Par Sébastien Fontenelle - 6 juin 2012

Lick The Rich

Je n’ai pas (du tout) le souvenir [3] que l’hebdomadaire L’Express, que dirige Christophe Barbier, ait jamais consacré sa couverture (non plus que le moindre dossier), dans les cinq années du règne du président des riches, à : « Les pauvres sous Sarkozy », leurs peines, leurs souffrances, etc.

Tandis que ce matin, force est de constater : un mois, pile-poil, après que François Hollande s’est installé dans l’Élysée, et alors même qu’il n’a encore annoncé aucune mesure véritablement susceptible de nous faire supposer qu’il aurait pour de bon l’intention d’oeuvrer, à rebours de ce qu’ont toujours fait les « socialistes » depuis trois décennies, à plus de justice sociale ?

L’Express dédie sa une, avec célérité, à : « Les riches sous Hollande » - et à « leur grand ras-le-bol ».

Pendant cinq ans, donc : L’Express n’a jamais vraiment vu que les pauvres étaient en perdition - ou alors si, mais L’Express a jugé que c’était pas non plus la peine d’en faire tout un plat, et qu’après tout ces pauvres salauds n’avaient qu’à travailler plus pour s’extraire de leur misère, au lieu de se vautrer dans l’assistanat creuseur de dette publique.

(Et en plus, Jacques, j’en ai croisé deux le mois dernier, ils sortaient de chez Hardiscounteur, et je t’assure que ces gens sentent horriblement fort, les sales bâtards sans hygiène - alors moi, si c’est pour mettre en couverture des photos de gueux puants, non merci, je passe mon tour, j’ai quand même des annonceurs un peu distingués à fidéliser, et d’ailleurs, j’ai pas de place pour ces conneries, je dois déjà publier un dossier un peu chaud sur les francs-macs dans l’immobilier parisien.)

Mais là : au bout de 30 jours à peine d’hollandisme, L’Express détecte (avec le même infaillible sens des priorités qui lui fait consacrer tous les quelques mois de soutenus dossiers à la menace mahométane) que les riches ont les noisettes en compote, et que si certain(e)s « résistent » (héroïquement) à l’insoutenable pression des Rouges, nombre d’autres « s’en vont », et ça, n’est-ce pas ?

Ce nettoyage ethnique ?

C’est juste pas supportable : nous n’allons pas laisser faire, hein, Jacques ?

Dans les pages d’intérieur de L’Express du jour, quatre journalistes maison que bouleverse la panique des riches alertent donc l’opinion, et l’informent des états d’âme d’un certain « E.P. », dont le vrai nom n’est pas dit.

Et comment se sent-il-ce, E.P., « en ce début de quinquennat de François Hollande » ?

Il se sent-ce « écoeuré ».

Car en effet, se désole-t-il-ce : « En France, dès que vous avez un peu de fric et un Porsche, vous passez pour un salaud ! »

Et si de surcroît « vous ajoutez une Bentley, des voyages au bout du monde, des fiestas au champagne et des parties de chasse, là, c’est votre fête » - et là, putain, vous êtes carrément passible du pire.

Quand on lit ça, n’est-ce pas : on pressent que le gars, en sus d’être d’une rare témérité [4], est sans doute aussi d’une exceptionnelle finesse.

Et en effet, c’est le cas, puisqu’il pense que « bien sûr, on peut tout bloquer : les salaires, l’essence, le prix du pain ».

Mais qu’alors : « Ça donne l’URSS. »

(Hhhhh...)

Puis bon, ce qui le gonfle à mort (en dehors du fait qu’il peut plus chausser sa Bentley sans que des bolcheviques lui courent sus), E.P., c’est qu’il n’a « volé personne », lui : sa « boîte », il « l’a reprise avec 40 salariés », et « maintenant, ils sont 200 », alors ce qu’il voudrait, ça serait qu’on arrête de le faire chier avec « la démagogie » anti-riches, et qu’on lui caresse plutôt la fibre sociale avec une plume de paon, parce que sans déconner, vous en connaissez beaucoup, vous, des mecs qui trouvent le temps de créer 160 emplois entre un voyage au bout du monde et une partie de chasse ?

(Sans même parler des parties de chasse au bout du monde, dont tout le monde sait qu’elles sont horriblement chronophages ?)

Natürlich : les quatre collaboratrices de L’Express demandent pas du tout à E.P. combien il paie ses employé(e)s, le brave homme - et s’ils sont comme lui dans un trip grosses caisses anglo-saxonnes et fiestas au champagne, ou si pour eux ça serait plutôt Champomy et Twingo d’occase.

(Car en effet : trop de déplacée curiosité tuerait le journalisme.)

Au lieu de ça : elles tirent de son témoignage l’enseignement que « l’humeur des riches est à l’orage en ces temps d’alternance élyséenne », et que ça se voit, en même temps que dans l’exaspération d’E.P., dans ce que les riches « menacent de partir à l’étranger » et « passent coup de fil sur coup de fil à leurs gestionnaires de fortune ».

Et bien sûr : il se trouvera probablement - elles le savent - de vindicatifs communistes (genre des « mélenchonistes et autres démolisseurs du “mur de l’argent“ ») pour se réjouir de ce malheur d’autrui - et pour accabler les pauvres bougres qui sont déjà obligés d’attendre la nuit pour sortir leurs attelages.

Mais contre ces sinistres tourmenteurs, L’Express prend le parti des nanti(e)s, pour constater qu’ils « fuient » surtout « une ambiance de chasse aux sorcières » (et que ce n’est donc pas leur incivilité qui les fait s’exiler de l’autre côté de la frontière suisse), et pour leur prodiguer d’avisés conseils, du type : le « méga-yacht » bling-bling et « la Porsche Panamera » sont désormais carrément « out » - de sorte que pour « repartir du bon pied », l’avisé(e) possédant(e) investira plutôt (et pour mieux échapper à la persécution) dans « la sobriété et l’authenticité », et par exemple dans un « voilier » à « 100 millions d’euros ».

Puis, pour finir, L’Express fait pour ses opulent(e)s ami(e)s une liste des « paradis fiscaux à portée de main » où ils pourront se soustraire au paiement de l’impôt sans pour autant s’éloigner trop de l’amère patrie - mais la semaine prochaine, gageons : Christophe Barbier continuera de faire au monde entier des leçons de morale économique.

Notes

[1] Mais peut-être aussi que ma mémoire me joue des tours ?

[2] Puisqu’il a autorisé L’Express à révéler qu’il s’appelle « E.P. ».

[3] Mais peut-être aussi que ma mémoire me joue des tours ?

[4] Puisqu’il a autorisé L’Express à révéler qu’il s’appelle « E.P. ».

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