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Accueil du site > L’hebdo > Société > La décroissance : on n’y coupera pas !

Par Patrick Piro - 15 mars 2007

La décroissance : on n’y coupera pas !

Les candidats à la présidentielle cherchent leur salut et le financement de leurs projets dans la croissance. Les médias relaient. Et si la solution de la crise de surproduction et d’endettement était à l’opposé…

Hors de la croissance économique, point de salut électoral ! À 2,2 % ou 2,6 %, elle est la béquille indispensable du programme de tout candidat, source de financement de ses promesses et mesures - douze, trente ou soixante milliards d’euros pour cette présidentielle 2007, selon les candidats. L’expansion du produit intérieur brut (PIB), qui mesure la création de richesses du pays, est un axiome consensuel des politiques.

Pourtant, presque tous les postulants à l’Élysée ont cru bon, ces dernières semaines, d’y aller de leur commentaire sur la « décroissance », ce courant de pensée qui critique radicalement le dogme de la croissance économique. Certes, pour l’écarter d’un revers ferme, voire en dénoncer le péril, tel Nicolas Sarkozy, qui voit se profiler « une catastrophe pire que celle que l’on cherche à éviter » si l’on donne « préférence à la décroissance sur la croissance ». Pour Jacques Chirac, à l’ouverture de sa Conférence internationale sur l’environnement, le 2 février, on ne saurait répondre au défi écologique par la « croissance zéro ».

Des voitures de la gamme Scenic et Megane sont stockées sur le parking de l’usine Renault de Douai. AFP /Philippe Huguen

La gauche est plus perméable. Lors du dernier congrès du PS, en novembre 2005, la motion Utopia (1,05 % des suffrages) remettait en cause la croissance, une première. Pour la Verte Dominique Voynet, la réduction massive des consommations d’énergie, de biens, d’espaces, etc. est bien au coeur du projet écologiste, mais elle juge trop négatif le terme de « décroissance ». Yves Cochet, qui a manqué l’investiture verte à la présidentielle pour 57 voix, s’en revendique ouvertement. José Bové, de son côté, est rudement interpellé par le politologue Paul Ariès, l’un des penseurs de la décroissance. « Candidat "seulement antilibéral", il a raté le coche d’être le porte-parole de la critique de la croissance [1]. »

Les grands médias se sont aussi saisis de cet objet iconoclaste, et l’élite économique n’est pas en reste. L’an dernier, c’est le Medef qui tend l’oreille, invitant Paul Ariès à une convention. Début février, alors que l’économiste anglais Nicholas Stern déroule son chiffrage explosif du coût du dérèglement climatique (5 500 milliards d’euros), Pierre-Alain Muet, ancien président du Conseil économique et social, résume l’opinion dominante du monde politique et économique : « La question, ce n’est pas la décroissance, c’est de changer de modèle de croissance économique. »

En l’espace de quelques semaines, le débat, qui se cantonnait à une sphère réduite d’économistes de gauche (au sein d’Attac, du mensuel Alternatives économiques, etc.), a investi le sérail des décideurs. « Qui l’aurait imaginé ? Tous se sentent tenus de répondre à une interpellation latente », relève Jean-Paul Besset, conseiller de Nicolas Hulot et membre du comité de rédaction de la jeune revue Entropia, consacrée à la décroissance.

Le terme n’avait cours jusque-là que dans un cercle restreint d’initiés. En 2002, il est employé publiquement, après trente ans d’éclipse, lors d’un colloque organisé par l’Unesco : « Défaire le développement, refaire le monde ». Les premières remises en question d’une croissance économique qui ne s’envisage qu’illimitée sont en effet apparues au début des années 1970, avec les premières graves pollutions industrielles : le « développement », intimement dépendant de la croissance, est-il compatible avec la préservation de l’environnement ? Ivan Illich et Jacques Ellul font une critique radicale de la société de consommation. L’agitation intellectuelle culminera en 1972 avec la publication du mémorable rapport « Halte à la croissance » des experts du Club de Rome, qui dénonce déjà l’absurdité d’un modèle économique générant une consommation sans frein d’énergie, de matériaux, de sols. Mais la technologie promet des solutions, et la foi dans le progrès balaye les doutes.

Le débat ressurgit à la fin des années 1990, car tous les voyants sont au rouge : le climat est déréglé, le déclin de la production pétrolière approche alors que la consommation planétaire ne ralentit pas, les terres arables sont dégradées partout, les réserves d’eau douce se raréfient, les ressources marines et forestières sont pillées sans souci de gestion, une extinction massive des espèces vivantes est en cours. L’empreinte écologique de l’humanité, indicateur choc popularisé par le WWF, montre que la pression de l’homme sur les ressources, dans la zone d’alerte depuis 1979, dépasse aujourd’hui de 25 % les capacités de la planète.

Constat accablant, la croissance n’a apporté aucune réponse au problème de sa compatibilité avec les limites planétaires, analysent les tenants de la décroissance, et la solution ne peut être que radicale : il faut démanteler ce système fondé sur l’hégémonie de l’économie - une richesse calculée sur la valeur marchande, la concurrence effrénée, la boulimie consumériste, les appétits financiers, etc. -, qui conduit l’humanité et la planète dans le mur, à marche forcée. « C’est un enjeu de société majeur, bien que nous soyons encore marginaux, voilà pourquoi les questions que nous posons trouvent un écho de plus en plus large », analyse Vincent Cheynet, cofondateur du mensuel la Décroissance.

Née de l’alarme écologique, la critique commence à se diffuser dans la sphère sociale. Car la croissance n’est pas non plus « profitable à tous », comme le prédisaient les théoriciens du libéralisme. Le PIB a beau croître, des indicateurs comme l’indice de « santé sociale » de la société (du Fordham Institute de Washington) ou de « satisfaction de vie » de la population (université Erasmus de Rotterdam) stagnent, voire régressent. Quant au « BIP 40 » français, lancé en 2002 par des statisticiens militants pour mesurer l’évolution des inégalités et de la pauvreté (www.bip40.org), il accompagne parallèlement (ou presque) la hausse du PIB par habitant depuis vingt ans.

Le milieu syndical, longtemps à distance du débat, parce que croissance et création d’emplois font bon ménage, évolue. « Parce que nous constatons que les crises sociale et écologique sont conjuguées, relève Annick Coupé, porte-parole du syndicat SUD. Pour revendiquer efficacement une autre répartition des richesses, il faut aussi s’interroger sur l’utilité sociale de la production. Se battre contre les licenciements chez Airbus, d’accord, mais faut-il fabriquer des longs courriers très polluants ? Les suicides chez Renault ne sont-ils pas liés à l’insupportable logique qui exige de commercialiser de plus en plus de modèles de voitures ? » « L’objectif n’est pas un meilleur partage du gâteau, mais d’inventer une autre recette », résume Paul Ariès.

Les objections à la radicalité de la décroissance ne manquent pas. Elles ne portent pas sur le constat de crise, à peu près consensuel, mais sur les remèdes à appliquer. Comment s’en tirer sans toucher à la croissance ? On peut la rendre « écolo-compatible » grâce aux performances technologiques, avancent des économistes : il faut moins d’énergie et de ressources qu’auparavant pour produire le même bien ou le même service. Étiré à son maximum, ce « découplage » entre l’augmentation du PIB et la ponction des ressources permet de rêver à une économie imperturbablement croissante, mais à impact maîtrisé sur l’environnement. Un leurre de plus, rétorquent les objecteurs de croissance, à cause d’un « effet rebond » généralisé. Exemple : si la consommation kilométrique d’une voiture a été divisée par deux en trente ans, les distances annuellement parcourues ont été multipliées par sept !

Autre critique : peut-on exiger des plus démunis, notamment dans le Sud, qu’ils renoncent à un « développement » minimum - infrastructures, services de base, etc. ? Certains objecteurs de croissance conviennent que c’est avant tout le Nord qui devra « décroître ». Plus radical, l’économiste Serge Latouche, l’une des principales références de la décroissance, juge que le « pacte de décroissance » doit englober le Sud, invité lui aussi à une « décolonisation des imaginaires » pollués par une « religion du développement » purement occidentale. Et puis, ultime défi, par quel énigmatique chemin irait-on au pays de la décroissance ? Comment, sans chaos, lâcher une croissance qui assure le paiement des retraites, des actionnaires, etc. ?

Convaincants au chapitre de la critique de la croissance, ses objecteurs tentent de préciser les contours d’une société qui en aurait fait le deuil. Serge Latouche, qui redoute cependant qu’il faille d’abord en passer par une catastrophe, propose la mise en place d’un cercle vertueux autour de ses « 8 R » : réévaluer, reconceptualiser, restructurer, redistribuer, réduire, réutiliser, recycler, et relocaliser les activités humaines, pivot de la décroissance : produire et consommer à l’échelle régionale, limiter les déplacements, rapprocher les centres de décision des habitants, etc.

Autant d’ébauches conceptuelles. La décroissance ne compte qu’une poignée de théoriciens français, italiens, suisses, étasuniens. « Ce n’est pas une idéologie ni un modèle économique de plus, tempère Paul Ariès, c’est d’abord un mot-obus pour pulvériser la pensée économiste dominante. »

Sans attendre le consensus des chercheurs ou le signal des politiques, des milliers de personnes ont déjà fait le choix d’une sobriété qu’ils déclarent choisie et heureuse : abandon de la voiture, alimentation à base de produits locaux et de saison, rejet du consumérisme, rupture avec les cadences infernales, reconquête d’une qualité de vie non matérialiste, etc. Le mouvement connaît une certaine notoriété en Amérique du Nord.

Une régression vers le cheval et la bougie ? Une néo-ascèse cathare ? Non, affirment-ils, une réforme radicale des manières de vivre pour sortir d’une impasse personnelle et de société. « Tout sauf une utopie, insiste Jean-Paul Besset. Le défi de la décroissance ne peut plus être esquivé, il s’impose comme une nécessité physique. L’urgence consiste désormais à inventer des voies de transition, et dans un cadre démocratique. En avons-nous le temps ? Et le désir ? »

Une pensée en ébullition

La décroissance, surtout sur son versant politique, a émergé en France. Avec des cousinages en Italie, en Belgique, en Espagne, en Suisse, au Québec. Sans réelle cohésion, en pleine élaboration, c’est sur la critique radicale de la croissance économique que se retrouvent ses différentes sensibilités :

– Les « spiritualistes » posent comme préalable la révolution personnelle, pour des raisons religieuses ou en réaction à la crise des valeurs (Pierre Rabhi).

– Les « culturalistes » privilégient la dimension anthropologique et culturelle du débat (Serge Latouche, Jean-Claude Besson-Girard). Sans lien de parenté, c’est au nom de l’identité culturelle que la nouvelle droite du Grece s’est emparée de la décroissance (comme de l’écologie auparavant).

– Les « bioéconomistes », dans la mouvance de Nicholas Georgescu-Roegen, réfléchissent à la compatibilité de l’économie avec l’écologie (Yves Cochet).

–Les « écologistes » priorisent la sauvegarde des écosystèmes et du vivant. C’est aussi la motivation des « néo-malthusiens » (sans lien de parenté), qui veulent limiter la démographie.

–Les « politiques », plutôt issus de la gauche, travaillent à l’entrée de la décroissance dans le débat démocratique. Avec des libertaires (Christian Sund), des tenants d’une approche sociale (Paul Ariès) ou proches du centre (Vincent Cheynet). Ces derniers ont créé, l’an dernier, le Petit Parti pour la décroissance (PPLD, 180 membres, 13 candidats aux législatives de juin, www.partipourladecroissance.net

Lire aussi l’article de Fabrice Flipo dans Mouvements n° 50 (avril 2007) : « 1997-2007 : où est passée la gauche française ? »

www.mouvements.info

[1] José Bové, le candidat condamné, éd. Golias.

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Commentaires de forum
  • Paul Ariès 24 mars 2007 à 12:03

    Extraits de l’ouvrage de Paul Ariès
    José Bové : le candidat condamné, la décroissance dans la campagne
    (Editions Golias, mars 2007)
    Ce texte peut être librement reproduit avec indication de la source.

    Sept ans après le fameux démontage du McDo de Millau, José Bové sera-t-il à même de démonter le système politique français entre une droite porteuse d’un véritable projet d’importation de la révolution conservatrice mondiale et une gauche exsangue incapable de concilier les contraintes écologiques et la justice sociale par un retour au politique ?
    (…)
    Comment ces citoyens qui se reconnaissent dans l’objection de croissance, ces casseurs de pub et autres déboulonneurs en guerre contre la société de consommation, ces militants devenus hostiles non seulement au capitalisme mais à toute forme de productivisme de droite comme de gauche et d’extrême gauche pourront-ils se reconnaître dans cette campagne issue du seul antilibéralisme ?
    (…)
    Rien n’est acquis lorsqu’on constate de quelle façon ce segment de l’antilibéralisme le plus proche des idéaux des objecteurs de croissance s’allie avec certains symboles de la gauche scientiste comme Michel Onfray ou use des recettes du marketing politique avec Yannis Youlountas.

    Bové : une candidature de la décroissance qui ne dirait pas son nom ?
    José aurait pu être le candidat de la décroissance aux présidentielles. Bové ne l’est pas.
    Il a gentiment décliné notre offre préférant croire en sa chance avec les seulement antilibéraux. Que l’on s’entende bien : nous sommes tout autant anti-libéraux et même anti-capitalistes que les antilibéraux d’ATTAC (contrairement par exemple à Michel Onfray qui rêve de capitalisme-libertaire) mais nous ne sommes pas seulement que cela puisque nous refusons, avec la même fougue, le productivisme qu’il soit de droite, de gauche ou même d’extrême gauche.
    On ne reviendra pas sur les turpitudes des collectifs antilibéraux à la recherche d’une vaine alliance sur la base d’un double compromis incluant un parti toujours productiviste comme le PCF... Les communistes ont d’autres talents et certains objecteurs de croissance en viennent (comme moi) ou même y sont toujours, convaincus que son bagage est autrement riche...
    Je veux bien le croire d’ailleurs lorsqu’on parle ensemble de défendre la sphère de la gratuité.

    Bové ne sera pas le candidat de la décroissance car son programme ne l’est pas.
    José n’est pas encore le candidat de tous les Objecteurs de croissance car sa méthode irrite.
    Bové, le « candidat condamné » n’a pas voulu assumer l’héritage de « Dumont, le visionnaire ».

    (…)

    Le bovétisme est-il soluble dans le marketing politique ?

    La campagne Bové ne risque pas de passer inaperçue. Le bonhomme crève l’écran et aime cela. Fallai-il cependant jouer avec cette sur-médiatisation ou au contraire s’en garder ?
    Les élections présidentielles ne sont-elles pas les plus mauvaises pour l’éthique de la décroissance ? Quel type de campagne électorale un objecteur de croissance peut-il mener ? Comme disait le vieux Hegel le fonds n’est-il pas le simple développement de la forme ? Quel sera donc le programme de Bové au-delà de la soumission aux 125 propositions antilibérales ? De quoi souffre la gauche française ? Suffit-il qu’elle soit simplement plus à gauche pour réussir ?

    Le secret de la campagne Bové tient dans les thèses de ses plus chauds partisans.
    Yannis Youlountas, né en 1970, « philosophe libertaire », animateur culturel et auteur d’un ouvrage de synthèse sur les cafés-philos préfacé par Edgar Morin, est l’un des intimes de José. C’est lui qui pensa et organisa le rappel du candidat via le lancement de la pétition virtuelle.
    L’homme est aussi connu dans les milieux militants pour ses écrits sur la démocratie : « L’heure est à la manipulation de masse, mère de tous les totalitarismes. La pseudo démocratie étant représentative, vive l’image ! Celle-ci prime sur l’idée, la vedette sur le projet. Alors on zappe les bustes politiques comme les chaînes. La qualité est sans grand changement mais distrait l’oeil et l’oreille, et surtout l’espace d’une campagne électorale, on se prend à croire à son pouvoir d’intervenir sur le cours des choses par son seul bulletin de vote. Vive la démocratie digitale ! Celle du doigt sur la télécommande et du thermomètre de l’audimat nous sondant au creux de nos fauteuils cliniques. La démoscopie est une coloscopie » ; « La démocratie du XXIe siècle s’est transformée en démoscopie. Chaque citoyen-spectateur entre en hypnose dans la danse des ombres, pétrifié dans le chant des sirènes, le gosier ouvert sur l’entonnoir céleste (...) La démoscopie infantilise l’homme et le citoyen dans un triangle oedipien propre à ses repères immédiats et allégoriques ? Placé ici entre un père politique et une mère expert, le citoyen est maintenu dans une délégation croissante de ses responsabilités réflexives et décisionnelles. »

    Yannis Youlountas le dit : la seule échappatoire à la démoscopie-coloscopie serait la démosophie.
    L’objecteur de croissance et le politologue que je suis approuvent totalement le philosophe-poète.
    La démocratie ne se juge qu’à l’aune de la qualité de la délibération (du débat citoyen).
    Sans débat c’est à dire sans dissensus, le vote devient un acte privé de toute sa signification.
    Un bon candidat José serait un candidat qui donnerait à penser en faisant dissensus. On ne nous interdira pas de penser que, pour cela, il faut des idées fortes et que celles proposées par la décroissance sont suffisamment des mots obus pulvérisant l’idéologie dominante pour être efficaces...Un mauvais candidat Bové empêcherait de délibérer en faisant trop consensus.
    Le risque n’est pas que José finisse par penser en rond mais qu’il bégaie une vieille rengaine. Les 125 propositions ne sont pas à la hauteur des enjeux et les gauchir ne sert fondamentalement à rien. Parmi les moyens données en exemple par Yannis Youlountas pour amener à penser : « D’autres structures plus informelles sinon anonymes emploient depuis longtemps ces méthodes dans une vue cependant plus révolutionnaire que réformiste, à commencer par les multiples mouvances libertaires et/ou écologistes, comme les groupes de la fédération anarchiste, de No Pasaran ou, plus récemment de casseurs de pub et du réseau décroissance. »
    Yannis Youlountas, l’éminence grise de Bové n’aime pas la démoscopie. Nous non plus.
    Mais face à cette démoscopie-coloscopie deux solutions : soit la contourner soit en jouer...

    La contribution de Yannis au Collectif national du 7 novembre 2006 est instructive et inquiétante.
    Ce texte intitulé Arguments concrets pour la désignation de José Bové est un petit bijou
    de démoscopie appliquée sous couvert de chercher quelle candidature serait la plus efficace.
    Le « philosophe poète » métamorphosé en stratège politico-commercial s’y livre en effet
    à une véritable étude de marketing politique sur la meilleure façon de vendre du « José Bové. » Comme tout expert en communication, il commence par segmenter son marché électoral.
    Pour les jeunes : « Il n’y a que José qui puisse faire l’événement et produire un effet « Coluche » chez ces abstentionnistes purs et durs. La candidature atypique de Bové, son côté rebelle à leurs yeux, du genre « Che Guevara » présente un fort potentiel de séduction chez les jeunes (qu’ils soient bobos ou exclus du système) »
    Pour les vieux : « Nos aînés semblent voir d’un meilleur oeil le côté béret-baguette-roquefort-moustache de Bové que les apparences plus lisses ou académiques des autres candidats potentiels de l’Union antilibérale. Bref les petits vieux préfèrent Bové. Et on sait que cet électorat pèse lourd. »
    Pour les intellectuels : « Les intellos (...) ont une excellente image de la résistance évoquée par José Bové (...) Ils le connaissent comme un homme anglophone qui voyage beaucoup de par le monde, dont la lutte est universelle, et cela les rassure par rapport au fantasme de certains « nonistes » : celui d’un repli sur soi et d’une raison d’Etat qui justifieraient de privilégier nos intérêts nationaux à n’importe quel prix, ce qui est à l’opposé du discours de José. »

    Le stratège de José enchaîne, tel un Séguéla vendant son produit à des électeurs flottants :
    « Bové représente un crédit d’image nécessaire pour gagner puis sortir de ce système ».
    L’homme est trop intègre pour ne pas sentir la démoscopie lui bouffer sa chère démosophie.
    C’est pourquoi, il ajoute que « pour qu’un autre monde soit possible, il nous faut passer (une dernière fois ?) par une figure charismatique capable d’être le nom rassembleur d’un mouvement sans chef mais avec un symbole en porte-étendard. Soyons sincères et lucides : seul José Bové peut être le symbole. Lui seul peut apporter la cerise sur le gâteau d’une dynamique qui s’inscrit malheureusement encore dans le cadre des institutions de la cinquième République, ce qui signifie que la puissance de l’image passera autant sinon plus que celle du discours. Pourquoi donc nous priver de ce formidable atout qui est l’entrée sur la scène politique de José Bové. »

    Il faudrait donc accepter une dernière fois… la personnification du candidat et la démoscopie. Les Objecteurs de croissance ne sont pas plus des enfants de chœur que ceux de Bové mais on ne nous fera pas le coup de « la fin qui justifie les moyens » ni celui du « sauveur suprême »… même à la sauce roquefort. Les dérives électorales sont inévitables. Nous ne nous leurrons pas. Mais faut-il en rajouter ? Quelle sera l’opinion des collectifs locaux et des militants enragés ?

    Rien ne serait pire que de croire retourner contre le système sa propre logique médiatique...
    Qui croit jouer avec les lois de la démoscopie finit nécessairement par se brûler les ailes et par couper celles des autres volailles (pauvres humains) non pourvues par la nature pour voler aussi haut. Pour l’efficacité de la campagne de Bové, évitons au maximum sa mamie-novatisation.
    L’homme réduit à sa moustache et à sa pipe est peut-être un excellent cliché marketing
    mais nullement un emblème politique dont nous aurions besoin pour notre combat.
    Les dessinateurs qui nourrissent le site officiel de la campagne doivent remballer leurs crayons. Cette caricature de Bové ne peut être le symbole des millions de sans-voix ni droits.
    Les slogans qui fleurissent sur le site officiel de campagne (se) la jouent aussi trop « perso ».
    L’aspect collectif a disparu « Unis avec Bové », « J’ose Bové », « Avec Bové pour gagner », « Avec Bové, demain nous appartient », « ensemble avec Bové un autre monde est possible, construisons-le », etc.

    Ces glissements n’ont rien d’accidentels. C’est volontairement que la bande à Bové a choisi de miser sur sa bonne bouille (et sa moustache gauloise) pour faire le plein d’électeurs flottants. Mais en quoi cette figure du gaulois désormais totalement assumée fonctionnerait-elle ?

    Le bovétisme serait-il un nouveau populisme ?
    Méfions-nous de ne pas sombrer dans un populisme maquillé en personnalisme gascon.
    Il s’agit de sortir de l’impasse stratégique de la gauche et non pas de faire le plein des voix.
    (…)
    Bové serait-il la « divine surprise » permettant de tondre la brebis Le Pen ?
    Certains de ses proches veulent y croire et le clament même ouvertement : « L’élan possible de l’Union antilibérale à gauche (avec sa méthode populaire et la moustache « terroir » de José Bové) pourrait faire revenir une partie de cet électorat populaire désabusé sur sa terre d’origine... » ; « José est le seul candidat à pouvoir reprendre à le Pen une partie de l’électorat populaire désabusé par la politique politicienne ; non seulement parce qu’il est le seul à ne pas être membre ou proche d’un parti, mais aussi, tout simplement, par son élocution qui n’est pas dépourvu de quelques imperfections ici ou là (loin du registre des énarques), ce qui ne fait qu’ajouter à sa verve, à sa parole populaire » (in site « Appel pour le retour et la désignation de José Bové »)
    Ce positionnement est dangereux politiquement et stupide intellectuellement : que Bové puisse récupérer une partie du vote frontiste est une chose mais qu’il faille faire de cette éventualité un enjeu en est une autre, surtout si on devait agir en conséquence par le style de la campagne...
    (….)
    José ne récupérera pas l’électorat d’extrême droite car ce dernier est beaucoup plus
    sérieux et politisé qu’on ne veut bien le dire ou qu’on préfère le croire...
    On n’a jamais fait reculer le vote Le Pen en expliquant que son parti est xénophobe,
    puisque c’est bien parce que tant de gens voient en lui un parti raciste qu’ils votent pour lui.
    Bové ne gagnera pas sur ce terrain car il symbolise tout ce que ces gens détestent.
    Il ne les convaincra pas car il représente la légalisation des sans-papiers, pas leur exclusion.
    Il n’évangélisera pas le petit peuple égaré car il symbolise l’égalité, nullement l’identité.
    Tout cela ne serait pas si grave si cette erreur d’analyse ne conduisait le clan Bové à multiplier les signes (uniquement physiques, à ce jour) pour reconquérir l’électorat Lepeniste. On ne combattra pas les fachos de tout acabit avec la moustache gauloise de Bové mais avec des valeurs. On ne combattra pas les racistes avec le parler populaire de José mais avec des idées.
    (…)
    Le bovétisme est-il soluble dans le refus des partis politiques ?
    Les combats sur le choix du candidat cachent en fait un différend beaucoup plus fondamental.
    S’agit-il de faire des élections présidentielles et législatives un tremplin pour une recomposition à gauche ou à « gauche de la gauche » pouvant déboucher sur la création d’une force politique ? Quelle serait sinon le projet du moins la nature de ce nouveau mouvement politique ?
    Bové fait mine de croire que l’échec de la gauche serait du à la trahison de ses chefs. L’empêchement ne s’expliquerait pas par la faiblesse théorique mais par le « patriotisme d’appareil », bref la faute serait celle des partis « A partir du moment où nous ne pouvions plus agir de façon collective parce que le PCF et la LCR jouaient individuellement, je n’avais plus qu’à me retirer, ce que j’ai fait » (Sud Ouest du 26 décembre 2006). La cause en serait « l’émiettement (cette) maladie infantile de la gauche française apparemment incurable ».

    Nous pensons, au contraire, que l’impasse de la gauche est davantage stratégique. C’est à une rupture avec son logiciel qu’il faut travailler et pas seulement à son changement de locataire. Les expériences de gauche furent tout aussi écologiquement dévastatrices que celles de droite. On ne s’en sortira pas tant qu’on refusera de prendre en compte les contraintes environnementales par peur de désespérer Billancourt et qu’on fera de la défense du pouvoir d’achat notre seule ligne Maginot (…) Que pourrait être l’enfant cloné de Michel Onfray et de Yannis Youlountas adopté par José ? Lorsque l’argument suprême en faveur de Bové semble être son absence de lien à un parti. Lorsque sa force principale semble être sa gouaille imparfaite et sa moustache gauloise.
    Lorsque la vérité en politique commence à se mesurer au nombre de mois passés en prison.
    Le risque ne serait-il pas d’entraîner le « peuple de gauche » vers une politique dépolitisée ?
    (…) José Bové rejette avec raison la pédagogie des catastrophes et veut faire de la politique.
    Il croit donc possible de changer le monde avant que le réel ne nous y contraigne. Nous sommes totalement d’accord sur ce point : rien de bon ne peut jamais sortir d’une catastrophe. Une catastrophe environnementale ferait plus certainement des Sarkozy que des José Bové. Est-ce à dire pour autant qu’il faille taire qu’il y a urgence pour ne pas désespérer les milieux populaires ?
    Le « catastrophisme éclairé » auquel nous invite Jean-Pierre Dupuy et « l’impossibilité d’une autre croissance » auraient du être au centre de la campagne pour en finir avec les marchands d’illusion. Pour ne pas laisser croire aux « électeurs flottants », si chers à certains stratèges électoraux de José Bové que l’avenir soit à la voiture climatisée pour tous. Etre de gauche ce n’est pas seulement revendiquer le SMIC à 1500 euros tout de suite face à un PS qui le promet pour un peu plus tard, ce n’est pas seulement une question de niveau de vie et de partage du gâteau, sans en changer la recette. Etre de « gauche » ce devrait être de défendre les cultures populaires et le droit de vivre une vie qui ne soit pas régentée totalement par l’argent et les valeurs économiques.
    (....)
    La campagne serait vouée à l’échec si le site « Unis pour Bové » continue à accumuler les superlatifs pour en faire un sauveur suprême allant jusqu’à titrer « José, un grand espoir pour les peuples du monde » car par-delà cette posture quasi-messianique qui le campe en « parfait » et en « cathare », en martyr de la cause, en pourfendeur de la malbouffe, en incarnation de l’esprit de révolte, ce qui est grave c’est cette insistance à penser cette autre façon de faire de la politique... Nous ne serons pas de ceux qui vendront du « Bové » comme une figure de l’anti-politique traditionnel. Bové a tout à perdre à se positionner comme l’anti-Buffet ou l’anti-Besancenot. La campagne serait vouée à l’échec si Bové devait continuer à se positionner seulement comme candidat antilibéral, car sa campagne ne pourrait être alors qu’une candidature de témoignage.
    Espérons que les objecteurs de croissance saurons en tirer les conséquences lors des prochaines échéances électorales. Espérons que, d’ici ces prochaines échéances électorales, nous aurons suffisamment grandi pour être à même de faire vivre la décroissance « hors les murs ».

    Extraits de « José Bové, le candidat condamné » (Editions Golias, 9 euros, BP 3045, 69605 Villeurbanne cedex)

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