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Par Denis Sieffert - 9 juin 2011

Le rêve de Laura

Connaissez-vous Laura ? Vous ne pouvez pas la manquer. C’est cette jeune femme en gilet et pantalon beiges qui, depuis quelques jours, s’affiche dans la plupart de vos journaux, héroïne fictive d’une campagne de communication du ministère de l’Éducation nationale. Un recueil de nouvelles à la main, elle esquisse un sourire jocondard qui laisse entrevoir une âme en paix. La sérénité dans un monde de brutes. Laura, nous dit la publicité, rêvait de « transmettre des savoirs et des valeurs », et la voilà sur le point de « devenir enseignante ». Car figurez-vous que l’Éducation nationale recrute. Elle vient même d’investir un million trois cent mille euros dans cette campagne destinée à réveiller les jeunes vocations. La publicité précise que dix-sept mille postes d’enseignants, d’infirmiers ou de médecins sont à pourvoir en 2011. C’est ici qu’on a envie de s’exclamer comme Louis Jouvet dans Drôle de drame : « Bizarre, comme c’est bizarre ! » N’a-t-on pas entendu le ministre Luc Chatel répéter sur tous les tons qu’il fallait supprimer seize mille postes d’enseignants pour la prochaine rentrée ?

En fait, derrière cette apparente absurdité, on a tôt fait d’apercevoir une certaine logique. Pas celle des enseignants, bien sûr, ni celle des enfants. Pas celle des parents non plus. Une logique budgétaire. Froidement budgétaire. Le gouvernement veut rééquilibrer « les comptes de la nation », comme l’on dit, sur le dos des fonctionnaires. Et les profs ne sont pas les derniers à payer leur tribut. Moins d’enseignants, donc. Mais la démographie étant ce qu’elle est, on en vient à recruter une partie de ce qu’on a supprimé par ailleurs. Pour quel profit ? On peut parier que Laura sera moins bien rémunérée que le ou la collègue qu’elle remplacera. Sa formation sera plus aléatoire, dispensée sous forme de stages gratuits, et parfois in situ, c’est-à-dire devant sa première classe.

Combien ce tour de passe-passe rapporte-t-il à l’État ? En mars dernier, le ministre du Budget, François Baroin, parlait d’une économie de 2,7 milliards d’euros en deux ans sur l’ensemble de la Fonction publique. Cela, au prix de 7 % de réduction d’effectifs et d’une précarisation des statuts. Mais ce qui retient notre attention ici, c’est le cynisme de la méthode. Quand un calcul sordide devient, sur une page de papier glacé, l’image du bonheur paisible. Quand l’apparente élévation de l’exigence – nommée « masterisation » (bac +5) – correspond en vérité à un saccage des structures de formation. Quand tout est pensé pour tromper. Entre autres effets, cette réforme va créer une catégorie de précaires, titulaires du fameux « master » mais collés au concours. À moindre frais, ceux-là, « remplaçants », boucheront les trous. Évidemment, nous pourrions faire la même démonstration dans bien d’autres secteurs de la Fonction publique. Et ce qui se passe chez nous, tout en dissimulation, se passe avec une autre violence en Grèce, au Portugal, en Espagne, et même en Angleterre. En Grèce, où la purge est terrible, les embauches de fonctionnaires sont gelées, les treizièmes mois amputés de 30 %, l’âge légal de la retraite porté à 67 ans, pendant qu’une hausse de la TVA renchérit brutalement les prix. C’est la facture imposée par le FMI et l’Union européenne à des pays que l’on prétend aujourd’hui gérer comme des entreprises. Et, derrière ces institutions, par les fameuses agences de notation financière.

On connaît la traduction politique de cette situation. Les socialistes portugais, au pouvoir depuis 2005, ont essuyé ce week-end un terrible revers. Le PSOE, en Espagne, a subi le même sort lors des récentes élections municipales. Et si le Pasok, de Georges Papandréou, a paru sauver les meubles lors des élections municipales et régionales de novembre dernier, c’est au prix d’une abstention massive. Une abstention qui a également marqué le scrutin portugais de dimanche. De plus en plus, l’alternance gauche-droite s’apparente en Europe à un mécanisme qui fonctionne dans l’indifférence des peuples. Le plus souvent sans eux. Parfois avec eux, dans un réflexe machinal de sanction des gouvernements sortants.

C’est qu’à peu de chose près les discours gauche-droite sont les mêmes. MM. Zapatero, Papandréou et Socrates, socialistes revendiqués, se sont tous engagés à appliquer avec zèle les recettes du FMI. Quant à certains de nos socialistes français, ils s’apprêtaient à faire mieux : choisir pour candidat le directeur du FMI lui-même… Mais c’est aujourd’hui une autre histoire… Ce qui est grave dans cette crise européenne, c’est que l’on a réintroduit l’idée de responsabilité collective. Quel sens peut avoir pour un cheminot grec, un routier portugais, un enseignant français, un chômeur espagnol, l’apostrophe du FMI et de l’Union européenne qui leur dit : « Vous vivez au-dessus de vos moyens » ? Le discours sur l’équilibre budgétaire d’un pays aurait un sens dans le cadre d’une autre répartition des richesses. Mais de cela il n’est pas question. Accablés pour des « fautes » qu’ils n’ont pas commises, les peuples ne se sentent plus ni représentés ni défendus. D’où les signes avant-coureurs de grandes secousses. « Laura », finalement, nous dit bien des choses.

À nos lecteurs, voisins, et amis… Comme chaque année, nous vous donnons rendez-vous le 21 juin à 18 h 30 pour la Fête de la musique. Au programme, musique brésilienne… et rencontre avec la rédaction.

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Commentaires de forum
  • BS 9 juin 2011 à 15:30

    Bonjour

    Je crois qu’il y a un malentendu sur ces recrutements. Il s’agit de recrutements d’enseignants titulaires. Seulement, le ministère aurait du recruter 33000 postes, il en supprime 16000, donc il ne va recruter que 17000 enseignants.
    Et comme, particulièrement suite à la mastérisation, le métier est très dévalorisé, le ministère a besoin de faire de la publicité pour être en mesure de pouvoir ces postes (on s’attend par exemple en mathématiques à avoir plus de postes ouverts au concours que de candidats dans les prochaines années).

    Par ailleurs, votre rédaction pourra noter le profond sexisme de cette campagne : Laura, en rose beige, lit et veut un métier à la hauteur de ses rêves. (Est elle littéraire ?)
    Julien, en bleu, est à l’ordinateur et veut un métier à la hauteur de ses ambitions (Est-il scientifique ?)

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  • sdz 10 juin 2011 à 16:53

    La lâcheté ne paie jamais... Le corps enseignant a fait endosser aux Français le prix d’une politique clientéliste (corporatiste/ de "gauche") en faveur entre autres d’une immigration trop importante qui la servait dans un premier temps (plus de moyens pour des élèves acculturés). Les problèmes venus (cf rapport Obin 2004) on a pu découvrir que ce petit monde se taisait piteusement pour ne pas affoler les citoyens, y compris par rapport à des actes avérés d’antisémitisme (à quoi servent donc les commémorations ?)... De plus il s’agissait d’occulter les 100 (ou 150000 ?) élèves sortant du système éducatif sans maîtrise de fondamentaux, en fait inemployables à court terme pour la plupart. Rajoutez à cela certaines tendances lourdes de notre société (chômage de masse, rôle pernicieux de la télévision, absence de culture économique et financière citoyenne...), sur un plan moral, on assiste alors à une véritable déroute... Puis-je préciser qu’issu du milieu, j’étais en première ligne pour refuser de l’être, enseignant, ayant anticipé (un peu trop certes) 15 ans à l’avance ce qui se déroulerait (mal) depuis quelques années...

    La politique d’abandon n’est pas seulement le fait de nos politiciens mais clairement de personnels travaillant pour l’Etat qui ont pris la fâcheuse habitude de se taire (comme en 39-45) alors que nous sommes entrés dans une période très critique !Sur le blog IRC où je parle du fameux "devoir de réserve", même silence des personnels, même punition pour la société !

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  • jac 13 juin 2011 à 08:14

    Je voulais réagir aux propos de cette personne qui nous explique, en gros, que tout, tout, tout ... et tout est de la faute des enseignantrs. Trop forts les enseignants !
    Malheureusement, l’article, les messages précédents disparaissent quand on veut écrire. donc impossible de faire une vraie réponse argumentée.

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  • 15 juin 2011 à 10:09

    @ jac Un remède au fait que l’article et les commentaires disparaissent ? Ecris ton commentaire sous word ou équivalent, ou dans un mail, puis, tu copieras ta réponse quand elle sera complète dans le cadre ad hoc. Ou encore, tu ouvres une 2eme fenêtre internet chez Politis ....
    Pourquoi accuser le système ? parce qu’il serait injuste ? Ce sont les hommes qui décident, et pas les systèmes, et ce sont des hommes qui ont torpillé les finances mondiales avec la complicité (incompétence, paresse ...) des élites, dont les médias.
    C’est faux de dire que personne n’avait vu les subprimes, et le reste, mais où étaient les journalistes intéressés par la dénonciation en pleine période d’euphorie ?
    C’est faux de dire que l’école est un succès, ce serait vrai de vouloir tout changer tellement l’école c’est chiant : avez-vous oublié votre enfance ? L’école-garderie, l’école emplie de profs déglingués et dépassés .... C’est ^pas être de gauche ou de droite que de critiquer ce machin dont personne ne semble plus très bien savoir quoi en attendre.

    Quand donc les journalistes font-ils de la pédagogie en expliquant, comptes à l’appui, que les 30 dernières années ont changé les paysages en France à coup d’endettement : tout n’est pas parti dans la poche des traders. Par contre, côté rond-points, on est servi. Des zones artisanales ou industrielles dans toutes les petites villes avec des bâtiments très récents. Des maisons rénovées partout, jusqu’au fond du moindre pré .... Avec quel argent sinon celui né de l’endettement. Donc, oui, il y a une vraie dette dont on peut voir ce qu’on en a fait. Pas interdit de changer les équipes municipales, pas interdit aux indignés de voter pour que ça change. En sachant qu’on en a pour 10 ans à purger ces dettes en excès.

    Quand donc les journalistes titrent-ils sur l’évaluation des opérations, avec un vrai boulot de collecte de l’info ... ? "ah oui, mais on n’a ni le temps, ni l’argent ..."

    Et pas interdit de poursuivre les politiciens véreux, quelles que soient les lois d’amnistie qu’ils votent. Et ruiner ceux qui se sont servi.

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