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Par Alexis Duval - 21 juin 2012

« Faust » d’Alexandre Sokourov : irrémédiablement humain

Le cinéaste russe Alexandre Sokourov propose une lecture sensualiste de l’oeuvre de Goethe. Une expérience de cinéma troublante.

Un miroir qui flotte dans l’espace, comme errant au beau milieu des étoiles. La première image, déconcertante, donne d’entrée de jeu le ton du Faust d’Alexandre Sokourov. Clé de voûte de l’œuvre, l’objet est intrinsèquement lié à la figure littéraire que le réalisateur russe choisit de revisiter. Justement récompensé par un Lion d’or à la dernière Mostra de Venise, le Faust d’Alexandre Sokourov vient compléter la tétralogie des incarnations du Mal entamée avec Hitler (Moloch, 1999), et poursuivie avec Staline (Taurus, 2001) et Hiro-Hito (le Soleil, 2005).

S’atteler au mythe de Faust, c’est s’inscrire dans une lignée séculaire et donc devoir prendre en compte les nombreuses lectures déjà proposées. Parmi les plus illustres, celles de Christopher Marlowe et Johann Wolfgang von Goethe en littérature, Franz Liszt et Charles Gounod en musique, Friedrich Wilhelm Murnau au cinéma. C’est dire à quel point l’idée d’une adaptation originale et novatrice ne manque pas d’ambition. Sans être hermétique, le long-métrage du cinéaste russe ne livre pas au spectateur toutes les clés de sa complexité. S’il indique dès l’apparition du titre que le film est « librement inspiré » de Goethe, Sokourov en retient tout de même de nombreux codes : trame, absence d’unité de lieu et langue allemande, qu’il avait déjà utilisée dans Moloch dix ans plus tôt. Les trois protagonistes, Faust, Marguerite et Méphistophélès, demeurent eux aussi inchangés.

Les similitudes ne s’arrêtent pas là, mais le réalisateur apporte sa touche en prenant de la distance avec le modèle littéraire, et parfois même en s’en affranchissant résolument. Présent chez Goethe, le miroir apparaît également dans l’adaptation qu’en a faite Murnau. Chez le cinéaste allemand, il sert de prison à l’âme du vieux savant redevenu jeune grâce à un élixir. Ici, il conditionne une grande partie des plans, car, chez Sokourov, il est un miroir déformant de la réalité. L’effet a été savamment pensé avec le Français Bruno Delbonnel, qui avait notamment réalisé la photographie de Jean-Pierre Jeunet pour le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain et Un long dimanche de fiançailles. Un choix pour le moins surprenant, mais judicieux. La dominante de tons gris et ocre instaure dès le début une atmosphère étrange, inquiétante. Avec des effets de cadrage qui brisent les lois de la perspective, la caméra crée une distorsion de l’image très baroque et provoque un étourdissement visuel. Le spectateur n’est pas le seul à être pris de vertige. Faust aussi. Antihéros avant l’heure, le personnage est ici traité tout en nuances. Tantôt brutal, tantôt sensible, Johannes Zeiler développe une interprétation subtile d’un être lancé dans une vaine quête de dépassement de sa condition humaine. On peut d’ailleurs voir dans la présence au casting d’Hanna Schygulla, l’égérie de Fassbinder, un clin d’œil – volontaire ou non – au travail du cinéaste allemand, explorateur s’il en est des pulsions humaines.

Confronté au choix ontologique entre le Bien et le Mal, Faust est entraîné dans une valse-hésitation par le démon Méphistophélès, devenu ici Mauritius. Le teint blafard, la démarche chaloupée, la peau suintante : le personnage inspire dégoût et effroi, tant son allure est morbide. Mauritius n’a de clair que la peau. Incarnation du Malin, il est l’obscur corrupteur de l’âme de Faust (« C’est comme si le diable m’avait mis sa fourche dans la main », s’exclame ce dernier), mais également de celle des villageois. À son passage, les habitants de la cité médiévale dans laquelle débute le film sont pris d’irrépressibles envies. Quand il fait jaillir du vin d’un mur et asperge les soûlards d’une taverne, ces derniers se jettent sur la boisson apparue par miracle, pris d’une frénésie toute dionysiaque. Et lorsqu’il se dévêt, c’est un monstre qui se dévoile. Son corps est difforme, flasque, visqueux. Quant à ses attributs, ils sont placés sur son postérieur. De sexe, il est d’ailleurs souvent question. Une des premières séquences donne à voir le pénis d’un homme mort que dissèque Faust. Lors de la scène d’amour entre Marguerite et ce dernier, la caméra s’attarde longuement sur l’entrejambe de la jeune fille. L’itinéraire se clôt de manière logique sur un climax d’éruptions de geysers, évocation métaphorique de l’orgasme.

Les bruits de chair, notamment ceux des intestins manipulés par le docteur, sont systématiquement amplifiés et participent de la dimension sensorielle qui parcourt l’œuvre. Malgré son désir d’élévation – par le savoir, la richesse –, Faust reste irrémédiablement un homme fait de sang et d’os. L’adaptation d’Alexandre Sokourov constitue une œuvre exigeante et sensuelle. Dérangeant parce que monstrueux, le film interroge. Chacun s’est trouvé, au cours de sa vie, dans une situation de dilemme faustien. Doit-on vendre son âme pour assouvir immédiatement ses désirs ou, au contraire, rester intègre et réprimer ses passions ? Il ne s’agit pas pour Sokourov de dicter une ligne de conduite morale. Plutôt de trouver une résonance dans l’histoire individuelle de chaque spectateur. Tant sur le plan esthétique que métaphysique, Faust offre une forte expérience de cinéma.

Nota Bene :

Faust, Alexandre Sokourov, 2 h 14.

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