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Le peuple des clandestins

mardi 10 avril 2007, par Léonore Mahieux


Smaïn Laacher, Calmant-Lévy, 214 pages, 16 euros.

« Comment demeurer, à ses yeux et aux yeux des autres, une personne quand l’univers du clandestin est régi par des normes d’exception et l’absence de droits ? » C’est la question que pose le sociologue Smaïn Laacher tout au long de son livre Le peuple des clandestins. L’exil, qu’il définit comme un point de départ sans lieu ni date d’arrivée, bouleverse tous les repères : « Toute la vie s’organise et s’ajuste en permanence à cette extraordinaire tension : ne jamais en finir d’arriver, ne jamais finir de (re)partir alors que le corps n’aspire qu’au repos. (…) On semble l’oublier mais s’exiler est l’acte le moins naturel du monde. »

Pendant des années, il enquête auprès d’immigrés sur le départ au Yemen, au Pakistan, au Maroc... et auprès de clandestins, de demandeurs d’asile et de réfugiés en Angleterre, en Italie, en Grèce, en Turquie, en France. Son objectif : comprendre les causes du départ et décrire ce qu’il induit. « Partir, c’est une ligne droite qui se brise. » Les références de toujours, les codes et solidarités de la vie quotidienne basculent, jusqu’à disparaître. « Lorsqu’on est déposé, avec son consentement ou malgré soi, sur une terre étrangère, une première difficulté est celle du déchiffrement de l’environnement social. Plus rien ne va de soi. L’expression des visages devient une énigme. »

Et ce voyage, qui se traduit par de la dépendance et l’imprévisibilité, va faire apparaître « un sentiment nouveau, tenace, qui ne quittera plus ces voyageurs sans passeport, celui d’une peur permanente ». Le clandestin se retrouve exclu de l’espace commun, « il est placé aux confins du monde de la politique, de l’économie et de la citoyenneté ». Smaïn Laacher le distingue des sans-papiers qui, eux, « ont un nom collectif, parlent et agissent dans l’espace public. » Ils font partie du paysage politique alors que le clandestin est encore « celui qui ne peut être officiellement désigné. Il est un être innommable, dans toutes les acceptions du terme. »

« Que nous disent ces récits lorsqu’on se donne la peine d’écouter non pas ce que l’on a envie d’entendre mais ce que disent les personnes ? Que le malheur trop souvent prend sa source dans l’injustice sociale. » Une injustice qui explique le départ. Un départ qui se traduit par la disparition de la notion même de justice. « Les clandestins sont exclus du droit d’avoir des droits. »

Une seule exception qui, bizarrement, donnera le titre au livre : les clandestins de la forêt de Belyounech au Maroc, ceux que l’auteur appelle « le peuple des clandestins ». Comme dans la forêt du Calaisis, sas d’attente vers la Grande-Bretagne, ils sont des milliers venus d’Afrique subsaharienne à attendre au Maroc le passage pour l’Espagne. Mais à la différence des clandestins de Calais qui survivent sans règles, sans droits, sans représentation, les clandestins de Belyounech se sont peu à peu appropriés l’espace. Et ils ont mis en place une société structurée. Chaque communauté a son chairman ou président, son parlement, ses ministres. La forêt a ses lois qu’il faut faire appliquer, ses conflits qu’il faut régler. Une quarantaine de « casques bleus » version Belyounech a pour mission de faire régner la paix entre les quatorze communautés.

Le contraste est absolu entre le témoignage de ces hommes et celui de clandestins éparpillés ici et là, « ces millions de personnes qui finissent par se sentir hors du monde ». « Ca fait des mois que je marche, que je mange et que je me cache comme un chien », dit Mohammed, originaire du Soudan. « Pendant le voyage et depuis que je suis ici, je ne fais pas partie du monde des hommes, je fais partie du monde des animaux », témoigne un Somalien de 23 ans rencontré en Turquie. Pour Farah, iranienne, et Marie, congolaise : « Ce que traduit le départ, ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde. » Aux hommes de la forêt de Belyounech qui sont parvenus à reconstruire un monde, un « en attendant » qui dure depuis plus de dix ans, Smaïn Laacher rend hommage en leur donnant un nom.

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