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Par Claude-Marie Vadrot - 14 juillet 2012

Quand les potagers deviennent un moyen de survivre. Témoignage d’un salarié de PSA

Chronique « jardins » du week-end. Fruits et légumes peuvent-ils aussi être un objet historique et politique ? Voyage au coeur des potagers familiaux dont les récoltes aident des salariés à résister à la crise et au chômage.

Au lendemain de la catastrophe qui touche PSA, je ne peux que me souvenir d’un jardinier de la Seine-Saint-Denis cultivant un lopin dans le grand ensemble des jardins familiaux de Stains. Une succession de potagers aussi divers que les gens qui les façonnent à leurs idées. Ce jardinier, locataire pour quelques euros d’un espace pour légumes et petits fruits se nomme Alain. Il a aujourd’hui 36 ans, il travaille à PSA, dans l’usine toute proche d’Aulnay. Il expliquait l’année dernière au moins deux choses : « les fraises, les framboises, les groseilles, si je n’avais pas ce jardin depuis une douzaine d’années, mes deux mômes ne verraient jamais la couleur ni la saveur de ces petits plaisirs que les bourgeois ne remarquent même plus. On est nombreux ici à récolter des produits que nous n’avons pas les moyens de nous offrir souvent avec nos salaires à peine supérieur au Smic. Tu vois ces sept rangs de haricots verts ? Tu imagines combien de bocaux cela va nous faire pour l’hiver ? Sans compter tout ce qu’on mangera en frais. Ici, il y a des gens qui se font plaisir comme mon voisin comptable qui n’a pas de soucis de fins de mois, et beaucoup d’autres qui règlent leurs difficultés financières en partie grâce à la production de leurs potagers. Dans ma région native, prés de Roubaix, j’ai des copains qui survivent grâce à leurs jardins ».

Quand on demande à Alain si il cultive bio, il rigole : « C’est une vieille discussion d’un jardin à l’autre, une querelle permanente. Pour moi, le choix était simple : de toute façon, je n’aurais pas les moyens d’acheter des produits chimiques pour traiter ou des engrais. Au début, quand j’ai commencé en essayant de me souvenir des gestes de mon grand-père qui vivait dans le Nord et jardinais derrière sa petite maison, j’étais inquiet, je pensais que mes récoltes allaient être dévorées, que tout allait crever. Finalement, je me suis acheté un bouquin, ma seule dépense avec les outils et je m’en suis sorti avec le compost ».

Ils sont actuellement des centaines de milliers en France à compter sur leurs jardins, privés ou familiaux, pour faire face à la crise et au chômage. Cela concerne aussi bien les retraités dont le pension ne tient plus guère compte de l’inflation que les chômeurs laissés aux seuls bons soins du RSA, les mères de famille vivant seules avec leurs enfants, les abonnés forcés aux CDD ou au temps partiel. Des associations familiales ont calculé que, toutes dépenses déduites, un potager de 250 mètres carrés représente une économie au moins équivalente à un treizième mois. Le « jardinage de nécessité », même si d’autres facteurs sont à prendre en compte, connaît une croissance rapide depuis cinq ou six ans, symptôme de la crise économique et de la progression du chômage. Mais aussi découverte dans tous les milieux que l’agro-industrie liée aux grandes surfaces non seulement vend de plus en plus cher mais écoule aussi des produits, frais ou non, de plus en plus mauvais, de plus en plus chargés en produits chimiques et autres conservateurs ou « renforçateurs » de goût.

Les organisations agricoles se demandent régulièrement pourquoi certains de leurs produits ne trouvent plus preneurs ou pourquoi une partie reste invendue. La réponse est pourtant simple : un certain nombre d’entre-eux, poussés à la faute par la grande distribution, ont quasiment oublié que leurs produits doivent aussi se manger avec plaisir, pas celui de l’oeil mais celui du goût. Ce plaisir que s’offrent (en plus de l’économie) désormais ces centaines de milliers de jardiniers amateurs dont, par exemple, la production de tomates qui vient de commencer dans mon jardin du Loiret, dépasse désormais chaque année une centaine de milliers de tonnes. L’autoproduction de framboises, de groseilles, d’herbes condimentaires, concombres, de pommes de terre, de radis, de salades, d’oignons et même de haricots verts est en augmentation constante. D’autre part la progression régulière et importante de la vente de bocaux pour conserve, malgré la concurrence de la congélation, montre l’importante grandissante d’une autoconsommation qui n’est pas seulement un effet de mode. La croissance de la vente des pots pour confiture conforte cette indication. Pour faire face aux jolis habillages et noms fantaisistes de confitures industrielles qui dissimulent un produit médiocre, trop sucré et de provenances inconnues. L’achat au marché, sur ce point, est également une réponse écologique et économique à la malbouffe.

Les jardiniers qui ont besoin de potagers pour franchir le 20 du mois sans se serrer la ceinture et ceux qui réagissent simplement contre les produits de l’agro-industrie participent consciemment ou non à une même réaction, contre la société de consommation, qui devient un mode de vie et se retrouve exemple dans la multiplication des AMAP. Il suffit d’interroger les municipalités où les associations louant des lopins de terre pour constater que les files d’attente s’allongent et qu’il faut désormais plusieurs années pour obtenir d’en louer un. Autre indice du besoin d’être économiquement autonome : malgré les interdictions des règlements, les lopins de terre accueillent de plus en plus fréquemment des poules et des lapins. J’ai même découvert, dans un ensemble de lopins prés de Lille, une « vache collective » donnant du lait à quatre familles qui avaient appris à soigner l’animal ...et à le traire.

L’expérience m’a montré en mon jardin qu’il n’est pas besoin d’être un expert agricole, pour récolter en ce mois de juillet, des tomates, des concombres, des poivrons, des haricots verts, de la roquette, de l’oseille, des radis, des fraises et de radis. Seuls les exodes ruraux obérant les mémoires et l’idéologie dominante de la séparation des savoirs, ont transformé le jardinage en une activité complexe qui serait réservée à des professionnels.

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Commentaires de forum
  • luddo 17 juillet 2012 à 14:47

    Bonjour bonjour

    article très interessant, je reviens juste sur un ti bout, un peu HS

    "les abonnés forcés aux CDD"

    Je ne voie pas ou sont les problèmes avec le cdd,
    Je rêve d’enchaîner les cdd de quelque mois plutôt que de faire de l’intérim en contrats à la semaine, bloqué au smic depuis 15 ans et établi de façon à feinter la loi tout ça pour servir de variable d’ajustement a de grand groupe nationaux de la grand distribution et de la logistique.

    Pour le reste tout est criant de vérité, le jardin, c’est l’avenir =)

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    •  
      Claude-Marie Vadrot 17 juillet 2012 à 15:27

      99% des salariés préfèrent un CDI à des CDD qui les maintienent dans la précarité.

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  • fourminus 17 juillet 2012 à 23:24

    99% ? Non, pardon, vous généralisez. Tout le monde n’a pas envie du salariat. Le salariat n’est pas la forme indépassable d’organisation de la société... Mais d’accord avec l’article quand il dénonce les CDD "forcés".
    Bel article d’ailleurs, à Lille existait un programme de réinsertion par les jardins ouvriers. Les bénéficiaires et les encadrants étaient tous radieux !

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