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Par Patrick Piro - 5 juin 2008

Face à la crise du pétrole, l’aumône sociale

Pour calmer les marins pêcheurs et d’autres professions sensibles au coût du gazole, le gouvernement distribue des compensations financières, sans prendre en compte une crise pétrolière mondiale qui n’en est qu’à ses débuts. Un dossier à lire dans la rubrique « Écologie ».

Ca y est, l’actualité a fourni à Nicolas Sarkozy son cheval de bataille pour les six mois de la présidence française de l’Union européenne, qui démarre le 1er juillet : ce sera le projet d’un plafonnement de la TVA sur les carburants au-delà d’un certain niveau de prix.

Partie de France, la colère des marins pêcheurs étranglés par le prix du gazole s’est en effet étendue à l’Espagne, à l’Italie, au Portugal, au Royaume-Uni, etc. Des grèves illimitées étaient en cours depuis vendredi dans certains ports du sud de l’Europe. Les routiers, les chauffeurs de taxi et les agriculteurs ont pris le relais, bloquant routes et dépôts de carburant.

Nicolas Sarkozy discute avec des marins pêcheurs à Boulogne-sur-Mer. Charlet/AFP

La proposition française n’a pourtant qu’un espoir très minime d’aboutir : il faudrait l’unanimité des 27. Bruxelles et certains gouvernements l’ont déjà critiquée : c’est un « mauvais signal » envoyé aux pays producteurs — qui en profiteraient pour augmenter leurs prix — et aux consommateurs, qui seraient encore moins incités à réduire leur consommation.

« Dès que quelqu’un propose une idée en Europe, c’est le scepticisme qui l’emporte d’abord. » Popularité toujours au plus bas, le président français a bondi sur ce rôle sur mesure : défenseur des gens « affolés quand ils vont faire le plein à la pompe », et pourfendeur des immobilismes.

En France, les professions absolument dépendantes des carburants se sont rapidement mobilisées pour réclamer leur part d’aide, après que les marins pêcheurs ont obtenu du Président la baisse du coût du gazole de 0,75 euro/l (son niveau du marché) à 0,4 euro/l. Devant le risque de voir s’ouvrir une boîte de Pandore, le gouvernement a décidé de créer un fonds d’aide alimenté par les recettes de la TVA sur les carburants. Là encore, aucune garantie de succès ou d’efficacité à terme : si la hausse du pétrole a fourni des recettes supplémentaires de TVA au premier trimestre — 169 millions d’euros —, l’excédent fiscal disponible est notamment dépendant… du dynamisme de la consommation nationale de carburant : son fléchissement, l’an dernier, avait réduit de 359 millions d’euros les recettes de l’État par rapport aux prévisions ! Éric Woerth, ministre du Budget, a beau jeu d’annoncer la « transparence » sur ce pseudo-pactole : elle permettra aussi d’expliquer qu’il n’y a plus rien à redistribuer si la « manne » vient à fondre.

Quant aux ménages les plus modestes, au lieu de les aider à remplacer leur chauffage au fioul par des énergies plus propres et moins chères, ils voient la « prime à la cuve » passer de 75 à 200 euros, parachevant une bardée de mesures de pure assistance. Avec un mot de soutien du Président : « Il faut avoir le courage de le dire aux Français : ça ne va pas s’arranger. »

Rien, absolument rien, pas un mot sur les fondements de la crise pétrolière, dont l’ampleur ne manquera pas d’emporter ces piètres pare-feu, préparant une prochaine crise sociale plus grave, qui pourrait aussi mobiliser les personnes à revenus modestes dépendantes de la voiture [1]. Le prix du baril a été multiplié par six depuis 2002, approchant désormais les 140 dollars. L’escalade est pourtant loin de son terme, estiment de nombreux économistes. Alors que le pic mondial de production pétrolière pourrait déjà être atteint (environ 90 millions de barils par jour), et que la demande planétaire croît toujours aveuglément, certains évoquent un baril à 300 dollars d’ici quelques mois !

Les gouvernements, français en tête, renvoient sur « les autres » la responsabilité de ce qu’il faut bien appeler un troisième choc pétrolier : c’est la faute à la vigueur de la demande des pays émergents comme la Chine et l’Inde ; ou bien ce sont les pays de l’Opep qui refusent d’augmenter leur production de pétrole pour calmer les marchés. Ces derniers, qui entendent profiter de la flambée des prix, rétorquent que les marchés sont bien approvisionnés, et que les responsables sont les spéculateurs qui se rabattent, échaudés par la crise des « subprimes », sur les matières premières — blé, riz, pétrole, etc.

Pour Jean-Marc Jancovici, spécialiste des questions climatiques et énergétiques, les sociétés industrielles refusent d’admettre la réalité, s’abusant du mythe de « l’énergie chère », alors qu’il fallait dix fois moins de temps de travail en 2004 qu’il y a un siècle pour se payer un kilowattheure d’énergie. L’abondance d’un pétrole dont le prix réel a régulièrement baissé, contrairement aux apparences, nous a entretenus dans l’illusion d’un luxe nous permettant d’accroître sans discontinuer le nombre de kilomètres parcourus chaque année, mais aussi la quantité de tous les biens de consommation. Dont le coût, directement lié au prix de l’énergie, moteur de toute production, est désormais condamné à augmenter : les hydrocarbures pourvoient à 80 % de la consommation mondiale d’énergie. « Ristourner le gazole aux pêcheurs en croyant leur rendre service, estime Jean-Marc Jancovici, c’est leur mettre un peu plus la tête sur le billot pour plus tard… Contrairement aux apparences, l’augmentation des taxes sur l’énergie est une meilleure potion pour l’avenir. »

Dès lors, est-ce un hasard si la profession a pour autre souci majeur, avec le prix du gazole, la raréfaction du poisson un peu partout sur la planète ? La surpêche trouve en effet aussi son moteur dans la surconsommation des ressources planétaires. Elle touche désormais… 88 % des stocks européens, selon la Commission européenne ! Lancée en 2002, la réforme communautaire de la pêche a échoué, déplore Bruxelles, qui constate que les quotas de prises fixés par les pays dépassent systématiquement, et de très loin, les recommandations des scientifiques. La semaine dernière, dans une Europe de la pêche en pleine ébullition, Bruxelles n’a ainsi pas hésité à réclamer un durcissement sensible des quotas, parlant de situation « alarmante ».

Les oublis de la loi de modernisation

« Plus d’entreprises et de concurrence », « plus de croissance, d’emplois et de pouvoir d’achat » : le projet de loi de modernisation de l’économie (LME), dont les députés ont entamé l’examen lundi, est au cœur de la philosophie du gouvernement Sarkozy, qui en attend 0,3 % de croissance et 50 000 emplois supplémentaires par an à partir de 2009, pour « seulement 300 millions d’euros de coût ». L’une des mesures phares : faciliter l’implantation des surfaces commerciales de moins de 1 000 m2, alors qu’en France, qui en est le champion européen, elles captent déjà 93 % des achats alimentaires ! Cette mesure ne manquera pas d’accroître l’étalement urbain et les déplacements motorisés. On calcule qu’à chiffre d’affaires égal, un hypermarché de périphérie en génère quatre fois plus qu’un supermarché de quartier. Rien bien sûr, dans la LME, n’en considère l’impact sur l’environnement… et le pouvoir d’achat.

[1] Le vote de la première loi d’application du Grenelle de l’environnement, qui contient les premières mesures structurantes pour lutter contre le dérèglement climatique et inciter aux économies d’énergie, vient même d’être renvoyé à la rentrée, pour cause « d’encombrement du calendrier parlementaire ». La France a pourtant annoncé que la lutte contre le dérèglement climatique serait la priorité de sa présidence de l’Union.

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Commentaires de forum
  • Cyril 5 juin 2008 à 11:07

    Les parents, depuis leur naissance, les ont nourris au pétrole. Et les petits s’en sont gorgés, ils ont tété, tété jusqu’à plus soif, jusqu’à ne plus pouvoir s’en passer. Evidemment, ils ont fait taire leurs vilains frères qui les mettaient en garde contre ce lait empoisonné, qui ne cessait de s’épuiser. Fi ! La précieuse liqueur coulait à flot et faisait grandir les petits, sous le regard, toujours bienveillant, de leurs parents.

    Ce matin, les enfants se sont réveillés le ventre moins plein que d’habitude : la source magique commence à se tarir, il n’y en aura bientôt plus pour tout le monde. Alors les ados accusent leurs parents, et se rebellent : ils font leur crise d’adolescence. Ils crient, s’indignent, sortent dans la rue pour y faire des bêtises, insultent leur papa quand celui-ci vient les voir pour les calmer. A qui la faute ? Aux parents inconscients, qui n’ont jamais voulu donner à leur progéniture les moyens de son autonomine ? Aux enfants insouciants, qui ont refusé de grandir pour rester dans l’ombre rassurante de l’ignorance ? Les frères jadis rejetés se tiennent dans un coin, un sourire narquois et inquiet dessiné sur les lèvres.

    Cependant, les parents indignes ont trouvé la solution pour ramener la tranquillité dans la maison agitée : l’argent de poche, histoire de faire taire les fils ingrats pour un moment. Mais peut-on acheter à si bon prix la paix sociale quand la situation est si préoccupante ? Les parents, parant à tout éventualité, ont ressorti les bons livres d’histoires qu’ils contaient naguère à leurs bambins pour mieux les endormir. Dans ce monde idéal où la voiture est reine, les hommes découvrent chaque jour, très loin là-bas à l’autre bout du monde, de nouvelles réserves de pétrole inépuisables. Si les temps s’assombrissent pour le royaume, ce n’est pas pour bien longtemps : bientôt le soleil brillera à nouveau sur les carrosseries triomphantes, bientôt les enfants têteront avec autant d’allégresse que dans leurs vertes (? !) années.

    Les mauvais frères, qui n’ont jamais cru à ces histoires, sont toujours mis de côté : de quel droit viendraient-ils perturber la douce rêverie des autres ? Pourquoi ces malfaisants prennent-ils un malin plaisir à effrayer tout le monde ? Certes ils n’avaient pas tout à fait tort, mais après tout, ce ne sont pas eux qui commandent, ce ne sont pas eux les parents !

    Finalement les ados font leur petite crise comme tous les jeunes de leur âge : ils disent vouloir quitter la maison, prendre leur indépendance, mais ils restent tard le matin dans leurs lits bien douillets, et rentrent le soir à l’heure du repas. Comme tous les jeunes de leur âge, ils éprouvent cette angoisse diffuse qui s’attache à l’avenir, au fatidique moment où il faudra vraiment changer d’appart, de ville, de vie...

    Espérons en tout cas qu’ils mûriront assez tôt pour prendre leur destin en mains sans s’en remettre aux promesses démagogiques de parents désemparés qui se sont trompés d’époque. Espérons que, devenus adultes, il ne faudra pas agir avec eux comme avec des enfants : leur taper sur les doigts pour qu’ils comprennent que c’est mal, leur promettre la carotte et leur tendre le bâton, les punir pour ne pas qu’ils recommencent, les distraire un moment pour leur faire avaler, sans qu’ils s’en aperçoivent, la pillule dont le goût ne leur sied pas.

    Voir en ligne : http://ideo.i-clic.net

  • cultive ton jardin 5 juin 2008 à 11:48

    Personne ne semble s’aviser du fait que si le poisson leur était payé à un prix raisonnable, un peu moins scandaleusement éloigné de son prix de vente aux consommateurs, les pêcheurs ne seraient ni ruinés par la hausse du prix du carburant, ni contraints à la sur-pêche.

    Par ailleurs, ce serait intéressant de savoir à qui et à quoi les pêcheurs artisanaux laisseraient (laisseront ?) place quand ils auront disparu. Et de se demander si ce n’est pas un objectif discret de nos Saigneurs.

  • Bibi 16 juin 2008 à 20:38

    Le réseau est déjà bien en place. Que peuvent espérer ces quelques artisans pêcheurs face à l’industrie agro-alimentaire qui ronge nos idéaux sociaux ainsi que notre environnement ? Pas grand chose. La pêche industrielle ( ces bateaux partant pour 2 ou 3 semaines en mer et ratissant tout ce qu’ils peuvent) n’a pas de concurrence tant que nous, consommateurs, continuerons d’accepter cette hégémonie de la grande distribution qui nous abreuve de produits de qualité médiocre parce qu’ils sont à bas prix. A nous de revoir nos priorités et rapidement.

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