1950-1960, c’est l’après-guerre : priorité à la Reconstruction et au relogement. Grande époque des coopératives d’achat et du petit pavillon que l’on batit soi-même, pièce après pièce et parpaing après parpaing, avec l’aide des copains et voisins. Après les 45 heures de travail hebdomadaire, il reste quand même du temps pour manier la truelle, bêcher le jardin, participer à la vie des syndicats, associations, clubs sportifs et amicales de toutes sortes.
Les vacances ? la 3e semaine de congés payés est obtenue après les grandes grèves de 1955. Voici les gros achats de loisirs faits par mes parents avec les économies mises de côté chaque semaine sur la paye de mon père, ajusteur HQ : 1958, poste de radio (’’pour pouvoir écouter le discours de De Gaulle à Alger’’) – 1960, Renault 4 CV d’occasion (réservée aux promenades du dimanche ou aux vacances, le vélo étant utilisé pour tous les déplacements quotidiens) – 1964, tourne-disque - 1965, poste de télévision (regardée auparavant chez les voisins).
La culture ouvrière ? D’abord celle du potager : récoltes de fruits et légumes toute l’année, placards remplis de conserves (la guerre et la faim sont encore dans toutes les mémoires). Nécessité économique autant que plaisir pour oublier l’enfermement, les fumées et les bruits de l’usine. La pêche à la ligne ou la pêche à pied, pour profiter du grand air et se cuisiner à peu de frais de bonnes ’’godailles’’. L’excursion du dimanche. Les jeux de société, la partie de boules. La lecture : des livres plein les armoires, des grands classiques aux romans historiques ou sociaux en passant par les témoignages militants. Coup d’oeil sur la vieille collection de 33 tours : Ferrat, Montand, Brel, Ferré, Piaf, Graeme Allwright, Paco Ibanez, Yvette Horner, Bourvil, Beethoven, les Grands Airs d’Opéra et les Choeurs de l’Armée Rouge...
Besoin de sédentarité ? Pour voyager, il faut du temps et il faut des sous (essence ou billet de train, hébergement...) Alors on écoute patiemment les récits de voyage de la tante institutrice et on rêve sur les planisphères des encyclopédies. Une grande soif de découvertes, une formidable curiosité pour le monde. Un ailleurs qui rime avec douleur quand par avion, revient la malle de celui qui s’est engagé pour voir du pays. Algérie, Indochine, la guerre n’est pas finie.
La culture ouvrière ? L’amour du travail manuel, de la ’’belle ouvrage’’. Adossé à la maison, l’atelier où trône l’établi entouré d’une princière ’’outillothèque’’. Gouges, rabots, limes, ciseaux, bédanes, scies. Tournevis, pied à coulisse, serre-joints, mèches, forêts, fraises, étaux, meules. Rangés et affûtés avec un soin extrême. C’est le ’’trésor de guerre’’ amassé avec pérsévérance, souvent ’’glané’’ sur le lieu de travail. Indispensable pour fabriquer ses propres meubles en bois, inox ou métal. Ou tout autre chose : carrelet mobile, filet à papillons, tour à poterie, barbecue, remorque, poinçonneuse... Liste infinie de matériels qu’on n’achètera jamais en magasin ! Par nécessité autant que par orgueil. La culture du ’’fait-maison’’, encore mieux si c’est à la barbe du patron : la tradition veut qu’on se serve aussi des machines de l’entreprise pour usiner en douce pour son propre compte. Sans parler même des tonnes de ’’chutes’’ de matériaux divers qui sortent sous cape à l’heure de la débauche.
Le bricolage érigé en grand art. Et chacun de rivaliser d’astuce, d’inventivité. Aucun défi technique ne résiste au génie de ces ouvriers qui, parfois, corrigent eux-mêmes les plans des prototypes dessinés par les ingénieurs des bureaux d’études. Pour eux qui fabriquent les machines-outils qui les remplaceront plus tard, la bricole est un jeu d’enfant. Quand un outil n’existe pas, il suffit de l’inventer. Fabuleuse panoplie que ces ’’pièces uniques’’ exclusivement conçues pour d’improbables usages.
La culture ouvrière est pluri-disciplinaire. Parce qu’entre corps de métier, les savoirs s’échangent. Exemple, dans les chantiers navals où toutes les corporations se côtoient : chaudronniers, peintres, soudeurs, menuisiers, électriciens... Il suffit d’observer, de discuter, ’’et ensuite on sait tout faire’’. Pas besoin de se ruiner pour la table ou la lampe design qu’on a vues dans la cabine du paquebot, il suffit de se les fabriquer. Un cadeau à faire pour un départ en retraite ? On prend son chalumeau ou ses ciseaux à bois, et hop, voilà une sculpture. Et les femmes ? Fleuristes, jardinières, couturières, brodeuses, cuisinières, peintres, décoratrices... elles aussi savent ’’’tout faire’’.
Créativité tous azimuts. Sans même parler des expériences collectives comme celle menée en 1976-78 à St Nazaire quand le centre de culture populaire – né une dizaine d’années auparavant – lança dans les entreprises des ateliers de chant, théâtre, vidéo, écriture, arts plastiques... Un atelier inventa même des instruments à cordes et à percussion et des concerts firent entendre les sons étranges du titane, alors utilisé à l’Aérospatiale pour construire le ’’Concorde’’. L’histoire est belle même si elle est bien sûr liée à un lieu, à un milieu et à une époque.
Christine (Loire-Atlantique)