifestations ont dépassé Moussavi.

  • Deux Iran face à face 21 juin 2009 17:36, par vladimir

    “Notre sang n’a pas coulé pour abandonner maintenant”

    21062009

    Témoignage sur les manifestations du 20 juin à Téhéran, publié dans la nuit du 20 au 19 juin par HOPI (Hands Off People of Iran) :

    Sayyid Ali Khameini avait hier ( Ndt : 19 juin) qu’il n’y aurait pas discussion sur les élections et que les gens n’obtiendraient pas satisfaction de leurs revendications par des manifestations dans la rue. Beaucoup attendaient ce qu’il avait à dire, surtout les réformateurs, et il a montré de façon très clair qu’il est du côté d’Ahmadinedjad, et il n’est donc pas très difficile de supposer que les réformateurs vont probablement reculer et ce que nous avons pu voir aujourd’hui ( Ndt : 20 juin) dans les rues de Téhéran était très différent de ce que nous avions vu les semaines précédentes.

    De nombreux réformateurs qui avaient participé aux manifestations des semaines précédentes et qui disaient qu’ils ne cesseraient pas leurs protestations tant que leurs revendications n’auraient pas abouties, n’étaient pas aux côté des gens qui se battaient et mourraient dans les rues de Téhéran aujourd’hui.

    La manifestation a commencé vers 16 heures au centre, la police (dont les fonctionnaires de la police municipale et les trois branches des Sepah et les Bassidji en tenue) était déjà positionnée dans les principales places et rues. Nous avons vu de nombreux Bassidji en tenue armés jusqu’aux dents, prêts à tuer des gens qui arrivaient par groupes de cinq à dix et qui s’arrêtaient d’abord aux coins des rues. On pouvait voir environ 10.000 personnes autour de la Place Enqelab (Place de la Révolution) qui ne s’étaient pas encore groupées ensemble. Puis entre 3.500 et 4.000 personnes se sont groupées pour former une manifestation et ont lancé des slogans comme « Notre sang n’a pas coulé pour renoncer maintenant » et « Khameini, tu es Pinochet ; l’Iran ne deviendra pas le Chili ! ». Mais aucun de ces rassemblements ne pouvait durer longtemps, parce que la police aurait battu les gens, la Sepah aurait tiré et les Bassidji les auraient poignardés.

    Les gens qui vivent dans le quartier avaient ouvert leurs portes pour les blessés et faisaient entrer ceux qui fuyaient la police. C’était la même chose à beaucoup d’autres endroits. Place Tohid à Téhéran, la police s’était positionnée dans un bus et tirait depuis là sur les gens, des gens désarmés qui étaient descendus dans la rue pour une manifestation calme et pour défendre leurs droits basiques de citoyens et d’êtres humains.

    Place Azadi (Place de la Liberté), les gens étaient venus en nombre et ont aussi étaient attaqués, blessés et tués par la police, mais aujourd’hui les manifestations n’ont pas seulement eut lieu dans le centre de Téhéran, mais dans la plupart des endroits de la ville : Place Vanak, Place Ferdosi, Shahrakegharb, Tehranpars, Ariashahr et dans de nombreux autres quartiers. Téhéran était le théâtre de gens ordinaires et même d’enfants qui affrontaient la police, sans armes et sans protection, mais courageux et prêts à tout sacrifier, même leurs vies, pour la liberté. Les gens incendiaient des voitures et d’autres véhicules, qui le plus souvent appartenaient à la police, des gaz lacrymogènes étaient tirés partout où des gens se rassemblaient. Beaucoup d’entre nous n’avaient jamais vu autant de Bassidji de toute leur vie. Le régime avait rassemblé toutes ses forces et ses sympathisants pour tuer sauvagement ses propres citoyens dans les rues. Des gens sont restés places Azadi et Vanak jusqu’à minuit et il y a encore en ce moment des combats dans les rues.

    De nombreuses personnes sont à l’hôpital où la police fait une liste de leurs noms. De nombreux militants ont été arrêtés et certains ont disparus. Aujourd’hui, la République Islamique a prouvé une fois de plus qu’elle ne se soumettrait pas à la volonté du peuple et qu’elle était prête à tuer autant qu’il le faudra pour conserver le pouvoir. Certains à gauche vont soutenir la République Islamique contre nous, et les gouvernements occidentaux peuvent essayer de s’en mêler, avec leur soutien empoisonné. Le peuple iranien décidera de son destin seul, contre l’impérialisme et contre la République Islamique. Nous avons besoin de la solidarité de nos camarades du monde entier. Le peuple a montré qu’il veut plus que de simples réformes ridicules, les gens veulent ce qui leur a été refusé toutes ces années, leur liberté et le retour de leur dignité. Un régime qui est si effrayé de la majorité de ces citoyens qu’il assassine des gens désarmés dans les rues n’est pas un régime qui peut durer et nous continuerons le combat jusqu’à ce que nous soyons une nation libre.

    http://iranenlutte.wordpress.com/20...

  • Deux Iran face à face 23 juin 2009 12:14, par jam

    bonjour, vous me décevez fortement mr sieffert,mettre sur le même plan l’iran et israel,état raciste , colonial,pilleur de terre , qui tue des femmes, des enfants ,des vieux...vous l’avez dit ,comparaison n’est pas raison.cessez de répondre a la propagande occidentale avec des articles simpliste qui ne montre pas du tout la complexité de la société iranienne.je commence à douter de votre probité intellectuelle....

  • Deux Iran face à face 23 juin 2009 12:29

    Deux Iran face a face ? Un Iran des campagnes et des pauvres pro Amadinejad contre un Iran des villes et des elites acquis a Moussavi ? Il me semble que vous allez vite en besogne. Regardez plus attentivement les videos des manifestations de ces derniers jours, et vous constaterez que la foule est composee de gens d’horizons, d’ages et de classes sociales tres variees. Quant a l’Iran des campagnes, quand bien meme elle aurait, ce qui reste a demontrer, vote d’un seul bloc pour Amadinejad, cela resterait insuffisant a pouvoir l’elire : en effet, 70% des iraniens vivent dans des villes. Et pour l’Iran des pauvres, des travailleurs, renseignez vous mieux ; vous apprendriez que les syndicats de travailleurs, loin de soutenir Amadenijad, sont furieux des lois passees durant sa presidence ; reduisant le droit de greve, les indemnites de licenciement, etc..Tellement furieux les conducteurs de bus, dont vous conviendrez,qu’on ne peut les cataloguer comme "elite", qu ils appellent a un arret de travail de tous les bus, pour jeudi.

    Vous avez bien raison, Monsieur Sieffert, la situation iranienne est compliquee. Afin de mieux l’apprehender, il semble que vous ayiez besoin de vous documenter.

  • Deux Iran face à face 24 juin 2009 22:01, par lekunique

    "Ahmadinejad, lui, s’appuie sur le pays que nous ne voyons pas, miséreux et parfois illettré. Celui qui ne parle jamais français et qui ne répond pas à nos interviews."

    Eh bien, il faut s’informer. C’est un curieux raisonnement : il y a un pays qui ne me dit rien, donc je sais ce qu’il dit.

    Qu’est-ce qui vous prend ? C’est la même chose chez Melenchon (en pire).

    Concernant les fraudes : 1. Si les bulletins décomptés et les listes ne sont pas communiqués (et ils ne l’étaient pas jusqu’à il y a trios heures, comme le déclarait le représentant du candidat conservateur Rezaï), par quelle magie pourrait-on les analyser en détail ?

    2. Dans plus de la moitié des 368 districts, les représentants des candidats réformateurs ont tout bêtement été interdits de rester dans les bureaux de vote. Juridiquement, c’est plus que suffisant pour annuler les votes obtenus dans ces bureaux.

    3. Les trois candidats battus affirment que dans 170 districts, soit la moitié des bureaux, le nombre de voix proclamé représente entre 95 et 140% des inscrits.

    Il y a trois jours, le Conseil des gardiens (chargé de la régularité) a déclaré officiellement que c’était vrai, mais seulement dans 50 districts (soit un bureau sur sept, selon le régime lui-même).

    A quoi Karroubi (l’autre candidat réformateur)a rétorqué avant hier : Admettons ; mais puisque nos représentants étaient chassés et que l’élection s’est déroulée sous le contrôle de vos représentants (ceux du Conseil), et puisqu’ils n’ont dressé aucun PV dans ces 50 bureaux, alors l’ensemble est irrégulier.

    En quoi est-ce "sociologique" ?

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