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Par Denis Sieffert - 10 septembre 2009

Deux conceptions de l’écologie

Ce n’est pas une découverte : le social et l’écologie ne font pas spontanément bon ménage. Longtemps, la gauche issue du marxisme a été rétive – c’est peu dire – aux questions d’environnement. L’emploi, les salaires, le « pouvoir d’achat » étaient au cœur de son action, à l’exclusion de toute autre préoccupation. Et le productivisme était sa religion. Il lui a fallu progressivement intégrer l’impératif du sauvetage de la planète face aux périls qui la menacent. Hélas, l’affaire de la taxe carbone exacerbe de nouveau cette dualité, pour ne pas dire cet antagonisme : bobos contre archéos. Ce n’est pas la moindre de ses turpitudes. Car, depuis quelques années, les mentalités ont évolué, même si, peu ou prou, l’idée qu’il y a tout de même une hiérarchie dans l’urgence continue d’imprégner les esprits. Le mérite historique de cette prise de conscience revient principalement aux Verts. C’est en se définissant très tôt comme un mouvement de gauche (c’est la grande œuvre au début des années 1990 des « Verts pluriels » de Voynet, Cochet, Lipietz et quelques autres), et en intégrant toujours le social à leur réflexion, qu’ils ont pu agir sur la culture collective. Plus modestement, Politis y a travaillé, aussi, depuis son origine. De l’autre côté, tout ce qui gravitait dans la sphère d’influence du parti communiste et de la CGT a eu bien du mal à considérer l’écologie comme autre chose qu’une lubie de « petits-bourgeois ». Là aussi, les choses ont progressivement changé. Pas complètement. Voir le délicat débat sur le nucléaire qui anime toujours les universités d’été…

Mais la décroissance, ou à tout le moins la sobriété et la modération dans la consommation d’énergie, aura toujours besoin d’être « politisée », au vrai sens du mot. Si elle n’est pas pensée et organisée, elle apparaîtra toujours comme injuste. Il ne peut y avoir d’incitation à consommer moins, ni a fortiori d’obligation, sans redistribution. Sans une politique d’ensemble. C’est ici, à notre humble avis, que Nicolas Hulot – lequel avoue ne pas savoir se situer politiquement – fait erreur  [1]. En soutenant coûte que coûte une taxe carbone mal ficelée et détournée de son objectif par un gouvernement de droite, il se comporte à peu près comme la gauche traditionnelle se comportait avec l’écologie il y a encore quelques années. En substance, il nous dit : « Appliquons immédiatement la taxe élaborée par le trio Rocard, Fillon, Sarkozy, et renvoyons à plus tard les promesses de compensation sociale. » Certes, il s’empresse d’ajouter qu’il faut «  des dispositifs d’accompagnement ». Il nous parle de « crédits d’impôts » et de « subventions ». Il évoque même une « allocation universelle ». C’est nous parler de social comme la CGT énergie parlait d’écologie en 1975… Aperçoit-il aujourd’hui l’ombre du commencement de tels projets dans le dispositif de la taxe carbone ? Voit-il poindre à l’horizon de vastes programmes de développement des transports publics pour les banlieusards ? Pas besoin d’être très « politisé » pour comprendre que le gouvernement de M. Sarkozy n’est pas vraiment engagé dans cette voie. Toute sa politique va même exactement à l’opposé. Les services publics sont sacrifiés, et lorsqu’il est question de redistribution par l’impôt, c’est au profit des grosses fortunes. Voir le « bouclier fiscal ».

Ainsi conçue, avec, de surcroît, la forte présomption que cette taxe ne soit pas autre chose qu’une opération budgétaire pour récupérer le manque à gagner qui résulte de la suppression de la taxe professionnelle, il ne s’agira que d’un prélèvement de plus. La question du prix de la tonne de carbone apparaît dans ces conditions presque secondaire. À 14 euros (version Fillon), l’inefficacité écologique est à peu près garantie. C’est l’aveu que ce gouvernement se moque de l’écologie comme d’une guigne. À 34 euros (version Rocard), c’est un peu moins inefficace, mais un peu plus injuste : les augmentations étant évidemment plus douloureuses pour les petits revenus. Cependant, l’urgence écologique est bien là. Et pas question d’attendre « le grand soir » (pour ceux qui y croient) !

Mais rien ne se fera sans un minimum de justice sociale, des compensations immédiates et des offres concrètes d’alternatives. Le drame, c’est que cette taxe carbone (qui, au passage, laisse de côté la question de la consommation d’électricité) est plutôt de nature à faire reculer une conscience écologique encore vacillante. Ce n’est pas tant qu’elle ranime le vieil antagonisme entre productivistes de gauche et écolos, mais elle creuse le fossé entre deux conceptions de l’écologie. L’une qui se dit apolitique ou qui feint de croire que Sarkozy peut être l’artisan d’une fiscalité juste. L’autre, ancrée à gauche.

Nota Bene :

P.-S. : On lira sur le même sujet, la chronique de Liêm Hoang Ngoc, la tribune de Benjamin Dessus, et le bloc-notes de Bernard Langlois. Le débat confirme s’il en était besoin la nécessité de renforcer les convergences politiques entre social et écologie. C’est l’un des objectifs que s’assignent les « Assises pour le changement » que nous organiserons les 7 et 8 novembre à Saint-Denis. On en reparle la semaine prochaine. Promis ! Et ce n’est pas un teasing (j’avais fait la même promesse la semaine dernière !), mais un vrai manque de place.

[1] Libération du 7 septembre.

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Commentaires de forum
  • sergio 11 septembre 2009 à 15:57

    La taxe carbonne, mais pas que...

    De quelle nature le capitalisme "moderne " est-il fait ?

    Pour faire suite à l’excellent article de Denis Collin intitulé : « Faut-il consommer plus ? ou la crise est-elle une crise de sous-consommation ? » publié sur le site " La Sociale ", voici un autre article qui éclaircira certains aspects du capitalisme. De quelle nature le capitalisme "moderne " (appelé aussi libéralisme ou ultra-libéralisme) est-il fait ?
    Comme il est écrit dans l’article précité, le consumérisme (la consommation, et pour certains la sur-consommation) est l’un des aspect important de l’économie libérale ; et s’il prenait aux "ménages" de ne plus consommer, le système s’effondrerait rapidement et sombrerait corps et biens… (1)

    Donc tout ce qui est écrit dans cet article, est fort bien écrit et il n’y a pas grand chose à ajouter ; mais pour saisir tous les ressorts du néo-libéralisme, il faut aussi l’aborder sous l’aspect politique (le fameux axiome « vivre et laisser vivre » que j’entendais à longueur de journée lorsque je travaillais, en qualité de commis libraire, au marché aux puces de Saint-Ouen) ainsi que le laisser faire ou la main invisible (2) ; cette doctrine est tout sauf paisible ("le doux marché" comme le désigne certains, est au choix un doux euphémisme ou un oxymore des plus pernicieux qui soit) est la pire des atteintes, à leurs droits (pas le droit libéral) et à leur liberté (pas la liberté selon les libéraux ou ultra-libéraux) (3), que les peuples aient à subir, alors qu’un petit nombre de parasites se prélasse (en sur-consommant : jets privés, yachts, 4x4 blindés etc.) au détriment du reste de l’humanité.

    Le capitalisme "moderne" a besoin pour survivre (sinon il crève), d’éradiquer tout ce qui ferait obstacle à une rentabilité économique maximum, que ce soit la main-d’œuvre (à moindre coût, et bientôt si on les laisse faire, gratuite !) (5), la marchandise (d’où les délocalisations perpétuelles pour faire baisser le coût de sa fabrication), les services (dans ce cas de figure les gouvernants interviennent directement dans la "gestion", prenant des décisions en faveur de leur électorat ; le dernier en date fut l’abaissement conséquent du taux de TVA en faveur des restaurateurs et des débits de boisson, que ces derniers devaient répercutés sur les prix du consommateur, mais surtout, et ils s’y étaient engagés, cette décision politique en leur faveur devait favoriser et provoquer de nouvelles embauches ; on attendra longtemps, car tous ces gens là, le personnel politique (particulièrement quand il est au pouvoir) et le secteur économique précité, n’ont pas de parole et mentent comme ils respirent !), proposés sur le marché.

    Pour ne prendre qu’un exemple, les théoriciens (via leurs relais politiques et médiatiques) se sont acharnés sur un concept communément admis désignant "la famille" (et plus précisément la cellule familiale) ; les tenants de la nouvelle pensée de gauche et d’extrême gauche, ainsi que les faux-culs du groupe qui se font appeler les "VERTS", s’y sont ralliés et ont abondé sans retenue dans ce sens, au nom du "modernisme" ambiant (une soi-disant inévitable "évolution"), (6) et toutes celles et tous ceux qui ne s’y pliaient pas étaient immédiatement taxés de ringards, de lamentables passéistes ou d’indécrottables arriérés. Quand est-il vraiment de cette attaque en règle et quelles en sont les véritables enjeux ?

    Pourquoi s’attaquer à ce creuset apparemment anodin ?

    La famille, (7) comme tout le monde sait, est le point de départ de la cohésion sociale et l’un des hauts lieus de la résistance à toutes les arnaques ou réformes (8) que les politiques essaient d’imposer au peuple. Le but final de cette acharnement, est de briser cet îlot de résistance que représente à leurs yeux la cellule familiale ; ils ont réussi à isoler les individus (c’était pour eux une phase essentielle pour leur stratégie et dans la guerre qu’ils mènent de tous contre tous), et de ce fait l’ont rendu vulnérable, au point qu’il ne peut imager d’autres alternatives que de se plier ou de se flinguer (les suicides dans les entreprises, deviennent hélas, monnaie courante). Ils ont entamé là une guerre totale et sans merci, et lorsque certains syndicats ou certains partis politiques collaborent (quelque soit la manière dont ils présentent et justifient leur collaboration) à cette logique mortifère du monde ; on ne peut qu’appeler au rejet (quelqu’en soient les moyens, les formes etc.) de ces appareils et structures syndicales ou politiques, qui vous forcent à accepter l’inacceptable, c-à-d, 1°) la soumission à la destruction et au saccage de notre planète, 2°) et l’acceptation au mensonge et à l’injustice généralisée et mondialisée. (9) (10) Le libéralisme tente d’imposer une forme (qui s’articule autour de deux concepts phares, la liberté et le droit libéral) de conflictualité perpétuelle (qu’ils cherchent à substituer au concept de paix perpétuelle, cher à Kant), où chacun serait en compétition avec tout le monde et tout le temps.
    Affaire à suivre…

    NOTES

    (1) d’où la contradiction fondamentale de la logique capitalistique, en abaissant le pouvoir d’achat des salariés ou en les licenciant à outrance (pour gaver les actionnaires, car les licenciements participent directement à la montée du cours des actions des entreprises et sociétés qui licencient ; lire ou relire l’article intitulé : Y a-t-il des licenciements boursiers ? sur le site « La Sociale »), il ne fait qu’aggraver les crises qu’il provoque, et malgré ce qui se dit ici ou là, ce système est en sursit (pour ne pas dire moribond)
    .
    (2) Axiomes qui n’ont provoqué que des catastrophes, et ce malgré la mauvaise foi ahurissante d’intégristes libéraux tel Manière, Salin ou les frères siamois Baverez-Marseille, qui se répandent dans les médias inféodés et distillent leur honteuse propagande.

    (3) hormis le sempiternel axiome (ils ne peuvent pas en avancer d’autres, puisqu’ils n’en ont qu’un !) la *liberté de l’individu atomisé et procédurier s’arrête où commence celle des autres (tout aussi atomisés et procéduriers, car il s’agit d’une guerre totale « seul contre tous ! ») ; *liberté estampillée correcte, si elle est conditionnée à la bonne marche du marché et de la consommation.

    (4) quelques dizaines de millions alors que des milliards d’humains peuplent notre bonne vieille terre…

    (5) il est assez risible de constater le degré de cynisme des gouvernants, des "spécialistes" et des médias envers ceux qu’ils nomment les "sans-papier", c’est pour eux une aubaine, des êtres humains que l’on peut traiter comme des esclaves "modernes" (dans le novlangue, ajouté le qualificatif "moderne" participe à la "nouvelle pensée" de l’intelligentsia)

    (6) au début des années soixante dix, un ami à cette époque m’avait chaudement recommandé la lecture d’un "best seller" dont le titre était « le choc du futur » (la futurologie était assez prisée) ; il y était déjà question de la famille éclatée (atomisée) et recomposable à l’infini, selon les désirs des uns et des autres ; cette vision futuriste supposait une prise de décision volontaire, et lorsqu’un employeur "propose" à ses salariés, (au nom de la nouvelle réglementation européenne bien sûr), une délocalisation dans l’un des pays (souvent il s’agit d’anciens satellites de l’URSS ou de pays "en voie de développement") où il a décidé, pour des raisons mercantiles, de délocaliser son entreprise, on ne peut pas dire que cela soit du plein gré du salarié.

    (7) C’est le point de départ de la structuration individuelle et par conséquence de la cohésion sociale ; au 19ème siècle (les phalanstères) et plus récemment (les kibboutz), des expériences politiques furent tentées pour tenter d’agrandir la composition du "cercle familial", mais sans succès.

    (8) sont forcément faites dans l’intérêt de tous (commun) et pour améliorer notre situation, et c’est tellement "moderne" !

    (9) Les dernières mascarades électorales, en Irak, en Afghanistan, au Gabon et même en Europe (en France, en Hollande ou en Irlande) lorsqu’ils se sont assis (tout particulièrement Sarkozy) sur les résultats électoraux rejetant massivement le traité dit de Lisbonne sont là pour l’attester !

    (10) Le catéchisme du parfait libéral, c-à-d, les axiomes économico-politiques du libéralisme, la guerre perpétuelle économique et procédurale (autrement dit, les luttes parallèles et incessantes pour conquérir de nouveaux marchés et par là-même imposer de nouveaux droits aux vaincus ; la conservation de positions stratégiques à l’hégémonie tous azimuts, dans une stratégie de guerre globale, totale et généralisée.

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  • sergio 11 septembre 2009 à 17:58

    errata :
    à la 27ième ligne, lire : « … sur les prix au consommateur… » au lieu : « … sur les prix du consommateur… »
    à la 45ième ligne, lire : « …c’était pour eux une phase essentielle dans leur stratégie de la guerre qu’ils mènent de tous contre tous… » au lieu de : « …c’était pour eux une phase essentielle dans leur stratégie de la guerre qu’ils mènent de tous contre tous… »

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