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Accueil du site > L’hebdo > Culture > « La Théorie de l’information » d’Aurélien Bellanger : La possibilité du (...)

Par Christophe Kantcheff - Suivre sur twitter - 6 septembre 2012

« La Théorie de l’information » d’Aurélien Bellanger : La possibilité du Niel

Si le roman d’Aurélien Bellanger, la Théorie de l’information, n’est pas l’événement annoncé, il renseigne sur ce que l’on entend communément par « littérature ultracontemporaine ».

La Théorie de l’information, le « meilleur roman de la rentrée » ? Outre le caractère absurde d’une telle affirmation quand plus de 640 titres paraissent cet automne – tous parfaitement lus, bien entendu… –, l’annonce d’un tel palmarès relève davantage du slogan promotionnel que d’un jugement esthétique comparatif étayé. La presse ne s’en est pourtant pas privée, faisant accéder le premier roman d’Aurélien Bellanger au rang d’« événement de la rentrée », notion fabriquée de toutes pièces, formule « performative » qui finit par convaincre y compris ceux qui la répètent à l’envi sous la pression de la rumeur. Les miracles de la foi étonneront toujours…

Si ce mouvement d’ensemble autoritaire – « le meilleur roman sans contestation possible », résume un magazine – s’avère séduisant sur le plan de l’accueil critique (pour l’auteur, l’éditeur) et, peut-être, en termes commerciaux, est-il réellement satisfaisant quant au type de lecture qu’il induit ? Permet-il autre chose que l’adhésion ou le rejet (dû à l’irritation face au dithyrambe généralisé) ? Laisse-t-il quelque liberté quant aux approches possibles du roman alors que celui-ci est uniquement loué pour le sujet qu’il traite ? À savoir, la saga de la révolution numérique, du Minitel au Web 2.0, que la France connaît depuis les années 1970. Certes, le sujet est ainsi abordé pour la première fois dans la littérature française. Cela fait-il pour autant de la Théorie de l’information un monument littéraire ? Restons calmes. Le premier roman d’Aurélien Bellanger n’est pas un chef-d’œuvre, mais il n’est pas non plus dénué d’intérêt. À le lire, on se pose par exemple certaines questions d’ordre formel qui renseignent sur ce qui est communément admis comme relevant de la littérature « ultracontemporaine ».

Ainsi, du rapport Nora-Minc sur « l’informatisation de la société », qui sonne les premiers pas du Minitel, jusqu’aux ultimes « utopies » de son personnage entrepreneur avant-gardiste, Pascal Ertanger, au temps du Web 2.0, le roman avance, pépère, de façon strictement linéaire. Alors que dans cette histoire de révolution technologique il n’est question que de réseaux, de connexions et de codes ingénieux, Aurélien Bellanger a jugé bon de s’en tenir à la forme de récit la plus traditionnelle. Au roman du XXIe siècle, l’esthétique du XIXe ? Dans une interview, Aurélien Bellanger s’est laissé aller à cette confidence, pleine de fraîcheur : « Un ami m’a suggéré d’écrire un roman balzacien  [1]. » L’ami en question n’avait peut-être pas lu Faulkner ou Claude Simon… Reste que, comme Michel Houellebecq, auquel l’auteur a consacré un essai, Bellanger semble ne choisir dans l’esthétique balzacienne que ce qui en est un lieu commun : la description archétypale d’une ascension sociale. Ertanger, inspiré dans la réalité par Xavier Niel, serait notre Rastignac. Mais, de la complexité de certaines constructions romanesques, comme celle du Lys dans la vallée par exemple, Aurélien Bellanger ne fait rien.

Autre caractéristique : l’auteur s’étant appuyé exclusivement sur Wikipédia pour sa documentation, il aurait aussi importé le « style » impersonnel des fiches de l’encyclopédie participative. Son livre serait ainsi dénué de langue, ce qui, selon certains, constituerait une avancée dans la modernité littéraire. À ceci près que l’« écriture transparente » (pur fantasme de journalistes) est un leurre. D’abord, parce qu’Aurélien Bellanger ne répugne pas à faire des « phrases », peu représentatives du style Wikipédia : « On assistait […] à l’apparition de quelques déités nocturnes et intouchables : cruciverbistes expertes en énigmes irréelles, hôtesses intarissables qui lisaient en secret des livres sur l’analyse des rêves, vestales du dictionnaire capables de trouver des rimes et des synonymes à presque tous les mots. Le Minitel était oraculaire. » Ensuite, et surtout, parce que la neutralité d’écriture recherchée, notamment dans le récit des innovations techniques, est impossible à atteindre. Ce serait éliminer tout point de vue, qui, même non assumé ou hésitant, persiste. Dans la Théorie de l’information, le point de vue du narrateur n’est pas toujours bien discernable. Le narrateur semble dans un premier temps épaté par le « génie » de Pascal Ertanger, as du bricolage technologique et visionnaire en marketing, qui profite des plus grands succès commerciaux (Minitel rose) et des inerties de France Télécom pour asseoir sa fortune et sa réputation.

Puis le narrateur prend peu à peu ses distances, quand il montre les protagonistes (dont certains portent le nom de personnes réelles et impliquées elles aussi dans la révolution numérique : Thierry Ehrmann, Jean-Marie Messier, Thierry Breton…) développer des thèses mystiques autour du cyberespace ou délivrer une vision eschatologique de l’Internet. La fin, qui tend vers la science-fiction, décrit le délire prométhéen d’Ertanger de survie de l’humanité via l’ensemencement du cosmos par des messages encodés. On retrouve ici plusieurs thèmes chers à Houellebecq : le messianisme technique, les utopies post-religieuses ou le mythe de la vie éternelle. Mais Aurélien Bellanger épargne son lecteur du moralisme poisseux de son illustre devancier, faisant preuve de plus de modestie.

Enfin, une lecture politique du roman se révèle riche en enseignements. La plupart des commentateurs, et l’auteur lui-même, ont souligné le retard pris par la France en matière d’innovation à cause du monopole de France Télécom et de ses bureaucrates. Or, tous les monopoles ne sont pas tenus à la même enseigne. Celui détenu par Google et la situation monopolistique convoitée par Apple ne sont ici l’objet d’aucune ironie. Par ailleurs, à propos des modalités mises en place par Ertanger en tant que fournisseur d’accès Internet, on rencontre cette phrase : « Internet était désormais monétisable dans les deux sens, et privatisable. » Rien, pourtant, dans la Théorie de l’information, sur les conséquences (culturelles, sociales…) de la privatisation galopante de la Toile. Il faut en convenir : ledit roman « ultracontemporain » n’embrasse pas tous les aspects de son sujet. La faute à Balzac ?

Nota Bene :

La Théorie de l’information Aurélien Bellanger, Gallimard, 488 p., 22,50 euros.

[1] Libération, 23 août 2012.

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Commentaires de forum
  • 11 septembre 2012 à 09:54

    Quel titre !

    Répondre à ce commentaire

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