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Par Clémence Glon - 18 mai 2012

Ils ont imaginé d’autres « discours de Grenoble »

Près de deux ans après le discours prononcé par Nicolas Sarkozy à Grenoble, le concours d’écriture « 100 discours admirables » efface, un peu, les mots blessants de l’ancien président.

En juillet 2010, Nicolas Sarkozy prenait la route de Grenoble pour y prononcer un de ces discours les plus tristement célèbres. Cédant à l’idéologie répressive, il dégaine ses armes : déchéance de nationalité, suppression des allocations familiales pour les parents d’enfants décrocheurs, vidéosurveillance, chasse aux Roms… Tout est bon pour effrayer les « truands », « criminels », « assaillants » qui seraient responsables de l’état de crise dans lequel se trouve le quartier de la Villeneuve.

« C’est donc une guerre que nous avons décidé d’engager contre les trafiquants et les délinquants. […] Ce n’est pas un problème social, ce qui s’est passé, c’est un problème de truands, ce sont des valeurs qui sont en train de disparaître ».

Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux, le 30 juillet 2010 à la préfecture de l'Isère à Grenoble.
Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux, le 30 juillet 2010 à la préfecture de l’Isère à Grenoble.

AFP / Philippe Desmazes

Un an et demi plus tard, le collectif d’associations « La Villeneuve debout » décide de lui répondre autour d’un concours d’écriture. « Il y a eu le discours qui stigmatise, qui donne une image négative du quartier. Nous avons voulu noyer cette représentation dans 100 autres discours admirables », explique Henri Touati du Centre des arts du récit en Isère et co-organisateur du projet. L’objectif est atteint. Des discours ont été envoyés de toute la région, dont une quarantaine par des habitants de la Villeneuve. Des militants associatifs, des slameurs, des enfants et deux élus ont saisi leur stylo pour rédiger leurs discours de Grenoble.

« Les mots employés par Nicolas Sarkozy ont scandalisé tout le monde. Le fait que personne n’ait réagi directement a également beaucoup marqué les esprits », se souvient Henri Touati. Selon lui, le discours de Grenoble restera un traumatisme autant verbal que physique par les actions coup de poing qu’il a engendré. « Samedi 12 mai, une trentaine d’auteurs est venue lire son texte sur une place de la ville. Certain nous ont remercié. Comme si on leur avait permis de nettoyer une tâche qu’ils gardaient en mémoire ».

La totalité des textes sera mise en ligne sur le www.artsdurecit.com à partir du 25 mai. En attendant, Politis.fr en a retenu un que nous publions. Nous ne connaissons de l’auteur que le nom.

Etats généreux de Grenoble.

Je vous demande d’excuser mon grand retard. Effectivement, je constate que mes discours sont souvent un peu courts et petits, quant à la vision d’un monde plus fraternel, dans le présent et pour l’avenir.

Aussi, j’ai décidé de revoir mes propos du 30 juillet 2010 : pour tout vous dire, et c’est une confidence que je vous fais, cela m’est arrivé, après avoir vu ma fille Giulia, en me rasant dans la glace un matin alors que je ne pensais pas à autre chose... qu’à elle.

Oui, j’ai un nouvel appétit de paroles : et j’ai envie de parler de la Villeneuve, au delà des problèmes que le quartier peut rencontrer. Car il n’y a pas, que des exactions, des truands petits ou grands, ni non plus que de tristes et violents intégrismes ponctuels. Comme j’ai pu le dire ! Hélas ! La bêtise et l’ignorance se retrouvent partout. Mais l’intelligence, le partage et la sensibilité aussi : elles se retrouvent d’autant plus dans des quartiers que l’on dit « sensibles ». Oui, la Villeneuve est un quartier très sensible, au sens premier et au sens le plus fort du mot : porteur de sensibilités et de richesses infinies, mal comprises par certains, et d’une vie à venir pleine de délicatesse, de bienveillance et d’attention. Dès maintenant, si l’on y regarde de près, malgré les miroirs que l’on tend, où s’y prennent les alouettes ou les girouettes... Que voit-on ?

Déjà, il y a cette envie d’être libre que tous les habitants du quartier partagent ; ce sont les ignorants et les faibles qui confondent la liberté avec la liberté de tout faire et de tout se permettre. Oui, les habitants du quartier ont cette envie de cette « liberté libre », mais avec l’autre. Car la liberté ne va pas sans cette idée active de justice et d’égalité. On ne peut se sentir libre véritablement sans accepter la liberté de l’autre, en pleine égalité de droits et de reconnaissance ; peut-on se sentir vraiment et pleinement libre quand notre alter ego ne l’est pas ? « Chacun est responsable de tous. Chacun est seul responsable. Chacun est seul responsable de tous. » (Saint-Exupéry) C’est cette liberté et cette égalité qui, mêlées à la fraternité, peuvent jeter de nouveaux ponts et de nouveaux regards les uns sur les autres, dans le présent et lancés vers l’avenir : « Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser tu m’enrichis. » (Saint-Exupéry)

Les habitants de la Villeneuve, debouts, je le vois maintenant, ont commencé déjà ce travail d’unir les hommes, porteur d’espoirs : quand ils organisent des réunions et des fêtes dans leur quartier, quand ils s’ouvrent sur d’autres quartiers, quand ils parlent et discutent de façon informelle, quotidienne et banale dans la rue, au café le matin, ou chez eux en s’invitant les uns les autres ; quand ils se regardent juste de façon bienveillante ; quand ils esquissent un sourire en se croisant, quand ils se font confiance, quand on leur fait confiance.

Oui, les habitants de la Villeneuve sont ensemble un passage, personnel, vers un monde qui désire la paix, et la réalise malgré les fracas de certains ignorants. Au-delà des peines quotidiennes, des misères multiples (qui peuvent même s’avérer être des richesses !), et de certains abîmes encore plus grands, n’y a-t-il pas ces moments lumineux de joie qui transcendent les blessures et permettent, à l’instar de Lys Martagon et de Demetrio, et de toutes les Lys Martagon et de tous les Demetrio de l’Arlequin et de la Villeneuve, de ressentir certaines beautés du monde, des beautés certaines, par-delà le béton et les murs réels, et souvent imaginaires, de chacun ?

Véritable creuset, la Villeneuve est un pont tendu, au-delà de tous les dangers, vers une Sagesse à creuser pour relier toutes les rives et tous les rêves.

J’ouvre donc les Etats généreux de Grenoble. Car comme l’a si bien dit Saint Exupéry, à travers son Petit Prince : « On ne voit bien qu’avec le coeur. »

_Frédéric Roux

Nota Bene :

Photo : AFP / Philippe Desmazes

Commenter (1)

Commentaires de forum
  • nad19 22 mai 2012 à 11:52

    Je viens de recevoir le tract de l’UMP pour les législatives. Il est écrit :
    "La Corrèze, mon pays, ma terre, mes racines"
    Encore du boulot apparemment...

    Répondre à ce commentaire

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