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Par Denis Sieffert - 25 octobre 2012

La tragédie proche-orientale

Des hommes armés et cagoulés qui dressent des barrages dans les rues de Beyrouth, pour ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, ont connu le Liban pendant la guerre civile, cela ravive de biens funestes souvenirs. Car ces guerriers qui portent l’arme automatique en bandoulière n’appartiennent pas à l’armée régulière. Ils n’obéissent pas à un gouvernement, ni à aucune autorité légitime. Ils se réclament du chef de l’opposition Saad Hariri. Et ils incarnent, de fait, l’éclatement de l’État. Leur présence rappelle ces années de feu au cours desquelles chaque faction avait sa milice, son camp retranché et son chef de guerre.

Ce terrible retour en arrière est la conséquence immédiate de l’attentat qui, le 19 octobre, a coûté la vie au chef des renseignements de la police, le général Wissam al-Hassan. Ses obsèques ont donné lieu dimanche à une manifestation violente qui s’est déportée, à l’appel de quelques orateurs survoltés, de la place des Martyrs au Sérail, le bureau du Premier ministre. Un proche du régime de Damas, lequel est désigné comme commanditaire de l’attentat. Car tel est le destin du Liban : subir des guerres qui ne sont pas les siennes. De 1975 à 1990, c’était directement le conflit israélo-palestinien qui avait mis le pays à feu et à sang. Aujourd’hui, c’est la guerre civile syrienne qui s’exporte. Ce n’est évidemment pas d’hier que l’ombre du voisin syrien plane sur le Liban.

Ce voisinage perpétuellement menaçant renvoie aux années 1920, et au partage des dépouilles de l’empire ottoman par les puissances occidentales. Les deux pays sont nés dans leurs frontières actuelles du découpage d’une vaste région placée sous mandat français. Si bien que le Liban a toujours eu en son sein des pro et des anti-syriens. Mais ne refaisons pas ici l’histoire de cet héritage colonial, même s’il n’en finit pas de hanter le présent. Et résignons-nous provisoirement à ce constat : le Liban est en quelque sorte condamné à intérioriser les tourments de son puissant voisin. La guerre civile syrienne donne lieu aujourd’hui à ce que l’excellent Georges Corm appelle un « conflit d’interprétations »  [1] qui divise le monde arabe, et tétanise la gauche française. Il vient de faire ses premiers morts au Liban. Bien sûr, les massacres d’Alep, de Damas, de Homs ou de Deraa appellent d’abord un réflexe de simple humanité. Entre un dictateur qui bombarde son peuple et une insurrection héroïque, l’hésitation ne devrait pas être possible. Et elle ne l’est pas pour nous.

Mais, dans cette région du monde, il se trouve que tout est faussé par l’existence d’un autre conflit qui symbolise l’injustice de l’Occident à l’encontre du monde arabe. Depuis quarante-cinq ans, les gouvernements israéliens ruinent méthodiquement jusqu’à l’hypothèse d’une cohabitation juste entre les deux peuples, palestinien et israélien. Cela, au mépris de toutes les conventions internationales, et avec la complicité active des grandes puissances. Récemment encore, l’Union européenne vient de renforcer ses liens commerciaux avec Israël, tandis que les États-Unis lui ont offert le dernier cri des bombes antibunker.

On connaît la « philosophie » israélienne : le fait accompli et la loi du plus fort. Et cela marche ! Car Américains et Européens ont décidé une fois pour toutes que le droit n’avait pas à s’appliquer dans cette région du monde. Cette obstruction totale et désespérante, mêlée d’un amoralisme narquois, n’a pas fini de produire des effets délétères. Le moindre n’est pas que l’on en vienne à nourrir l’espoir (on a presque honte d’employer ce mot) d’un rééquilibrage du rapport de force qui passerait par un axe allant de Téhéran au Hezbollah, via Damas. Un espoir qui aurait les visages de deux hommes, Ahmadinejad et Assad, bourreaux de leurs propres peuples. Quant au Hezbollah, s’il rend compte d’une réalité plus complexe, il témoigne dans son existence même de l’influence du conflit israélo-palestinien sur le Liban. Du propre aveu du cheikh Fadlallah, qui fut son « chef spirituel », il n’aurait jamais existé sans l’invasion israélienne de 1982. Honni aujourd’hui par une partie de la société libanaise, il est, en d’autres circonstances, admiré par les mêmes pour sa capacité de résistance à l’État hébreu.

Le Moyen-Orient en est là ! Miné par la violence, mais aussi par une crise morale qui conduit à regarder les hommes et les États qui s’érigent, à propos de la Syrie, en défenseurs des « droits de l’homme », comme autant de stratèges désireux d’assurer à M. Netanyahou la supériorité militaire qui va lui permettre de continuer tranquillement son œuvre colonisatrice. Le soupçon n’est pas toujours fondé. Mais il l’est souvent. Le peuple syrien meurt des bombes de Bachar al-Assad. Mais il meurt aussi d’une situation régionale pourrie par le cynisme occidental.

Nota Bene :

Photo : AFP / Joseph Eid

[1] Le Proche-Orient éclaté, 1956-2012, Georges Corm, « Folio », p. 1153.

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