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Le syndrome Papon

jeudi 11 décembre 2008, par Denis Sieffert


Sommes-nous bien toujours en démocratie ? Rassurez-vous, on se gardera ici de remonter aux Anciens et de disserter sur l’évolution du concept à travers les âges. Si nous posons la question, c’est qu’il y a quelques bonnes raisons de s’interroger en ces temps de sarkozysme triomphant. Nous avons appris de l’Histoire que la démocratie est moins un état parfait auquel il faudrait rêver qu’un processus en perpétuel devenir. Raison de plus pour se méfier ! Le mouvement peut aller dans les deux sens. Aussi fragile dans le progrès qu’imperceptible dans la régression. Certes, il ne s’agit pas aujourd’hui de faire le guet sur les toits de Paris pour prévenir une attaque des « paras » aux ordres de l’OAS. Nous ne sommes pas à la veille d’un coup d’État militaire. Il s’agit de quelque chose de beaucoup plus insidieux. On ne connaît d’ailleurs pas de seuil à partir duquel il faudrait nommer autrement le régime politique sous lequel nous vivons. C’est notre capacité de réagir qui est affaiblie. Nos défenses immunitaires qui sont amoindries. À chaque bavure policière, son explication. À chaque abus de pouvoir d’un juge, sa justification. Dans l’affaire de Marciac – sur laquelle nous revenons longuement cette semaine –, ce qui effraie, c’est moins l’irruption de gendarmes avec leurs chiens, leur violence et leur verbe menaçant dans une classe de 4e que l’atonie d’un proviseur, et la peur des parents après celle des enfants. Le voilà, le poison sécuritaire qui s’insinue dans notre société. C’est l’indignation qui est marginalisée, et c’est le plus élémentaire réflexe d’opposition qui est transformé en acte de résistance.

Ce qui effraie, ce n’est pas la bavure, aussi tragique soit-elle parfois, c’est sa banalisation, sa normalisation, sa généralisation. Ce sont les ministres qui sont là pour « couvrir ». La faute ne peut pas incomber uniquement aux policiers, aux gendarmes, aux juges, s’il se trouve un membre du gouvernement pour justifier l’injustifiable. Nous avons affaire aujourd’hui à quelque chose qui s’apparente au syndrome Papon. Non pas le préfet de Vichy – gardons la mesure – mais celui d’octobre 1961. Mais il se trouve que c’est le même ! Preuve que la pente peut être rapidement vertigineuse. En 1961, Papon n’a pas donné l’ordre de tuer ; il n’a fait qu’assurer la police parisienne qu’elle serait couverte quoi qu’il advienne. Un discours tenu dans la cour de la préfecture de police de Paris a fait plusieurs centaines de morts. C’est le syndrome Papon : quand un climat politique peut donner à ceux qui ont la charge du « maintien de l’ordre » le sentiment de l’impunité et de la toute-puissance. Il y a quelque chose de ce genre à quoi nous assistons aujourd’hui dans l’incroyable répétition d’événements de même nature. Dans l’exponentielle augmentation des gardes à vue. Dans la prolifération des fichiers de police (dix de plus, nous dit-on, depuis l’arrivée de Sarkozy au pouvoir). Dans le recours systématique à des procédures destinées à humilier et à briser. Bien entendu, tout se justifie. À Marciac, la descente des gendarmes avait des « vertus pédagogiques ». Il était bon que les gamins aient une grande frousse préventive. On n’apprend jamais assez tôt à avoir peur. C’était une « bonne leçon » ! On pense aux discours de Sarkozy sur Mai 68 pendant la campagne présidentielle…

Ensuite, il y a la démocratie de l’émotion : un fait divers, une loi. Mais, encourager le pouvoir législatif à suivre ainsi les humeurs de l’opinion, n’est-ce pas se rapprocher de la loi de Lynch en lui conservant tout juste un peu de l’aspect policé qui sied à notre époque ? Facteur aggravant : c’est un seul homme qui impulse les lois, et le Parlement obtempère. De ce point de vue, la loi sur l’audiovisuel public porte à la caricature ce mécanisme inquiétant qui réduit la séparation des pouvoirs, fondement même de notre démocratie, à une illusion. Certes, l’argument sécuritaire (quand ce n’est pas « l’antiterrorisme ») vient en appui de toutes les dérives. Il n’est pas irrecevable en démocratie : « …pour qu’on ait (la) liberté, écrivait Montesquieu dans l’Esprit des lois, il faut que le gouvernement soit tel qu’un citoyen ne puisse pas craindre un autre citoyen ».

Mais le paradoxe aujourd’hui, c’est que la pire insécurité ne vient pas d’un autre citoyen. Elle est sociale. Nous voilà pris dans la tenaille du libéralisme : « libéral » à l’égard d’un système qui dévalise le travail au profit du capital, et autoritaire face à toute déviance, réelle ou alléguée. Le comble de l’insécurité, c’est évidemment ce système. Quel pickpocket irait prendre dans votre portefeuille des sommes comparables à la perte de pouvoir d’achat d’un salarié ? Quel zonard vous prendrait en un rien de temps l’équivalent de dix ans de votre retraite ? Et quel faussaire oserait remédier à la crise en distribuant des milliards à tout le monde sauf à ceux qui souffrent ? Et que dire de ce sénateur qui voulait indemniser par de nouveaux cadeaux fiscaux les pertes boursières ? Lui aussi, comme les gendarmes de Marciac, se croit tout permis.

6 Messages de forum

  • Le syndrome Papon 11 décembre 2008 10:07

    Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon que l’avantage que vous lui faites pour vous détruire. D’où a-t-il pris tant d’yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d’où les a-t-il, s’ils ne sont les vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? Comment vous oserait-il courir sus, s’il n’avait intelligence avec vous ? Que vous pourrait-il faire, si vous n’étiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue et traîtres à vous-mêmes ? (Etienne de la Boétie)

  • Le syndrome Papon 11 décembre 2008 13:08, par cyclomal

    Oui, mais il a cinq cerveaux bien irrigués et toute une machine de guerre derrière lui, remplie d’une espèce prompte à vendre jusqu’à son âme, frelatée ça va de soi.Maintenant la solution est bien connue et ce qui l’empêche de devenir effective aussi : la lâcheté individuelle à laquelle s’ajoute la perte des solidarités.

    Je ne suis pas inquiets, pourtant : Quand la masse n’aura plus rien à perdre, elle s’abattra avec fracas.Patience.

  • Préparatifs idéologiques 12 décembre 2008 13:44, par Charp

    La dictature, la démocratie parlementaire ("celle qui s’arrête aux portes des entreprises") : le bâton et la carotte de la domination bourgeoise.

    Si aujourd’hui, elle se fait plus insidieuse dans son recours à la dictature, c’est qu’elle a appris les leçons du passé, elle, et qu’elle doit d’abord diviser les hommes (par races,religions,âge, fonction, etc...) avant de frapper. Elle doit s’inventer des ennemis, pour masquer que ses seuls véritables ennemis sont les travailleurs, et ceux qui les soutiennent.

    Toutes ces mesures, déjà inacceptables en elles-mêmes, ont surtout pour vertu, aux yeux du pouvoir, de servir sa propagande de division, entretenir la peur et la résignation.

    Parce qu’elle sait que le moment où elle devra vraiment frapper approche, à mesure que s’aggrave la crise qui la frappe, et dont elle doit pour survivre faire porter tout le poids aux peuples.

    Elle ne fait que fourbir ses armes.

    Voir en ligne : Crise économique actuelle : idéologie

  • Le syndrome Papon 12 décembre 2008 22:04, par Jean-Yves Vlahovic

    Précautions langagières

    A la lecture de l’édito et du dossier sur "Le poison sécuritaire", mais surtout de l’édito, je pense que Denis Sieffert s’embarasse bien de précautions langagières et tourne longuement autour du pot pour appeler ce poison par son vrai nom . Je veux parler de la bête immonde et tapie dans quelque recoin en attendant son heure, et je n’hésite pas à la baptiser : le fascisme d’état. Oh, pour l’instant, il est rampant, diffus, mais il est bien là ! Car, peut-on appeler bavures isolées les évènements qui se sont produits ces dernières semaines ? Des policiers, des gendarmes, des juges arrogants et serviles qui arrêtent, molestent, humilient des personnes, qui tant qu’elles ne sont pas passées en jugement sont en théorie présumées innocentes. Les exactions de ces gardiens de l’ordre sont en plus couvertes par leur hiérarchie et leur ministre de tutelle. Des membres de l’"ultra-gauche" embastillés sans aucune preuve crédible, un journaliste menotté et fouillé au corps tel un criminel,des gamins terrorisés par des flics dans des collèges, une famille dont on va chercher les enfants jusque dans l’école et qui est ensuite "charterisée", cela dépasse l’entendement et la bavure. Qui plus est, une ministre de la Justice favorable à l’emprisonnement de gamins de douze ans, un autre très zélé, celui de l’immigration qui est obsédé par la culture du résultat ( respecter les quotas de reconduites à la frontière). Des fichiers de surveillance en veux-tu en voilà, davantage de caméras vidéos dans les rues, ça rassure le Français moyen à qui on fait avaler ce qu’on veut à coups de sondages bidons. Et pour couronner le tout un Omni Président qui s’arroge le droit divin de nommer les directeurs de l’audiovisuel public, pour mieux avoir la main mise sur l’information ! "Dormez tranquilles braves gens, votre président veille sur vous. Consommez et soyez dociles, et tout ira bien." Dans l’interview de Jean-Pierre Dubois, Ingrid Merckx écrit que "certains font un lien entre le climat actuel et des heures sombres de l’histoire de France". Perso, je fais partie de ces "certains" et je les nomme ces heures sombres : ce sont celles de l’Occupation, de Vichy, de Pétain, de la Collaboration, donc celle du fascisme d’état. Combien de temps encore allons-nous courber l’échine et accepter l’inacceptable ? Réveillons-nous, sinon, lorsque nous voudrons le faire réellement, peut-être sera-t-il trop tard, car la société française sera définitivement muselée.

    Jean-Yves Vlahovic

  • Le syndrome Papon 14 décembre 2008 18:15, par Une militante lycéenne

    La véritable qestion est : comment faire pour que le peuple se réveille et prenne conscience de son actuelle servitude ? Le problème est que tant que les gens resteront dans un certain confort de vie ils ne prendront pas conscience de leur condition d’esclave du capitalisme. Les gens nagent dans un bohneur artificiel de consommation. Aujourd’hui l’humain est réduit à ce qu’il consomme et possède. Tant qu’il pourra posséder il n’en aura que faire du reste. C’est toutes les valeurs qu’il faut changer.

    Pour en revenir à la démocratie, Sarkozy a été élu et c’est ce qui lui donne toute sa légitimité dans tout ce qu’il entreprend. Faut-il attendre sagement que nos estomacs crient famine pour prendre notre liberté ? Je ne le pense pas.

    Mais comment y parvenir lorsque les soit disant partis ou syndicats de gauche se complaisent dans notre société. Ils sont à mon sens encore plus fautifs que Sarkozy ou n’importe qu’elle autre dictateur en herbe. Car nous savons que les personnes représentant le libéralisme sont les ennemis de la démocratie et de l’Humanité alors qu’eux sont des traitres. Il y’a longtemps que les choses auraient changé si la gauche ,l’extrème gauche et les syndicats mennaient une unité dans la lutte sociale. Malheureusement tous ces bureaucrates savent très bien qu’une lutte sociale unie conduirait à un boulversement de notre société. Ils préfèrent leurs carrières et leurs conforts à un véritable changement. Dans ce contexte je ne vois pas comment l’on pourrait s’attendre à un réveil collectif tant que la misère ne s’abbatra pas sur nous.

  • Le syndrome Papon 16 décembre 2008 22:54, par L’Incorruptible

    Ceux qui pourraient agir - syndicalistes, députés, sénateurs, chefs de parti - préfèrent assurer leurs arrières et profiter du système plutôt que prendre des risques. Quant à la majorité silencieuse, elle ne possède pas suffisamment d’esprit critique pour prendre conscience de sa condition et de ses capacités d’action. Il est des jours où je me dis que Robespierre avait raison...

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