haut-pub
Accueil du site > Les blogs de Politis > Claude-Marie Vadrot > Et si la chute du mur de Berlin concélèbrée aujourd’hui par les prêtres du (...)

Par Claude-Marie Vadrot - 9 novembre 2009

Et si la chute du mur de Berlin concélèbrée aujourd’hui par les prêtres du néo-libéralisme n’était que la victoire de la société de consommation ?

Ce article a déjà été publié dans Politis il y a quelques semaines, mais en ce jour où les concélébrations néo-libérales m’agacent particulièrement, j’ai pensé qu’il était nécessaire de le mettre à la disposition de tous et, au cours de cette journée, je mettrai en ligne un article expliquant ce que je pense de cet "évènement", moi qui, ni de près ni de loin, n’ai jamais été sur la ligne, ni proche du défunt parti communiste...

Souvenirs journalistiques d’un voyage sur la route Berlin-Moscou en novembre 1989

Arrivé sur les premiers décombres du mur le 10 novembre 1989, et ayant été témoin, très jeune journaliste de la mise en place des premiers barbelés en août 1961, je m’apprêtais il y a 20 ans, à parler liberté, politique, répressions et idéologie avec la fantastique foule d’Allemands de l’Est et de Traban fumantes qui fonçaient hors de Berlin par les route et l’autoroute. Les rescapés des trois millions de nouvelles « voitures du peuple » produites par l’Allemagne de l’Est comme autre fois les coccinelles inventés par le régime nazi ont vécu et se vendent aujourd’hui comme des objets de collection et de nostalgie. Et les Allemands de l’Est ne parlent guère plus politique qu’il y a 20 ans. Sauf pour exprimer plus ou moins de la nostalgie. Parce que, probablement, ils se remettent difficilement du choc culturel qu’ils ont vécu entre la société de consommation de l’Ouest et la société de relative pénurie de l’Est. Partant en voiture pour Moscou à travers les pays de l’Est je suis alors à une vingtaine de kilomètres de Berlin où le mur s’effrite depuis la veille.

Les Allemands venus de l’Est dans leurs voitures qui se traînent ou qui attendent le long de l’autoroute, capots levés et mines soucieuses : ils demandent, à commencer par ceux qui ont des Lada, le luxe de l’époque, combien valent les Pontiac ou les Chevrolet. Ils citent des marques que je ne connais même pas, tournent autour de ma R 21, demandent comment fonctionnent le tableau de bord électronique et les portes qui se ferment toutes seules. Aux questions politiques, ils répondent bagnoles, dollars et salaires. Des « policiers du peuple" en patrouille se joignent aux conversations. Le soir des centaines d’Allemands de l’Est s’agglutinaient devant la vitrine du concessionnaire Mercédès le plus proche du mur. Puis, ils achètent des bananes et boivent du coca-cola dont ils chargent leurs sacs ou leurs voitures de retour. A « Check Point Charlie », la seule entrée alors encore vraiment praticable, aux guichets où se déroulait quelques jours plus tôt le processus immuable du contrôle des visas, trônent les mêmes bouteilles de coca et des piles de magazines aux titres et aux pin-up agressives. Le passeport est vaguement examiné et les chiens policiers ont disparu, peut-être partis à la chasse... Sur une Traban qui revient « à la maison » flotte un drapeau américain qui fait rigoler un douanier. Depuis une immense tribune improvisée, les caméras et les photographes guettent la moindre « image symbolique ». Les plus nombreux sont allemands et américains. Ces derniers expliquent souvent avoir l’impression « d’avoir gagné la guerre »...Georges Bush père est au pouvoir depuis 10 mois.

Un seul vrai souci, au moins pour ceux qui ont gardé depuis des lustres des dollars ou de marks de l’Ouest, acheter, se procurer les produits dont, depuis des années, ils regardent discrètement les publicités à la télévision occidentale, lorsqu’ils peuvent ou osent la capter. Comme une rêve inaccessible. Quelques jours de folie, mais aussi de plaisir, à se plonger dans le temple de la consommation. Et j’ai toujours du mal à parler liberté, démocratie ou idéologies comparées. Direction l’église Saint-Nicolas, le temple luthérien de Leipzig où depuis 1984 se déroule tous les lundis soirs une « prière pour la paix » qui réunit discrètement les contestataires du régime. A tout hasard, explique un jeune pasteur, nous continuons à prier car, dans le fond, rien n’est réglé ». Un jeune barbu, au sein du groupe formé autour de la voiture, complète l’explication : « Nous avons été patients et c’est une bonne raison pour ne pas faire et dire n’importe quoi maintenant. Il ne faut pas confondre avoir envie d’aller à l’Ouest et être comme ceux de l’Ouest. Nous avons notre dignité. Nous ne voulons pas devenir des cousins pauvres recueillis par charité ». La discussion explose, les opinions s’affrontent : Dieu, Lénine, le capitalisme et le socialisme sont appelés à la rescousse. Un prof de math tranche : « que vous le vouliez ou non, nous deviendrons une colonie américaine. Pourquoi pas si cela nous donne le droit de choisir nos responsables avec des élections libres, comme aux USA, moi, dés que ce sera possible, j’y pars ». Protestations. Devant le temple, le jeune pasteur constate amèrement qu’il est minoritaire.

En route pour ce qui est encore la Tchéco-Slovaquie. Avec deux auto-stoppeurs pris à la frontière. Un prof de math d’une quarantaine d’année, Milos et une infirmière, Anna. Quelques kilomètres plus loin, nous embarquons leur fille, Ira. Aux côtés de ses parents plutôt silencieux et inquiets, elle parle sans arrêt, ses vingt ans enthousiastes. Elle délire sur Paris et sur New York au cours de ce qui reste comme route vers Prague : « Nous allons gagner papa, rien ne sera plus jamais comme avant, je vais pouvoir voyager, finir mes études en France ou aux Etats Unis, Prague va devenir une belle ville, tous les gens intelligents vont pouvoir réussi sans adhérer à un parti, à chacun sa chance, maintenant ». Le père ne répond que par monosyllabes et finit par lâcher une longue phrase approuvée d’un hochement de tête par Anna : « Tu y perdras ton âme et nous aussi, un peu plus tard sans doute, il y a au moins autant de pauvres à l’Ouest qu’à l’Est et le paradis n’est ni socialiste ni capitaliste... ». Ira le coupe : « Comme il n’est pas socialiste, il est certainement capitaliste, tu oublies la réussite de nos amis qui ont réussi à partir... ». Anna la coupe gentiment : « Tu oublies tout ceux qui ne nous ont jamais donné de nouvelles ». Ira secoue la tête et montre la foule que nous avons rejoint dans les rues de Prague : « Regardez tous les deux, regardez ces gens, ils sont comme moi, ils rêvent déjà de leur liberté d’entreprendre, le rêve américain n’est pas le cauchemar qu’on nous a présenté ». La foule arborant des T-shirt en anglais, le chic du chic, nous sépare et porte les gens vers la Place Venceslas. où, tard dans la nuit, des milliers de jeunes déposent une bougie devant le lieu où Ian Pallach s’est immolé par le feu vingt ans plus tôt.

En Pologne. Les drapeaux rouges ont mystérieusement disparu. A Varsovie où le Zloty vient d’être une nouvelle fois dévalué, visite au journal de Solidarnosc où le vertige des transformations politiques en cours ne fascine pas tout le monde : « Nous plongeons dans l’inconnu, trop de nos compatriotes rêvent de l’Amérique ». Ils s’engueulent sur l’avenir déjà discernable dans les marchés sauvages où se vendent ce que l’un d’eux appelle les « mirages de l’Ouest ». Un journaliste conclut la conversation : « attention au totalitarisme de la victoire ». Un compagnon de Lech Walesa réplique : « des syndicats libres et fort comme aux USA, cela ne t’intéresse pas ? ». Il s’attire une réponse cinglante : « tu écoutes trop la Voix de l’Amérique, tu crois qu’ils nous soutiennent pour nos beaux yeux ? ».

A Vilnius, en Lituanie encore soviétique, le drapeau jaune du Vatican remplace la faucille et le marteau sur la maison des Pionniers où se tient le Congrès des Jeunesses catholiques, le premier depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Virgiliu Tchépaïtis, Secrétaire général de Sajudis, le mouvement indépendantiste créé quelques mois plus tôt explique : « Nous sommes à la veille d’un bouleversement, nous allons rejoindre l’Europe et, déjà tous les émigrés installés aux Etats-Unis, annoncent leur retour. Ils nous aideront à construire une économie de concurrence et de libertés, même si nous gardons des liens avec l’URSS ». Tous les congressistes parlent du pape et de Georges Bush, leurs deux idoles. Vitautas Landsbergis, qui a fondé Sajudis et deviendra plus tard président, va de groupes en groupes, commentant à chaque fois ses rêves d’une économie de marché éliminant les pénuries et la pauvreté. A la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, la dernière pompe affiche « plus d’essence ». Sauf en dollars et au prix fort. Dans la banlieue de Brest-Litovsk, un fabuleux marché se tient dans la boue et la neige, offrant tous les produits de l’Occident parvenus par la Pologne.

Poursuite du voyage à travers l’URSS à l’entrée de laquelle la police des frontières ne demande qu’une seule « récompense » pour un passage sans formalité : une des barres chocolatés qui traîne sur mon tableau de bord sans prêter une attention particulière, autre que technique, à la voiture.

A Moscou, place Pouchkine, les travaux qui précédent l’ouverture du premier restaurant Mac Donald viennent de commencer. Il ouvrira le 30 janvier 1990 provoquant, je m’en souviens, une queue historique de plus d’un kilomètre...

Vingt ans après la vie moscovite est encore plus américanisée qu’à New York, les pauvres et les très riches y sont encore plus nombreux et la capitale de la Russie compte dix Mac Do et le pays entier prés de 200.

Gorbatchev ? Depuis 20 ans il reste pour la majorité des Russes devant lesquels on prononce son nom, le traître qui tenta de restreindre la vente de la vodka...

Commenter (6)

Commentaires de forum
  • le varent 11 novembre 2009 à 19:28

    La chute du Mur de Berlin, un cadeau empoisonné
    Le mensonge des autorités sur les vraies causes de la chute du mur de Berlin persiste toujours et encore.
    La RDA était dans une situation économique désastreuse ou la famine pontait déjà son nez.
    Elle ne pouvait compter que sur l’appui financière de son grand frère soviétique.
    Le poids de cette aide dans l’économie de la Russie était très dommageable à ce pays anticapitaliste.
    L’occasion a été donné à la Russie de se débarrasser de cette pomme pourri par la chute du mur et la réunification.
    Ce jour la, la RDA et RFA s’unissaient pour le pire et dans la douleur. Une situation invisible au moment des faits mais dévastatrice à long terme. Beaucoup d’Allemand nagent dans le mensonge, d’autre dans l’ignorance pour embellir cette unification.
    La chute du Mur de Berlin a un gout salé sucré.
    3REGLESCITOYEN.OVER-BLOG.COM

    Répondre à ce commentaire

  • Claude-Marie Vadrot 11 novembre 2009 à 19:52

    Il n’y avait guère de libertés en RDA mais certainement pas de risque de "famine". Si les habitants de RDA ont reçu l’autorisation de franchir les frontières, c’est que la pression intérieure et "l’envie de l’Occident" montaient et que Gorbatchev, je l’ai souvent entendu le dire en privé, ne voulait pas que sa présidence soit marquée (en RDA et ailleurs) par la répression et des massacres.

    Répondre à ce commentaire

  • Delirium 21 novembre 2009 à 21:44

    Le système en place à l’est était vermoulu et n’avait aucune capacité de renouvellement : il aurait été intelligent de la part des gens dits de "gauche" à l’ouest de s’en apercevoir et d’en démonter les mécanismes pour pouvoir élaborer des alternatives . On ne voulait rien voir , rien entendre , c’était confortable de critiquer le mal absolu , autrement dit le capitalisme ....Aujourd’hui les ultra-libéraux triomphent mais on leur a bien facilité les choses . Seuls quelques-uns avaient vu depuis longtemps arriver la déconfiture, mais on ne les a pas écoutés, comme toujours.
    Et à gauche on a le néant qu’on a mérité. Attendons les désastres suivants.

    Répondre à ce commentaire

  • Delirium 22 novembre 2009 à 16:17

    Il n’y avait pas de famine en RDA certes, mais comment ne pas comprendre leur rêve de ce nous avions à l’ouest ? Dès que la menace d’une légère baisse de notre niveau de vie se profilait à l’époque c’était pour nous une perspective insupportable et on s’étonne que les ressortissants de l’est aient les mêmes envies. N’oublions pas non plus que les communistes avaient promis de rattraper et de dépasser les pays capitalistes contribuant ainsi à développer le rêve occidental ! Balayons devant notre porte, nous avons donné le mauvais exemple !!! Et il faudrait savoir aussi que l’est empruntait déjà à l’époque à l’ouest pour soutenir un développement endogène impossible tant le système était sclérosé : voilà la triste vérité , une partie en tout cas. Personne ou presque ne pense à ces aspects de la réalité qui nous ont mené au triomphe du libéralisme qui sans doute provoquera d’autres désastres . Tragique.

    Répondre à ce commentaire

  • Claude-Marie Vadrot 22 novembre 2009 à 16:46

    Je ne dis pas autre chose mais pour avoir connu tous ces événements, j’ai voulu les relativiser et faire comprendre que le joli conte du "choix de la liberté"méritait examen...

    Répondre à ce commentaire

  • Delirium 22 novembre 2009 à 20:08

    J’ai moi aussi connu tout cela et j’ai "bataillé" au cours de longues discussions en Pologne , essayant d’expliquer que le capitalisme n’était pas si merveilleux que cela : mais le pouvoir en place n’avait pour réponse aux revendications ouvrières ou autres que la répression, y compris à la mitrailleuse ( 1970 à Gdansk )...Et je n’ai jamais digéré ce qui s’est passé à Prague en 1968 : rien ne devait bouger, c’était la sclérose brejnévienne, l’importation de dizaines de millions de tonnes de blé des USA ou du Canada (! !!!!!) et j’en passe et l’on a eu le résultat, de nouvelles illusions ...Les communistes au pouvoir ont tout foiré.Sauf leur reconversion au libéralisme.

    Répondre à ce commentaire

Commenter

haut-pub
« février 2012
lun. mar. mer. jeu. ven. sam. dim.
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
 

fl_g_signature
Conception éditoriale › Xavier Frison    Conception graphique › Clémence Knaebel    Design sonore › Cédric Boit    Développement › Résaction    Site réalisé avec Spip
fl_d_signature