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Par Denis Sieffert - 21 février 2008

Irresponsabilité

Dans le jargon professionnel, c’est ce qu’on appelle un « urgent ». Il s’agit d’une dépêche d’agence qui rend compte, brièvement et dans la plus grande hâte, d’un événement jugé important par son auteur. Rarement « urgent » aura mieux porté son nom que cette petite dépêche datée de lundi matin, 5 h 55 (notez bien : 5 h 55), qui nous informait qu’une opération de police « de grande ampleur, mobilisant près d’un millier de membres des forces de l’ordre, [avait] débuté [...] à 6 heures, à Villiers-le-Bel ». Oui, vous avez bien lu : « 6 heures » ! Sans doute le confrère a-t-il confondu « urgent » et précipitation puisque les faits relatés par lui n’avaient pas encore eu lieu. Mais la vraie leçon de cette anecdote est évidemment ailleurs. Elle réside dans cette volonté politique trop évidente de faire savoir avant même d’avoir agi. Et, même, de configurer l’action pour les seuls besoins de la médiatisation. Tout le sarkozysme est dans cette affaire. Convocation des micros et des caméras. Roulements de tambour et de mécaniques. Disproportion des moyens mis en oeuvre : un milliers de policiers, du Raid, de l’Office central de répression du banditisme et de la police judiciaire déployés à potron-minet avec pour objectif avoué d’arrêter « trente-sept personnes » (allez savoir pourquoi « trente-sept » !), et notamment deux jeunes gens parfaitement identifiés qu’il était sans doute plus facile d’aller cueillir tranquillement chez eux puisque, semble-t-il, ils n’ont jamais songé à s’enfuir.

Qui donc a vendu la mèche ? On répondra par une autre question : qui donc avait intérêt à relancer le débat sécuritaire à trois semaines d’une échéance électorale qui ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices pour la droite ? La convocation des journalistes, massivement informés la veille au soir, va évidemment de pair avec le gigantisme de l’opération. Dans cette affaire, on serait presque tentés de croire sur parole Michèle Alliot-Marie manifestant son courroux devant cette hypermédiatisation. « MAM » aurait-elle rejoint la longue cohorte des ministres bafoués, « qui ne savaient pas... » ? Un peu comme, quelques jours auparavant, cette pauvre Christine Albanel, pourtant ministre de la Culture, venue sur une radio expliquer pourquoi le gouvernement avait décidé d’autoriser l’augmentation de la publicité dans l’audiovisuel public, tout juste deux heures avant que le président de la République n’annonce exactement le contraire. Ilreste que ce qui nous inquiète le plus dans l’affaire de Villiers-le-Bel, ce n’est pas la rage de la ministre de l’Intérieur découvrant qu’une mystérieuse source politique avait organisé la« fuite », mais bien le climat de guerre civile sciemment entretenu dans cette banlieue. Rappelons tout de même, sans excuser la violence des émeutes de la fin novembre, que celles-ci n’étaient pas sans origine. Elles résultaient de la mort de deux jeunes gens tués en moto à la suite d’une collision avec une voiture de police dans des conditions qui sont loin d’avoir été élucidées.

Que reproche-t-on ici à Nicolas Sarkozy ? De pratiquer la politique du pire pour quelques points dans les sondages, et pour quelques mairies de plus. Des gains d’ailleurs hypothétiques tant l’opinion semble être devenue incrédule. Cette politique est la marque de fabrique du régime. La recherche du coup médiatique et le clientélisme semblent à tout instant guider Nicolas Sarkozy. Au sens propre, nous sommes dans l’irresponsabilité et dans l’aventure personnelle. Pour quelques images qui flatteront un électorat de droite, combien de ressentiments laissés en germe dans toute une population ? Comme si l’avenir n’existait pas. Et comme si les processus de psychologie individuels et collectifs ne méritaient décidément aucun égard. Dans un autre registre, l’idée sordide de « jumeler un enfant vivant à un enfant mort », pour reprendre la formule terrible mais terriblement juste d’Annette Wieviorka [1], illustre la même inconséquence. Cette proposition de faire prendre en charge la mémoire d’une jeune victime de la shoah par un gamin de CM2 procède fondamentalement de la même mécanique : à chaque jour son opération de communication. Plus ou moins bien ficelée, rarement réfléchie au-delà de son impact sur des catégories ou des communautés quadrillées comme dans une vulgaire stratégie de marketing. Hélas, les leaders les plus en vue de la gauche socialiste ont tendance à lui emboîter le pas. Le premier réflexe de Ségolène Royal et de François Hollande n’a-t-il pas été d’applaudir au discours de Nicolas Sarkozy au dîner du Crif ? Avant de se raviser quand Simone Veil eut ramené chacun à la raison. Là aussi la boussole des principes est détraquée. Et la démagogie tient dangereusement lieu de politique.

[1] Entretien dans le Journal du dimanche.

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Commentaires de forum
  • 21 février 2008 à 08:28

    D’après Mme Alliot-marie, il n’y aucune communication qui a été faite de ses services vers les médias.
    Ok ! mais si c’est le cas, c’est encore plus grave, car cela ne peut venir que des institutions de la police elle même, donc qui agissent comme bon leur semble, sans en référer à leurs supérieurs. Auto-police ! Auto-justice ! heures sombres de la société française qui crit à la violence, mais qui ne se rend même pas compte qu’elle la provoque.

  • Brusselair 21 février 2008 à 11:24

    Hier soir au 20h de France2, un reportage relatait "l’attentat" qui a visé un poste de gendarmerie à Ajjacio (je pense, en corse en tout cas !). En effet, d’après les dires du journaliste, des individus embarqués dans une voiture auraient laché un rafale de mitraillette sur la façade dudit poste. Précision, les tirs auraient été éffectués à hauteur d’homme, CQFD = tentative d’assasinat sur personne représentante de l’ordre public. MAM intervient pour dire la même chose (interview au cours du même reportage).
    Question 1 : Quand est-ce que l’on va voir 1.000 policiers débarquer dans une "opération coup de poing" dans l’île de la beauté pour arrêter les personnes soupconnées de cet acte.
    Réponse 1 : jamais !
    Question 2 : et pourquoi !
    Réponse 2 : Parce que l’affaire corse est une affaire politique et "politisée" (je n’ai rien contre le nationalisme corse) et à partir de là sa "violence" ne peut être que "politique" ;
    Par contre l’affaire banlieusarde a été depuis longtemps, et consciemment, dépolitisée. La banlieue se voit régulièrement être ramenée à des caractéristiques déviantes. (des "sauvageons" de Chevènement à la "racaille" de Sarkozy. Son problème ne serait pas social et donc politique, mais un problème de comportement individuel (d’ailleurs on voit fleurir toute une littérature pseudo-scientifique qui essaye d’étayer cette thèse, je pense par exemple à Alain Bauer ou Sébastien Roché pour ne citer que ces deux là)
    Morale de l’histoire : Tant que la banlieue n’arrivera pas à changer cette donne elle sera condamnée à être le souffre-douleur de toute la société française et c’est tellement pratique pour tous les autres !

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