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Par Denis Sieffert - 14 juin 2012

L’enfer du « ni-ni »…

Sans vouloir être désobligeant, ni viser quelque candidat que ce soit (il en est de talentueux et de méritants), on a un peu l’impression qu’avec l’onction de la rue de Solferino même un âne aurait eu de bonnes chances d’entrer à l’Assemblée nationale en ce mois de juin. C’est sans doute ce qu’on appelle la logique institutionnelle. Nos concitoyens ont porté François Hollande à l’Élysée ; ils ont naturellement à coeur aujourd’hui de lui donner les moyens de gouverner. Ils ont même poussé la gentille attention jusqu’à lui épargner la contrariété qui aurait pu naître du voisinage d’alliés indociles.

Exit, donc, Jean-Luc Mélenchon et autres députés communistes sortants sortis. C’est ainsi depuis 2002 et la « géniale » inversion du calendrier électoral par Lionel Jospin : les législatives sont perçues comme un simple tour d’honneur qui suit la présidentielle. Une élection de confirmation. Il y a quelque chose de si machinal dans ce processus que beaucoup ont jugé superflu de se rendre dans un bureau de vote. C’est évidemment cette logique qui a broyé le Front de gauche. Elle n’a pas été plus clémente avec Europe Écologie-Les Verts. Il est d’ailleurs remarquable de constater qu’à partir de deux stratégies opposées, l’une de confrontation avec le Parti socialiste, l’autre d’alliance, le résultat est à peu près le même, et guère flamboyant.

Dans ce contexte, la « bataille des gauches » n’a pas fait un pli. La bipolarisation de notre vie politique est en marche. Et seule une forte dose de proportionnelle pourrait freiner ce mouvement.

En attendant, l’heure a sonné d’un premier bilan. Il est évidemment très positif pour les socialistes, qui, à peu de chose près, auront les coudées franches pour gouverner à leur guise. À part quelques accidents de parcours, genre La Rochelle. Mais, là aussi, il est significatif que les pires tourments viennent de leur propre camp.

Toutefois, la nette victoire du PS n’abolira pas pour autant la réalité. Et Mélenchon, manifestement en proie à un léger spleen dimanche soir sous le crachin d’Hénin-Beaumont, n’avait pas tort d’invoquer « la grande roue de l’histoire ». La crise, la dette, l’austérité, le chômage : si les problèmes ne sont pas dans l’hémicycle, ils sont partout ailleurs. Et les voix de gauche qui font entendre d’autres solutions que libérales redeviendront rapidement audibles.

La situation grecque en témoigne. Qui aurait imaginé il y a quelques mois seulement que la gauche radicale serait en position de remporter une élection législative ? Mais, à l’instant, le bilan est évidemment sombre pour le Front de gauche, plus fragilisé sans doute que les Verts. L’équilibre précaire qui repose sur le charisme d’un leader talentueux et la force militante du Parti communiste vat- il résister ? On peut faire confiance au Parti socialiste triomphant pour remuer le couteau dans la plaie en tentant par exemple d’attirer à lui les dirigeants communistes. Quelle sera leur attitude ? Le Front de gauche, après avoir tutoyé les sommets, va-t-il survivre à l’échec de son leader ? Ce n’est pas certain. En son sein, en tout cas, les communistes reprennent la main. Mais nous serons les derniers à envisager la suite dans le champ clos des partis politiques. La tempête économique et sociale qui s’annonce risque de balayer les bilans à courte vue et les prophéties hasardeuses.

À droite, les doutes ne sont pas moins inquiétants. Ils sont même plus profonds en ce qu’ils posent la question des principes. Au-delà de la petite cuisine électorale, on voit que se joue de ce côté-là une recomposition du paysage politique. Le « ni-ni », ni PS ni Front national, décrété lundi par l’UMP, prolonge harmonieusement le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Et qu’on ne vienne pas nous dire que la droite répond à son électorat majoritairement favorable à des accords avec le FN ! Cette évolution dans cette partie de l’opinion publique a été savamment « travaillée » par cinq ans de sarkozysme. Après un rapprochement idéologique quasi fusionnel, il n’est guère étonnant que vienne le temps du rapprochement politique. La « dédiabolisation » du FN est beaucoup plus le fruit vénéneux du discours de la droite que de la campagne de Marine Le Pen elle-même.

Toute honte bue, les leaders de la droite ont tenté ces jours-ci de justifier leur petite descente aux enfers par ce qu’on appelle un « élément de langage ». Tous l’ont récité comme un seul homme, ou comme une seule femme (voir Kosciusko-Morizet). Mélenchon et le PCF sont soudain devenus, dans l’entre-deuxtours, « l’extrême gauche ». Et puisque les socialistes fréquentent cette extrême gauchelà, pourquoi se priverait-on d’une bonne alliance avec la famille Le Pen ? Il y avait une faille dans cette apparente symétrie. Le désaccord entre le Front de gauche et les socialistes est politique ; il ne porte pas sur les valeurs. On a donc imaginé autre chose pour que la symétrie fût parfaite. En 48 heures, dans la bouche de Nathalie Kosciusco-Morizet et même d’Alain Juppé, le Front de gauche est devenu « antisémite ». On mesure à quel point le sarkozysme est un naufrage moral.

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