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Par Christophe Kantcheff - 21 mai 2010

Palme d’or 2010 : « Oncle Boonmee celui qui se souvient de ses vies antérieures » d’Apichatpong Weerasethakul ; « Fair Game » de Doug Liman ; « Route Irish » de Ken Loach

Il vient chaque année un moment où cette chronique quotidienne de Cannes connaît un moment de crise. Un mauvais film succède à un film moyen, et hop, tel un joueur de casino accumulant les pertes, j’essaie de me refaire avec un troisième. Hélas, espoir déçu ! Et je sors de cette troisième projection comme une âme en peine, car ces films emmagasinés ne déclenchent même pas de sentiments forts d’indignation ou de rejet. Ils sont juste informes ou maigrelets, et me laissent dans un état d’indifférence peu propice à l’écriture.

Exemple : Fair Game, de Doug Liman. Bien supérieur à celui qui l’a précédé (la Nostra vita, de Daniele Luchetti, le film italien en compétition officielle, qui, depuis plusieurs années, s’il n’est pas signé Marco Bellocchio ou Nanni Moretti, est à coup sûr un naufrage) ; et autrement plus digne que celui qui l’a suivi (Simon Werner a disparu de Fabrice Gobert, présenté à Un certain regard, une crétinerie absolue, et politiquement glauque). Fair Game, donc, était le seul film américain en compétition. On a beaucoup glosé sur cette pénurie – et regretté que Terrence Malick n’ait pas terminé à temps son dernier opus. Le fait est qu’à lui seul, Fair Game ne peut prétendre représenter la crème de ce que le cinéma produit outre-atlantique.

C’est la sempiternelle histoire de David et Goliath : au moment de l’intervention des Etats-Unis en Irak, un couple d’Américains se retrouvent en butte à la Maison blanche. Madame (Noami Watts) était un élément brillant de la CIA, mais elle a été démissionnée car son mari (Sean Penn), ancien ambassadeur, a signé un article dans la presse pour expliquer que le Niger n’a jamais vendu de l’uranium à l’Irak, qui, selon l’administration Bush, aurait ensuite été enrichi pour fabriquer les fameuses armes de destruction massive. Le couple est attaqué, calomnié. Et il flanche, car tous deux ne sont pas d’accord sur l’attitude à suivre : se battre ou pas contre ce qui ressemble à des moulins à vent.

Le film « à dossier », fondé sur l’histoire réelle de l’ex-agent de la CIA Valerie Plame, se double donc d’un film sur un couple particulier et à la fois banal, qui élève ses deux enfants et reçoit ses amis. Sans surprise, avec des comédiens peu inspirés (Sean Penn, surtout, vraiment pas dans son assiette) et une mise en scène parfois très appuyée – ce plan où Sean Penn défie la Maison blanche, face à face ! – Fair Game se voit et s’oublie aussi rapidement.

Sélectionné dans la compétition deux jours avant l’ouverture du festival, Route Irish, de Ken Loach, film post-Irak (deuxième du jour sur le sujet, comme s’il s’agissait d’une Théma d’Arte !) n’a pas réussi à me sortir de mon atonie. Le film n’a pas le côté frontal qu’ont les plus réussis du cinéaste britannique, développe une intrigue relativement compliquée avec un personnage central pas très attachant, et des morceaux de bravoure de mise en scène – une séquence de torture à l’eau et au baillon, par exemple – qui ne décollent pas.

Non, le moment d’élévation, c’est seulement en fin de journée qu’il est advenu, avec la présentation dans la compétition officielle d’Uncle Boonmee Who Can Recall His Past Lives (« Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures ») du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul. Alors, j’ai eu soudain l’impression que le cinéma recouvrait toutes ses dimensions : esthétique, fantasmagorique, poétique, métaphysique… Pour donner une idée de ce à quoi le film ressemble, sinon qu’il prolonge les précédents de Weerasethakul, l’auteur de Blissfully Yours(2002) ou de Tropical Malady(2004), il faudrait imaginer le Cocteau de la Belle et la bête adaptant à l’écran un roman d’Antoine Volodine. Ce qui donne ceci : des vivants et des morts autour d’une même table, des fantômes à l’apparence d’animaux parlants, des âmes errantes, un trajet dans une grotte qui emmène vers l’au-delà, l’abandon serein du monde visible quand le temps est venu… Oncle Boonmee…, film hiératique mais jamais pesant, énigmatique mais pas abscons, a la beauté renversante d’un conte chamanique filmé entre ombres et lumière, entre la vie et la mort. Apichatpong Weerasethakul redonne au cinéma le nom qu’il aurait peut-être dû garder : la lanterne magique.

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Commentaires de forum
  • Merci pour vos compte-rendus. Le film de Weerasethakul a l’air magnifique. Il y a véritablement 2 mondes qui s’oposent entre les deux premiers que vous nous avez présenté et celui-ci, 2 conceptions différentes du cinéma : une linéaire, bavarde, et radoteuse contre une une poétique, incertaine et destabilisante. L’art et le produit ?

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  • Merci pour ce blog qui donne envie de voir de nombreux films !
    En attendant Uncle Boonmee, vu hier Film Socialisme, c’est vrai que c’est impressionnant de désarçonner dans son dernier film autant que dans ses premiers… Il a la syntaxe du rêve, et j’ai été aussi ennuyée pour le raconter quand on m’a demandé de "résumer l’histoire en deux mots" : euh, j’étais sur un bateau en croisière, et après je lisais un Balzac dans une station service à côté d’un lama, et on est venu m’interviewer mais je ne parlais pas aux gens qui utilisaient le verbe être. A un moment j’ai même dormi un peu, non parce que c’était ennuyeux, un peu parce que j’étais fatiguée, mais aussi parce que c’était très agréable de s’endormir devant un rêve projeté…

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