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Par Denis Sieffert - 5 juillet 2012

Magie de la communication

On a beau retourner les comptes rendus de la réunion de Bruxelles dans tous les sens, on ne voit pas très bien ce qui autorise une lecture aussi optimiste.

Tout événement politique se joue désormais en deux actes : la réalité de son déroulement et l’interprétation que l’on en donne dans les médias. Et les communicants le savent : c’est la bataille du lendemain qui compte le plus. Le Conseil européen de Bruxelles, les 28 et 29 juin, a illustré à l’envi cette loi désormais bien établie de la vie publique. Un habile travail de lobbying auprès des médias, une mine réjouie à l’heure de la conférence de presse, un déferlement de tweets élogieux, des éléments de langage affûtés, et voilà l’histoire réécrite avantageusement. C’est donc entendu, le gentil François Hollande a terrassé la méchante Angela Merkel. Contre toute attente, le président français, aidé d’alliés de circonstance, espagnol et italien, a infligé à la chancelière une cuisante défaite. L’Allemagne ne voulait pas de pacte de croissance, il y aura un pacte de croissance. François Hollande a réussi son pari. Et Politis, qui prédisait la semaine dernière — et sur quel ton péremptoire ! — que la France allait céder, s’est méchamment fourvoyé. Voire ! Car on a beau retourner les comptes rendus de la réunion de Bruxelles dans tous les sens, on ne voit pas très bien ce qui autorise une lecture aussi optimiste. Mais regardons plutôt les faits. Certes, un « pacte de croissance » a bien été adopté à Bruxelles, mais quel est son statut ? A-t-il vraiment force de loi ? On retrouve ici la technique qui fut celle du traité de Maastricht.



D’un côté, un édifice juridique contraignant qui fixe le taux d’inflation toléré, plafonne le déficit budgétaire, limite l’endettement public — les fameux « critères de convergence » —, et voue aux gémonies les pays qui contreviendraient à la « loi » ; de l’autre, un volet social qui dépend des États. À charge pour eux de faire encore du social, si le cœur leur en dit, sous une chape de plomb économique et budgétaire. Même technique, même punition, les 28 et 29 juin à Bruxelles. Notre pacte ne modifie en rien le fameux traité « Merkozy », qui enjoint aux États une discipline budgétaire qu’ils ont même vocation à inscrire dans leur Constitution. C’est la fameuse « règle d’or », qui n’est ni abandonnée ni même modifiée. C’est-à-dire que l’on a fait un pas de plus vers un système de pilotage automatique des politiques budgétaires.

Les peuples n’auront plus guère le pouvoir de choisir une autre voie que celle de l’austérité. Et si l’on continue comme ça, ils n’auront d’ailleurs bientôt plus de pouvoir du tout.
On en revient à ce que les Français avaient rejeté en 2005 : une option néolibérale inscrite comme une fatalité dans notre destin commun. Ne craignons pas de le dire, les communicants nous enfument gentiment. Comme au lendemain de Maastricht, en 1992, ils introduisent une confusion coupable entre ce qui relève de la mise en place d’un système (ça, c’est pour le budget, les contraintes qui pèsent sur les peuples ; on connaît la chanson, et on en prend pour perpétuité !), et un geste conjoncturel (voilà notre pacte de croissance !) qui consiste, de façon presque dérogatoire, à injecter des fonds pour aider les banques en difficulté.



Rien ne dit en effet que cette mesure sera reconduite ne serait-ce qu’une seule fois. En échange de ce qui a été présenté comme une importante concession de la chancelière, celle-ci a avancé ses pions dans la voie d’une « union bancaire » sous l’autorité réaffirmée et consolidée de la Banque centrale européenne. C’est-à-dire d’une institution qui n’a aucune légitimité démocratique. Et on a évidemment soigneusement évité de remettre en cause le catéchisme qui interdit à la BCE de prêter directement aux États en usant de savantes stratégies de « contournement » que nos spécialistes expliquent dans les pages qui suivent. Au total, comme l’ont noté les syndicats européens, « les mesures envisagées sont loin d’assurer une stabilisation de la monnaie, la relance de l’économie et la baisse du chômage ». C’est même le moins que l’on puisse dire



Et on en revient à notre question initiale : par quel effet de magie, les « observateurs », comme l’on dit, ont-ils vu dans cette histoire un triomphe de la position française ? Freud aurait probablement fait une réponse inquiétante : car le déni de réalité, c’est le début de la psychose. Sommes-nous donc victimes d’une psychose collective ? Ou bien sommes-nous à ce point intoxiqués par la culture néolibérale que « rassurer les marchés » est devenu notre seule obsession ? Même pour les journalistes, un sommet réussi serait un sommet qui rassure les marchés. À moins — hypothèse humaine — que nous n’ayons pas envie de critiquer trop vite et trop méchamment François Hollande, dont nous avons tant souhaité la victoire contre Nicolas Sarkozy. Une faiblesse que nous ne sommes pas loin de partager. Mais l’indulgence cesse et l’illusion se dissipe quand les conséquences du « sommet européen victorieux » deviennent des mesures d’austérité dans le discours de politique générale de Jean-Marc Ayrault. Brusquement, nous cessons alors de prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages.

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