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Accueil du site > L’hebdo > Écologie > La guerre sans fin des chercheurs d’or clandestins en Guyane

Par Claude-Marie Vadrot - 3 juillet 2012

La guerre sans fin des chercheurs d’or clandestins en Guyane

La lutte entre les milices armées protégeant les orpailleurs clandestins, travaillant comme des esclaves, et les gendarmes est inégale.

Les orpailleurs clandestins passent de longues journées sur des barges étroites amarrées à l’écart du courant. Hommes-grenouilles mal équipés, ils plongent dans les eaux jaunâtres du fleuve Approuague ou dans un affluent du Maroni sans vraiment se dissimuler. Dans les remous, tirant un énorme tuyau, leur masque relié à une pompe à air rudimentaire, ils restent entre trois ou quatre heures au fond, jusqu’à l’épuisement, aspirant pratiquement sans le voir le mélange de sable et de gravier au sein duquel leurs collègues trouveront peut-être un peu d’or. En poudre ou en paillettes, qui apparaissent peu à peu sur le tapis noir vibrant de la barge. Sur une vieille installation dont les occupants ont exceptionnellement accepté de parler en échange d’un pack de bières encore fraîches, cinq Brésiliens et un Surinamais s’activent chacun leur tour 24 heures sur 24. Ils vivent, dorment et travaillent sans relâche sur quelques mètres carrés dans la chaleur et le vacarme des trois moteurs. L’un d’eux plonge tandis que les autres manipulent et respirent en permanence l’amalgame de mercure et d’or qu’il faut chauffer au gaz pour récupérer le précieux métal.

Clandestins et esclaves

Les six hommes, clandestins, équipage moyen d’une barge, paraissent infatigables. Quelques minutes plus tôt, inquiétée par notre approche, une longue et puissante pirogue a brièvement accosté la barge pour ramasser le métal précieux. Quarante grammes, résultat d’une très longue journée. Pas de quoi devenir riche, sauf pour les commanditaires brésiliens, guyanais ou surinamais de l’exploitation illégale de l’or sur les 91 000 kilomètres carrés du plus vaste des départements français. Contre une bouteille de rhum complétant la bière et un paquet de tabac, les orpailleurs racontent en souriant leurs aventures, leur vie difficile, leur espoir de nourrir leur famille, un prochain retour au pays pour un peu de repos, la peur des voleurs malgré la protection des pirogues de vigiles et aussi la crainte des gendarmes français.

Pour s’approvisionner ou se détendre, ces forçats de l’or regagnent leur village clandestin, bâti en pleine forêt. Ils dépensent là une part de leurs gains. Services de sécurité, « banque », ateliers de réparation, magasins, salles de billard et de jeux, bars et bordel, largement de quoi assurer la vie et les loisirs des quelque 1 500 clandestins qui travaillent au pied des montagnes Balenfois. Leur hôtel (clandestin), par dérision, s’appelle désormais « El Quemada » – « le Brûlé » – tellement de fois il a été détruit par le feu, par accident, par les forces de l’ordre ou après règlement de comptes entre milices. Des centaines d’hommes se retrouvent là, parfaitement organisés, capables d’édifier en quelques jours des villages de planches concentrant les maladies, la violence et les profits. Pas pour les chercheurs d’or, mais pour ceux qui les transportent ou les approvisionnent, leur fournissant, à prix d’or, au sens propre du terme, des boissons, de quoi manger et des femmes, venues elles aussi du Brésil ou du Surinam. Comme un cancer au milieu de la forêt, cancer qui renaît après chaque assaut.

En juin 2005, une opération héliportée de 200 gendarmes a rasé le village clandestin de Dorlin. Il abritait d’immenses billards, 80 magasins, des ateliers de réparation, des bars, un laboratoire pour les analyses de sang et un cabinet de dentiste. Au centre du village, trônait un énorme bulldozer qui avait mis plusieurs semaines à tracer la route à travers la forêt, équipé d’un congélateur alimenté par le moteur. Valeur en ces lieux : plus d’un million d’euros. Il a servi aux gendarmes à démanteler ce village qui, aussitôt après sa destruction, a commencé à renaître de ses cendres. Ce scénario se répète au gré des opérations de la gendarmerie, quand celle-ci réussit à mobiliser quelques hélicoptères.

Tout se vend à prix d’or

À trois heures de pirogue au sud de Régina, près du Saut Mathias, là où des orpailleurs brésiliens nous accueillent gentiment, d’autres barges illégales prospectent le fleuve se déplaçant au gré des trouvailles et des incursions de gendarmes. Les pirogues puissantes défilent, transportant une quinzaine de tonnes d’essence et de vivres apportées du Brésil en passant par la mer après avoir descendu l’Oyapok, qui délimite la frontière avec le Brésil. Ça et là, des barges coulées ou brûlées témoignent de la volonté des gendarmes de nettoyer la zone. Mais, souvent, ils sont précédés par les appels radio des veilleurs brésiliens ou guyanais, et ils ne trouvent pas grand-chose. L’or est toujours évacué à temps ! Cette prouesse se répète depuis le début du siècle, depuis que la recherche clandestine de l’or est devenue cette folie qui attire des milliers d’orpailleurs et de commerçants qui les approvisionnent.

Deux hommes contrôlés quelques jours plus tôt nous demandent la traduction d’un papier remis par les gendarmes : une injonction à quitter le territoire dans les deux jours. Nous traduisons, sacrifions une nouvelle bouteille de rhum et rigolons ensemble. 

Gendarmes impuissants

Un colonel de gendarmerie soupire : « L’hôtel Quemada, on l’a démantelé une vingtaine de fois. Et moi, j’ai deux ou trois hélicoptères Écureuil à trois places comme moyen d’intervention aérienne, et le même nombre d’hommes que pour un département comme le Gard ! Pour la moindre opération, je dois faire appel à l’armée. Je viens seulement d’obtenir le droit de me servir du matériel de transport que je saisis ; notre nouvelle tactique consiste à asphyxier les orpailleurs clandestins, de couper leurs voies d’approvisionnement en vivres, en matériel et en combustibles. Pour que tout devienne si cher au cœur de la forêt que chercher de l’or ne soit plus rentable. »

Barrages sur les fleuves

À Saut Sabbat, des gendarmes se relayent pour veiller au bord de la Mana. Hamacs sous carbet (abri de bois sans murs), de la boue, des glacières, une douche sommaire, un feu de bois pour griller le poisson ou la viande, un groupe électrogène pour le soir et les phares qui illuminent le fleuve la nuit, le barrage mobile fait ce qu’il peut. Le travail n’est pas sans danger mais, là ou ailleurs, son efficacité est aléatoire : quand les gendarmes tiennent le fleuve, les trafiquants déchargent la marchandise et tracent des sentiers dans la forêt, transportant tout à dos d’hommes. Y compris des moteurs et des bidons de 50 litres d’essence. Avec le courage du désespoir ; ou de l’espoir, celui de continuer à gagner plus d’argent qu’au Brésil ou au Surinam. Parfois, à la recherche de matériel, les gendarmes ne débusquent que de ravissantes Brésiliennes. Des prostituées « en vacances » ou montant dans un village et organisant un relais approvisionnement. Les gendarmes les laissent repartir, car ce qui les intéresse, ce sont les organisateurs du trafic, qui ne prennent aucun risque. Et que feraient-ils des sans-papiers ?

Tout s’achète à prix d’or

Seule conséquence des contrôles : l’augmentation des prix des moteurs, de l’essence et de la bière : 500 g d’or pour monter un chargement de combustible, le bidon de 200 litres à 150 grammes, la bière à un gramme et les passes de prostituées à dix grammes. Ce n’est pas la traque des trafiquants qui fait augmenter ou baisser les prix, mais les variations du cours de l’or. Les gendarmes partent parfois sur des sentiers forestiers, de la boue jusqu’aux genoux ou circulant sur des troncs d’arbres en équilibre instable. Ils détruisent des caches ou des abris. Mais voient rarement ceux qui protègent et approvisionnent les clandestins : en frappant en morse sur les troncs d’arbres, les guetteurs préviennent de l’arrivée des forces de l’ordre. Sauf lorsqu’ils débarquent en hélicoptère pour détruire un village clandestin. Lequel se reconstruit rapidement quelques kilomètres plus loin. Tandis que les orpailleurs continuent à travailler comme des esclaves en polluant les rivières avec de la boue et surtout du mercure, qui s’accumule dans les poissons, principale nourriture des Indiens, les trafiquants circulent en 4 x 4 dans Cayenne.

 En Guyane, l’or est devenu un cancer qui tue et empoisonne proportionnellement à la montée des cours mondiaux.

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Commentaires de forum
  • Gros minet 5 juillet 2012 à 10:13

    Il serait souhaitable de laisser ces milices récolter l’or .
    Après tout notre pays est tellement riche !

    Répondre à ce commentaire

    •  
      Claude-Marie Vadrot 5 juillet 2012 à 11:12

      exploitation de sans papier, violence, maladies, déforestation, empoissonnement des poissons pêchés par les indiens, exploitation de prostituées...au profit de maffia brésiliennes et/ou guyanaises, cela ne vous suffit pas comme raisons ?

      Répondre à ce commentaire

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