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Par Sébastien Fontenelle - 22 novembre 2011

Si C’Est Comme Ça, Je M’Abonne Pas

Franz-Olivier Giesbert, dit FOG, « directeur » de l’iconoclaste hebdomadaire Le Point, vient de m’écrire.

À moi qu’on se connaît même pas.

Ils s’y sont mis à deux, avec une certaine Dominique Dirand, « directrice de la diffusion » à Le Point, pour me faire un long courrier (comme on dit à Air France [5]) d’où ressort assez nettement que j’aurais plutôt intérêt à m’abonner pour deux ans à Le Point, au lieu de continuer à l’acheter à la petite semaine chez mon marchand de journaux - ou si je suis complètement débile ?

Car en effet : si je m’abonne pour deux ans à Le Point, je vais recevoir « 100 numéros du Point » qui me feront « 23 mois de lecture pour être parfaitement informé », et ça va me coûter « 2,49€ par semaine, ou 248,75€ au comptant », au lieu de « 350€ » si je continue à les acheter un par un, comme un pauvre con.

Déjà, c’est pas rien.

Mais c’est pas tout du tout, puisqu’en sus de ces 100 numéros, et pour la même ridicule somme que j’ai dite, je vais recevoir, si je m’abonne, une « tablette tactile Android 8" » (avec « sa housse et son clavier intégré ») d’une valeur de « 230€ », plus « un livre de 288 pages » qui m’aurait coûté « 5,40€ » si je l’avais acheté dans une librairie, et dans lequel je vais pouvoir « réviser » mes « connaissances tous azimuts » : La Culture générale pour les Nuls, ça s’appelle [6].

De sorte qu’en tout : « Si vous comptez bien, M. SEBASTIEN FONTENELLE, cela représente plus de 336€ d’économie ! »

Et tiens-toi bien : c’est pas encore fini !

Si je réponds « sous 8 jours », je vais aussi recevoir « une élégante montre de ville » (qui me changera agréablement de ma grossière toquante rurale) !

Et je vais de surcroît pouvoir tenter ma « chance en participant au Tirage Exceptionnel du Point », où je vais, si j’ai un peu de cul, « gagner l’un des nombreux lots, ou, pourquoi pas, le premier d’entre eux : le somptueux séjour à l’île Maurice ».

Bon, je lis ça, qu’est-ce que je fais ?

Direct je commence à remplir le bulletin d’abonning : je sais reconnaître quand je m’apprête à faire une bonne affaire, et je peux te garantir que c’est pas tous les jours qu’on me propose d’économiser 336 euros sur l’achat d’une tablette tactile et d’un bouquin dont je n’ai absolument pas besoin.

Mais au moment de signer, le doute m’empare : c’est trop beau, je me dis.

Des gens te proposent quasiment de te refaire ta cuisine gratos si t’achètes leur canard ?

Tu ferais bien de vérifier que t’as pas raté une clause en petits caractères.

Donc : je relis.

Et qu’est-ce que je découvre, dans le passage où FOG me raconte (sans rire) « pourquoi » Le Point « est sans doute le meilleur hebdomadaire français » ?

Je découvre un paragraphe qui m’avait échappé, et qui dit comme ça que : « Le Point, c’est aussi chaque semaine un panorama complet de l’actualité avec, en guise de forte valeur ajoutée, les commentaires éclairés de grandes signatures comme Claude Imbert » - et comme plein d’autres « éditorialistes » passés comme lui maîtres dans « l’art de présenter l’actualité sous un angle original ».

Or, moi, tu peux me raconter tout ce que tu veux - je suis plutôt bon public - mais certainement pas qu’il y’aurait de l’originalité dans les éditoriaux de Claudimbert : j’ai lu des centaines d’éditoriaux de Claudimbert [7], et s’il y a un truc dont je suis absolument certain, c’est que l’éditorialisme, vu depuis Claudimbert, consiste, pour l’essentiel, à psalmodier, jeudi après jeudi, les dix mantras dans quoi les médiacrates soclent depuis trente ans leur extravagant magistère.

Dans Le Point de cette semaine, par exemple : que fait Claudimbert ?

Claudimbert chante les « vertus de la crise ».

(Si, si, gade : c’est .)

Je vais pas tout te raconter, mais, en gros, Claudimbert est vachement content qu’on ait « la crise » (où la « finance » et les « marchés » n’ont d’après lui aucune responsabilité directe), parce qu’enfin, grâce à la crise ?

La France toxico va devoir se sevrer des « drogues de l’assistanat et de l’endettement ».

Enfin, grâce à la crise : la France malade « va devoir se délivrer d’une sorte de religion de l’assistanat et de dévaluation du travail ».

(Bougez vos lourdes fesses, smicard(e)s : Claudimbert, depuis sa maison du bord du lac Léman (avec sa « petite salle aménagée pour y donner des concerts de musique de chambre »), va vous remettre au boulot, tas de grosses feignasses.)

Enfin, grâce à la crise : la France va devoir en finir avec les « funestes 35 heures » et « l’impôt sur la fortune, impôt imbécile ».

Enfin, grâce à la crise : la France va devoir « tailler dans la dépense publique ».

(Et ainsi de suite, ad nauseam.)

Mais ça, attends, c’est pas du tout original, comme présentation de l’actualité : c’est la répétition, presque au mot près, d’un édito paru il y a vingt-sept ans, en 1984, dans un numéro hors-série du quotidien burlesque Libération [8] où Serge July, déjà, créditait « la crise » de mille et une vertus, et de celles, en particulier, qu’elle allait enfin sortir les Français de leur « “passivité” sociale », et qu’elle allait enfin les extraire de la « sorte d’ouate sociale » où les maintenait « l’État-providence » à grand renforts de « la Sécurité sociale, les allocations familiales, les allocations chômage, l’assurance retraite » (et autres scandaleuses dépenses publiques), et qu’elle allait enfin « faire des citoyens assistés des citoyens entreprenants ».

En résumé, Claudimbert redit encore en novembre 2011 ce que Serjuly disait déjà en 1984 - et FOG et mâme Dirand ont tout à fait le droit de me présenter ça comme un point de vue furiously novateur, mais moi, désolé : dans ces conditions, élégante montre de ville ou pas ?

Je m’abonne pas.

Notes

[1] Si tu cherches d’hilarants calembours, pour égayer tes repas de famille : tu m’appelles, je me ferai une joie.

[2] Non, rien.

[3] Quand j’y pense, d’ailleurs, je me dis que c’est quand même flippant.

[4] « Vive la crise ! », février 1984.

[5] Si tu cherches d’hilarants calembours, pour égayer tes repas de famille : tu m’appelles, je me ferai une joie.

[6] Non, rien.

[7] Quand j’y pense, d’ailleurs, je me dis que c’est quand même flippant.

[8] « Vive la crise ! », février 1984.

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