Le journalisme d’investigation™ est un exigeant métier, coco : mieux vaut que tu le saches, pour quand tu décideras que tu te laisses quand même pousser la, pousser, pousser la moustache [1].
Le 25 août dernier, par exemple : un journaliste d’investigation™ de l’hebdomadaire L’Express fait au monde (qui n’en peut mais) la révélation que « l’un des mystères de “l’affaire de Tarnac” se dissipe enfin ».
En effet, assure-t-il, « Julien Coupat et Yldune Lévy, deux des jeunes libertaires mis en examen pour une tentative de sabotage sur une ligne de TGV, en 2008, assurent être victimes d’une manipulation policière » : ils « accusent notamment les enquêteurs » de la Police judiciaire « d’avoir établi un faux procès-verbal (PV) de filature, contestant leur présence » à proximité de l’endroit où le sabotage - il s’agissait, rappelons, de l’accrochage d’un fer à béton à une caténaire - fut tenté.
Le gars omet là, tu l’auras noté, de préciser que les doutes formulés par les « jeunes libertaires » sont notamment nés de l’étonnant fait que les policiers qui assurent les avoir filés de près quand fut tenté le sabotage ont curieusement interrompu cette filature pendant les quelques minutes précises où le fer à béton fut accroché à une caténaire - de telle manière que rien, dans leur compte-rendu, ne permet d’affirmer que c’est bien Yldune Lévy et Julien Coupat qui l’ont mis là, ce fer, puisque, si t’as suivi, ces fins limiers n’ont pas du tout vu ce qui s’est passé.
Et on peut considérer qu’un tel détail est de quelque importance, dans l’appréhension des mystères de l’affaire de Tarnac, mais notre journaliste d’investigation™, le négligeant donc, préfère annoncer que « pour vérifier si les policiers étaient vraiment sur place à l’heure mentionnée dans un passage du PV en question, les juges d’instruction anti-terroristes ont », dans leur infinie sagesse, « fait analyser le trafic téléphonique de la nuit du 8 au 9 novembre, dans le secteur de Dhuisy (Seine-et-Marne), où un fer à béton a été posé sur une caténaire », et que, bingo, Hugo : « Deux appels, passés peu après 5h20 » du matin, « ont été isolés », qui, « émis par un téléphone mobile attribué à un officier de police judiciaire, (...) étaient à destination de numéros du ministère de l’Intérieur, ce qui confirme la présence de la PJ, à l’aube ».
L’Express claironne : « Filature confirmée » !
« Mystère » dissipé !
Hipipourra pour la PJ !
Mais.
Problème.
Huit jours après que L’Express a rendu cet émouvant hommage aux rigoureux pros de l’anti-terrorisme, Nouvelobs.com [2] narre, ce matin, que, loin d’« éclaircir les conditions dans lesquelles s’est déroulée la filature de Julien Coupat, dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008 » [3], le rapport des policiers, « copie bien confuse », entretient plutôt « le trouble ».
Car en effet : s’il mentionne bien, comme dans la version de L’Express, « deux appels passés entre l’équipe » de la PJ « présente sur le terrain » et leur maison mère [4], un minuscule détail (si petit même qu’il a échappé au journaliste d’investigation™ de L’Express) « jette une nouvelle confusion sur » le mystère dont L’Express a trompeté la dissipation, puisqu’aux heures précises (« 5h23 et (...) 5h25 du matin du 8 novembre ») où ces appels ont été passés - attention, tu vas rire -, les policiers avaient quitté Dhuisy « depuis dix minutes », et se trouvaient d’ailleurs« à 5h30 (...) au Trilport », à 27 kilomètres de là, où ils fouillaient une « poubelle ».
Or : « Il est impossible de téléphoner à 5h25 de Dhuisy et de fouiller cinq minutes plus tard une poubelle au Trilport » - n’est-ce pas ?
De sorte qu’en effet : « Le rapport des policiers ne semble (...) pas permettre de lever les doutes », contrairement à ce qu’a prétendu L’Express il y a huit jours.
Le journalisme d’investigation™ est un exigeant métier, coco : avant de publier de tonitruants communiqués, n’oublie jamais, quand ta moustache aura poussé, d’investiguer un peu.