haut-pub

Par Bernard Langlois - 7 mars 2010

La myxomatose panoptique

Les récits de la vie carcérale n’ont pas tous la densité de ceux de Jean-Marc Rouillan … Ni les polars, l’épaisseur humaine de celui qu’on vous présente ici.

On se réjouira que l’auteur ait enfin obtenu, à défaut de sa liberté, le droit d’être soigné correctement.

« En introduction à l’un de nos procès, il y a bien longtemps, un magistrat prit la parole pour rappeler qu’ils étaient réunis ici non pour juger des idées politiques, ni des pensées, aussi condamnables soient-elles, mais des actes. Seulement des actes. Concluant que le jour où ils condamneraient à la prison, nous ou d’autres, pour des prises de parole, alors ils seraient les premiers à justifier nos actes … C’était il y a vingt ans. Et je suis emprisonné depuis treize mois pour une phrase. Sans que les porte-parole de notre ”démocratie” ne semblent s’en émouvoir. Ce qui en dit long sur l ‘évolution de l’“ordre” social et politique républicain. » (Jean-Marc Rouillan, Paul des Epinettes et moi, p. 99).

Je reviens donc, comme promis [1], sur le dernier livre du prisonnier à perpète d’Action directe. Qui ne paie plus aujourd’hui pour deux assassinats “politiques” (rien n’oblige à approuver cette manière-là de faire de la politique ; on peut au moins reconnaître que le mobile, chez ces jeunes gens exaltés des années quatre-vingt, n’était en rien crapuleux) que 23 ans de détention ont soldés, et au-delà ; mais bel et bien pour avoir refusé de s’en repentir publiquement, ce qui serait pour lui « nier ce que j’ai été et vivre sans passé ». Après dix mois de semi-liberté sans histoire, donc, et pour trois mots jugés sulfureux dans une interview (parmi des dizaines d’autres), c’est le retour à la case prison pour ce bientôt sexagénaire (57 piges au compteur) que les jeunôts des coursives carcérales appellent Papy, ou l’Ancien et à qui les matons donnent du “M. Rouillan” …

Oui, il s’agit bien de délit d’opinion et c’est insupportable dans un pays qui se targue d’être la patrie des droits de l’homme. Du moins cette réincarcération cynique a-t-elle réveillé l’écrivain qu’est devenu, au fil des ans, un homme qui semblait, à l’air libre — et pour le peu de temps qu’il y a passé — comme frappé d’impuissance littéraire. Comme disent avec un humour amer ses amis (et employeurs) des éditions Agone : « Par la révocation de sa semi-liberté et son renvoi en prison début octobre 2008, l’administration pénitentiaire et le juge d’application des peines ont offert à l’auteur les conditions nécessaires à la poursuite de son œuvre littéraire. » (…) « On voit bien qu’en agents littéraires peu scrupuleux, ceux-là n’hésitent pas à mettre en place le contexte utile à son témoignage le plus immédiat sur la mort en prison. »

On trouvera donc dans ce livre un nouveau témoignage de première main (et pour cause !) de la vie en centrale, dans ces prisons tantôt sales et vétustes, tantôt modernes et déshumanisées, inspirées du fameux Panoptique (dis aussi Panopticon) de Bentham [2], et de cette maladie qu’il appelle “la myxomatose panoptique” , qui s’empare des détenus les plus fragiles (psychologiquement) et les amène à se laisser mourir à petit feu, ou a se suicider. Et aussi de « cet ordre pénitentiaire » (qui) « ne serait pas ce qu’il est s’il ne remplissait aussi sa fonction à destination de ceux de l’Extérieur : le sacrifice carcéral rend supportable la servitude salariale. »

Rouillan parle encore, avec bonheur, de cette étrange parenthèse, ces dix mois de semi-liberté à Marseille, quand il devait regagner chaque soir sa cellule des Baumettes et que, « passé un bosquet de petits chênes verts, le chemin montait à droite. D’abord une rumeur. Puis des cris. Des cris d’homme. Si mes phrases hésitaient, mon corps, lui, avait su tout de suite. Du bord de la falaise on la voyait, tapie au creux du vallon, un bon kilomètre devant nous. Sans obstacle, portées par le vent, les voix de la prison volaient jusqu’à nous. »

Il dit encore, avec humour, la maladie rare qui le ronge (« mon ami Chester-Erdheim »), pour laquelle il vient enfin d’obtenir d’être soigné correctement, c’est tout récent, [3] , de ses rapports avec le personnel hospitalier, et de l’exaltation avec laquelle fut accueillie, après bien des détours, le diagnostic définitif : « Une maladie aussi rare, il faut le faire. A l’hôpital, tout le monde en parle. Ce midi, à la cafétéria, deux médecins chantaient presque “on a une Chester !, on a une Chester” Vous vous rendez compte ? »

La deuxième partie de ce livre dense, prenant, est une réédition d’un récit mi-réél, mi-fiction que Rouillan écrivit à la centrale d’Arles sept ans plus tôt, paru en 2002 à L’Insomniaque.

« Pour nous, les voisins de cellule, Paul résume son identité par son lieu d’origine. Il est Paulo de Guy-Môquet. Au début du siècle, on aurait causé de Paulo des Epinettes. Pas seulement une localisation géographique. Non, ce serait trop simple. Mais bel et bien une aristocratie du surin et du browning … »

Comment Paulo, brave compagnon de galère, fut rongé lui aussi peu à peu par cette myxo panoptique, et ce qui s’en suivit.

Un vrai polar et un polar vrai, qui se passe entièrement en milieu carcéral et dont je dont je me garderai bien de vous dévoiler l’intrigue.

P.-S.

« Paul des Epinettes et moi » 256 p., 10.,00 euros http://www.agone.org

Notes

[1] http://www.politis.fr/Le-ministre-et-le-prisonnier,9644.html

[2] Le modèle Panopticon de Bentham a posé le principe que le pouvoir devait être visible et invérifiable. Visible : sans cesse le détenu aura devant les yeux la haute silhouette de la tour centrale d’où il est épié. Invérifiable : le détenu ne doit jamais savoir s’il est actuellement regardé. Mais il doit être sûr qu’il peut toujours l’être (p.137-138)

[3] Jean-Marc Rouillan vient d’être transféré à l’Unité hospitalière sécurisée interrégionale (UHSI) située au sein de l’hôpital parisien de La Pitié-Salpétrière, le seul hôpital français où exercent des spécialistes de sa maladie (Communiqué du Collectif « Ne laissons pas faire » du 3 mars. - http://nlpf.samizdat.net/

Commenter (8)

Commentaires de forum
  • bureau yves 8 mars 2010 à 11:39

    REACTION A CHAUD CASSE TOI PANOPTICON JE TE VOIS !

    Répondre à ce commentaire

  • Bernard Langlois 8 mars 2010 à 12:46

    Mais c’est qu’il est plein d’humour, ce M. Bureau-là !

    Répondre à ce commentaire

  • bureau yves 8 mars 2010 à 15:24

    REACTION SUITE/ ILY A LONGTEMPS QUE LA FRANCE N’EST PLUS LA PATRIE DES DROITS DE L’HOMME(ET DE LA FEMME, ENCORE PLUS AUJOURD’HUI 8 MARS) MAIS UN PAYS ( ET L’ATTITUDE DE L ETAT VIS A VIS DE Mr ROUILLAN ET D’AUTRES LE PROUVE)A MI CHEMIN ENTRE LA REPUBLIQUE BANANIERE ETCE QUI N’EST PAS UNE DICTATURE PAS VRAIMENT DU FACHISME MAIS CE QUE L ON PEUT APPELER UNE KOZYTURE.
    BON COURAGE Mr ROUILLAN SOIGNEZ VOUS .JE VAIS LIRE VOTRE LIVRE ET MERCI A B LANGLOIS ET A TOUT POLITIS QUI ME RAPPELLENT QUE TOUT N EST PAS POURRI ET QU’IL Y A DES PERSONNES DE BONNE COMPAGNIE YB

    Répondre à ce commentaire

  • baloo 8 mars 2010 à 16:58

    Eh bien ! que de grands sentiments !" l’artiste "en question a fait 23 ans de prison....ses victimes Besse et Audran 23 ans de cercueil et leur famille 23 ans de chagrin et ce n’est pas fini.
    Alors redescendez sur terre.
    J’espère sincèrement que l’ouvrage en question est imprimé sur papier bible.
    Ne confondons pas liberté d’expression et terrorisme intellectuel sinon on finira par terroriser la liberté.
    Par momment, Bernard, tu me gonflles ; je t’aime bien quand même.

    Répondre à ce commentaire

  • Gilbert 9 mars 2010 à 02:08

    Balloor, c’est toi qui est gonflant. Tu en es encore au stade de la vengeance. Tu réclames aussi la peine de mort ? Va écrire sur le site du FN si ça te chatouille.

    Répondre à ce commentaire

  • baloo 9 mars 2010 à 08:08

    Mon pauvre Gilbert, celle-là elle est un peu facile !
    Pas de peine de mort, pas de vengeance, juste le mépris et l’oubli pour ces individus qui, justement, ne pratiquent la liberté d’expression qu’à coup de 11,43.
    Bonne journée.

    Répondre à ce commentaire

  • JEAN-DI 9 mars 2010 à 12:22

    pour répondre à baloo, il aurait dû y avoir une Action Directe plus forte plus puissante, plus pérenne , peut-être aurions-nous eu moins de patrons voyous, de salopards dans notre république, mais une fois de plus c’est les VRAIS méchants qui ont gagné.
    Courage Jean-Marc, notre pensée ne t’abandonnera jamais !
    Et merci encore à Bernard Langlois, continuez tant qu’un faciste funeste ne viendra pas nous enlever toutes vos notes d’espoir !

    Répondre à ce commentaire

  • Gerard 12 mars 2010 à 15:20

    Ce genre de réaction sidère... On est en 2010 et on parle toujours de peine de mort. Mais bon, moi je suis quelqu’un d’utopiste, je pense que faire la guerre en 2010 est bête alors c’est sur que si on prend en compte la peine de mort.

    Casino

    Les jeux d’argent dans un casino en ligne bonus ne sont pas faits pour tout le monde, mais si vous êtes un fou de jeux d’argent en ligne, alors celui-ci est le meilleur et offre des gains et des jeux fantastiques.

    Répondre à ce commentaire

Commenter

gauche_onglets
+lus

+commentés

haut-pub
« février 2012
lun. mar. mer. jeu. ven. sam. dim.
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
 

fl_g_signature
Conception éditoriale › Xavier Frison    Conception graphique › Clémence Knaebel    Design sonore › Cédric Boit    Développement › Résaction    Site réalisé avec Spip
fl_d_signature