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Par Denis Sieffert - 12 juillet 2012

Impatiences et préjugés

Il n’est pas facile en France de parler des révolutions arabes sans y mêler des débats qui traversent notre société. Les différences sont d’autant moins acceptées que la proximité est grande. Nous avons tous tendance à projeter sur ces pays en ébullition des rêves que nous sommes bien en peine de réaliser chez nous. Un an et demi après le début du soulèvement tunisien, qui a eu l’effet de contagion que l’on sait, il faudrait déjà que ces vastes mouvements de l’histoire aient dit leur dernier mot. Et il faudrait que leur dernier mot soit le nôtre, impeccablement laïque et « moderne », selon les critères occidentaux. Et comme ce n’est pas exactement l’image que nous renvoie la situation, nous condamnons, ou nous portons des jugements, à tout le moins hâtifs. Les victoires électorales des islamistes en Tunisie et en Égypte ont ainsi été interprétées comme autant de reflux de la révolution. Alors que la réalité est évidemment plus complexe. Quant aux Libyens, on les disait en proie au chaos. Or, voilà que les élections ont eu lieu à la date prévue, avec un taux de participation remarquable, et que le scrutin s’est à peu près déroulé dans de bonnes conditions. Diantre ! De plus, le succès des « libéraux » de l’Alliance des forces nationales prend à contre-pied l’analyse de nombreux observateurs qui attendaient un triomphe du parti islamiste de la justice et de la construction (PJC), issu des Frères musulmans. Là où beaucoup prévoyaient une simple répétition de ce qui s’était passé en Égypte et en Tunisie, les Libyens empruntent un autre chemin.

Les révolutions arabes, décidément, ne collent pas avec nos préjugés et nos représentations. Gardons-nous tout de même de prendre les « libéraux » libyens pour des héritiers du petit père Combes. Et de surinterpréter ce résultat. Avant tout, les Libyens ont voulu voter. Et ils ont voté pour ceux qu’ils connaissent  [1]. Cela peut nous paraître étrange à nous autres, démocrates désabusés, mais le seul fait de voter était pour ce peuple plus important que la qualité du bulletin déposé dans l’urne. Une autre leçon à retenir, contraire à nos préjugés, est venue des islamistes. La déclaration rapide du leader du PJC, Mohamed Sawan, reconnaissant la victoire de l’Alliance des forces nationales, montre que les Frères musulmans, dans la défaite, en Libye, comme dans la victoire, en Tunisie et en Égypte, semblent vouloir jouer le jeu de la démocratie. Nous avons, bien sûr, trop peu de recul pour savoir s’il s’agit d’un engagement durable.

Mais, a priori, la Libye semble moins menacée par l’antagonisme entre des laïques (qui n’existent pas vraiment) et les islamistes, que par l’opposition géographique entre l’est et l’ouest d’un pays qui a, de fait, deux capitales. Malgré une situation encore instable, et en dépit des affrontements qui menacent toujours dans le sud-est du pays, le bilan est plutôt positif. Mais, précisément, « bilan » est peut-être le mot à ne pas prononcer. Les derniers événements en Égypte témoignent de la fragilité de ce qui semble acquis. On a d’abord redouté (et certains, en France, souhaité) que l’armée aille au bout de son coup de force en privant l’islamiste Mohamed Morsi de sa victoire à la présidentielle. Au contraire, les militaires ont cédé devant le verdict des urnes, non sans, au préalable, avoir fait invalider les élections législatives qui avaient également donné une majorité aux Frères musulmans. Or, voilà que, dimanche, Mohamed Morsi contre-attaque en rétablissant par décret le pouvoir des députés. Une réaction violente de l’armée pourrait remettre le feu à l’Égypte. Il ne devrait cependant échapper à personne que ce sont les militaires, plus que les islamistes, qui menacent aujourd’hui le principe démocratique. Il faut s’appeler Frédéric Encel, bombardé chroniqueur sur France Inter, pour considérer que l’armée est « plutôt laïque »

De même, il faut tordre le cou à cette idée que les talibans arrivent au pouvoir dès que le mot « charia » est prononcé. On se souvient de la campagne d’ignorance et de désinformation à laquelle nous avions assisté lorsqu’en novembre 2011 Mustafa Abdeljalil, le président du Conseil national de transition libyen, avait indiqué que le pays vivrait sous le régime de la charia. Comme si cette « loi islamique », sujette à interprétations diverses, n’avait pas été rétablie par Kadhafi lui-même dès 1993 ! Entre fantasmes anti-musulmans, nostalgie inavouable des dictatures, et conception éternellement coloniale, nous avons décidément du mal à penser les révolutions arabes. Pour l’heure, la Tunisie, l’Égypte et la Libye ont en commun d’avoir chassé un dictateur, et de s’être engagées dans un processus démocratique qui commence par des élections. Si ce processus n’est pas remis en cause, la grande question sera de savoir quel type de société s’installe ensuite dans un environnement qui, de toute façon, ne sera pas Saint-Germain-des-Prés. La place des femmes, la liberté des artistes, notamment, en dépendent. La démocratie, ce n’est pas seulement des élections, c’est aussi des contre-pouvoirs et une société civile vivante. Mais rien ne doit nous faire regretter, même secrètement, Moubarak, Ben Ali et Kadhafi, et, espérons-le, demain, Bachar al-Assad.

[1] Lire à ce sujet l’excellent article de Benjamin Barthe dans le Monde daté du 9 juillet.

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