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Par Denis Sieffert - 12 avril 2012

Nous serons tous des derviches tourneurs...

C’est l’un des paradoxes de cette élection présidentielle : alors que s’ouvre à peine la campagne officielle, les citoyens que nous sommes sont déjà gavés de propositions fantaisistes, ivres de promesses, repus de formules à l’emporte-pièce. La France souffrirait-elle d’une indigestion démocratique ? Il y aurait quelque légèreté à le prétendre. Car, comme toutes les indigestions, celle-ci est une maladie de riches. Avant d’avancer pareil diagnostic, il faudrait songer à tous les pays du monde qui, eux, ne sont pas menacés par un trop-plein de démocratie. Mais après cette sage précaution oratoire, il convient tout de même de s’interroger : ce que nous vivons ces jours-ci, est-ce vraiment, est-ce encore de la démocratie ?

Depuis un mois que Nicolas Sarkozy donne le tempo, à raison d’une proposition par jour, et d’autant de mensonges, nous sommes entrés dans une sorte de capharnaüm programmatique. C’est la politique à l’estomac. Certes, l’histoire rectifiera. Mais il sera trop tard. Ou bien l’esbroufe aura fait son œuvre, et Nicolas Sarkozy aura rempilé pour cinq ans ; ou bien les Français lui auront donné congé, et cela n’aura plus guère d’importance. Sauf peut-être pour s’interroger sur le système qui permet cela. Un système qui emprunte de plus en plus aux techniques de la publicité : peu importe le produit que l’on veut vendre pourvu que le message passe ! Et il passe, il faut bien le dire, principalement par la télévision.

Le média de masse ne critique pas, il colporte. La contre-vérité qui passe au «  20 heures  » sera dénoncée le lendemain dans un entrefilet de quotidien ou, plus vite encore, sur Internet. Mais combien liront le démenti parmi ceux qui auront avalé le mensonge ? Car cette campagne est aussi une guerre des médias. Non que les journalistes de télévision soient pires que les autres, mais parce que l’instrument veut ça. Zappeur, oublieux, promoteur de spectacle, il est parfaitement adapté au type de campagne imposé par le candidat de la droite. La campagne électorale, c’est aussi l’affrontement de deux temporalités. En nous saoulant de propositions dont chacune efface la précédente, Nicolas Sarkozy ne transforme pas seulement les citoyens en derviches tourneurs, il interdit toute réflexion. « La droite matérialiste et frétillante, dit Régis Debray, a partie liée avec le jour-le-jour parce qu’elle est communication. » Avant d’ajouter que celui « qui veut avant tout communiquer a été, est ou sera un démagogue »  [1].

C’est peu dire que l’ambiance n’est guère propice à de grands débats. Non pas des foires d’empoigne où le plus grossier – façon Jean-François Copé face à Hollande sur France 2 – prive l’autre de parole, mais de vrais débats de société. À gauche, Eva Joly ne cesse de poser de bonnes questions. Mais, hélas, mezza voce. Le miracle Mélenchon, c’est qu’il est parvenu à se faire entendre en flirtant juste ce qu’il faut avec le système, mais sans jamais fondre l’architecture de ses discours dans le moule de la communication. Le récit, sur le site Reporterre, de sa conversion écologique, expliquée, argumentée, est d’ailleurs fort intéressant. Le candidat du Front de gauche dit pourquoi il a cessé d’invoquer la croissance. Voilà une question qui dessine une ligne de partage au sein de la gauche. Nous avons interrogé François Hollande sur le sujet (voir notre entretien, pages 4 et 5). Toutes les mesures sociales qu’il promet, y compris l’augmentation du Smic, sont subordonnées à la reprise de la croissance. Certes, le candidat socialiste se fonde sur des estimations modestes, de 0,5 % en 2012 à 1,7 % en 2013. Mais si cette reprise n’est pas au rendez-vous, c’est tout son programme qui tombe à l’eau. Et si ces chiffres se concrétisent, les réformes sociales seront de toute façon à proportion de cette croissance famélique. Dans ces conditions, la vraie question n’est-elle pas de remettre en cause la « religion de la croissance », comme le font les écolos et Mélenchon ?

Avec une crise qui n’est pas conjoncturelle mais bien systémique, c’est peut-être « le » débat de l’époque. Il n’aura pas eu lieu. L’Adieu à la croissance de l’économiste Jean Gadrey, dont nos lecteurs lisent les chroniques, pose admirablement le problème  [2]. Il déjoue notamment le piège d’une confusion entre « décroissance » et « récession ». Nos sociétés devront certes apprendre à résister à l’injonction du « toujours plus », mais cela passe par un autre partage des richesses. Il y a tant de nos concitoyens qui ne sont pas menacés par le « toujours plus » ! Il faudrait ici dire également un mot des critiques adressées par Daniel Cohn-Bendit à Mélenchon « le Jacobin » (le Monde daté du 10 avril). Girondins contre Jacobins, centralistes ou étatistes contre régionalistes, le débat n’est pas nouveau, mais il est toujours d’actualité. Mais peut-il être mené hors contexte ? On peut être sensible à certains arguments « philosophiques » de Cohn-Bendit, et penser que, dans le rapport de force actuel, l’affaiblissement de l’État fait surtout le jeu du néolibéralisme. Ces débats essentiels ne sont donc pas totalement absents. Hélas, dans leur immense majorité, nos concitoyens en sont privés, étourdis qu’ils sont de vaines paroles.

[1] Rêverie de gauche (Flammarion) (Voir Politis n° 1197).

[2] Éditions Les Petits matins (2010).

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