haut-pub
Le dernier hebdo Le dernier hebdo Acheter le dernier hebdo Archives Abonnement
Accueil du site > L’hebdo > L’événement > 1138 > Technocrates contre démocrates ?

Par Michaël Béchir Ayari, Vincent Geisser - 3 février 2011

Technocrates contre démocrates ?

La Tunisie a chassé Ben Ali, mais n’est pas encore démocratique. Analyse de Vincent Geisser et Michaël Béchir Ayari.

En Tunisie, l’incertitude demeure quant à la réalité du passage à la « démocratie réelle ». Sur ce plan, observateurs comme acteurs des scènes politiques tunisiennes ébauchent toutes sortes de scénarios allant des plus pessimistes (le risque de retour à l’ordre ancien) aux plus optimistes (l’avènement d’un véritable régime pluraliste). Du côté des partisans de la nouvelle coalition gouvernementale (anciens du parti unique, officiers supérieurs de l’armée, démocrates indépendants et représentants de la société civile), on avance un raisonnement pragmatique selon lequel la « révolution démocratique » doit être impérativement stabilisée et contrôlée, au risque de tout perdre. Les progouvernementaux légitiment ainsi la répression des manifestations de rue, en présentant leurs protagonistes comme des éléments incontrôlables, dont le maximalisme revendicatif risque de faire échouer la transition démocratique et de faire basculer le peuple tunisien dans le chaos.

C’est une rhétorique d’ordre moral bien huilée qui fait mouche chez de nombreux acteurs politiques tunisiens, y compris chez certains démocrates indépendants de gauche qui craignent par-dessus tout le retour à l’ordre ancien : « Réprimer la rue, c’est consolider la démocratie ! » Du côté des partisans de la poursuite de la révolution démocratique, on réfute tout compromis sécuritaire avec les membres de l’ancien régime – aussi ouverts soient-ils – sous prétexte que la mauvaise herbe benaliste pourrait ­rapidement reprendre du terrain et abolir à petit feu les acquis démocratiques de la révolution. Leur argumentation est sans appel : « Le dictateur est parti mais pas les structures du régime ! »

De manière assez paradoxale, les deux camps jouent très largement sur le spectre du retour à l’ancien régime pour avancer leurs pions sur le nouvel échiquier politique : les uns pour siffler la fin de la révolution, les autres pour revendiquer sa continuation. Toutefois, quelle que soit la sincérité des arguments avancés par les uns et par les autres, ils procèdent d’une lecture biaisée du processus révolutionnaire, chaque partie en présence tentant de monopoliser le « label démocratique » pour mieux discréditer ses adversaires. Car, en réalité, ce qui se joue aujourd’hui en Tunisie, ce n’est pas un combat entre caciques de l’ancien régime et puristes de la révolution, mais une lutte entre les tenants d’une libéralisation politique relative, partisans de l’ordre et de la sécurité, et une dynamique démocratique par le bas poussant les citoyens à rééquilibrer les disparités de pouvoir au sein des institutions. Bien que sans armes, les jeunes chômeurs des régions oubliées, par qui tout est devenu possible, auraient-ils acquis trop d’assurance ? Faut-il qu’ils rendossent leurs rôles respectifs et troquent leur capacité de résistance et leur énergie révolutionnaire contre la promesse de lendemains qui déchantent ? Le mode d’emploi du passage à un État de droit est-il uniquement lisible par des technocrates ?

Aujourd’hui, il fait nul doute que tous les Tunisiens souhaitent ardemment une rupture avec les vingt-trois ans de « système Ben Ali » et plus de cinquante ans de dictature, mais à quel prix ? Pour être clair, certains ont tout à perdre d’une rupture radicale avec l’ancien régime, alors que d’autres ont tout à y gagner. D’où deux coalitions qui se font face. Ceux qui en appellent à une « démocratisation par étapes », susceptible de récupérer le « bon grain » de l’ancien régime, notamment dans les domaines économique et social. Les tenants de cette ligne « pragmatique » croient fermement au pouvoir des technocrates comme garants du processus démocratique, mais surtout comme acteurs centraux de la redynamisation économique du pays selon les canons de l’orthodoxie néolibérale du FMI, de la Banque mondiale et de l’Union européenne. En deux mots : la démocratie ne doit pas empêcher la Tunisie de rester la « bonne élève » des bailleurs de fonds internationaux. Du coup, après avoir chanté les louanges de la « révolution », les pragmatiques appellent leurs concitoyens à se remettre au travail afin de ne pas ternir le modèle de performance économique qu’est censée incarner la Tunisie, depuis la fin des années 1980 (début du Plan d’ajustement structurel).

À l’opposé, les démocrates radicaux, sans doute plus fragiles en raison de leur hétérogénéité politique, sociale et philosophique (des islamistes critiques aux démocrates laïques, en passant par les diplômés chômeurs et les nostalgiques de l’État providence), veulent poursuivre coûte que coûte la révolution démocratique, car ils ont le sentiment d’avoir toujours été les perdants de l’histoire. L’arrêt du processus révolutionnaire serait pour eux synonyme d’échec et surtout de retour à leur situation antérieure de domination. Ce n’est pas un hasard si l’on recense dans cette coalition de la « démocratie radicale » des figures aussi hétéroclites que les islamistes exilés, les démocrates de gauche jamais reconnus par le régime (Moncef Marzouki et Hamma Hammami en sont de bons exemples) et les jeunes issus des régions les plus défavorisées du pays (Nord-Ouest, Centre et Sud). En somme, la coalition des éternels perdants de l’histoire tunisienne.

Il est clair que les partisans de la coalition « démocratique sécuritaire » ont déjà une longueur d’avance. Ils ont un avantage idéologique de poids : le mythe de la stabilité et du « juste milieu » sur lequel a reposé pendant plus de cinquante ans le régime dictatorial de Bourguiba et de Ben Ali.

Nota Bene :

Vincent Geisser et Michaël Béchir Ayari sont chercheurs à l’Institut d’études et de recherches sur le monde arabe et musulman (Iremam) d’Aix-en-Provence.

Photo : Fethi Belaid / AFP

Commenter (4)

Sur le même sujet
Commentaires de forum
  • Kerim 3 février 2011 à 13:03

    Quelle faiblesse analytique !!! Vous parlez bien du scape politique tunisien là ? On dirait que votre article date de 3 ou 4 ans !!!
    Marzouki un radical démocrate ? Peur du retour à l’ancien régime ? Gouvernement actuel contesté (composé de gens qui n’ont pour la plus part jamais été en politique) ? Comment justifiez-vous toutes ces sottises ?

    Répondre à ce commentaire

  • Amedeo184 3 février 2011 à 13:56

    Une analyse où vous regardez à la loupe,et au microscope les évolutions de cette révolution et les tendances(à la française) qui essayent de se frayer une place et de se faire connaitre. A ma connaissance aucun de ces "représentants"qui ont débarqué en bloc et qu’on regarde à la TV,n’ont présenté leur étiquette politique.Et s’ils comptent nous enrober dans la farine,comme on semble l’affirmer,on se trompe lourdement.Il ne faut pas oublier l’essentiel cette révolution "sortie"des régions(d’origine berbères)les plus défavorisées,et d’une façon spontanée,avec le sentiment du "ras le bol",ne changera pas et appartiendra à la majorité des tunisiens tous confondus,malgré les remarques que vous"citez",avec la présence des caciques de l’ancien régime,corrompus et "Mafieux" ;le peuple tunisien a "dégagé" Ben Ali-Baba,et un retour en arrière n’est plus pensable,ni possible.Rien qu’un fait.Voir les agents de l’ordre se mettre à réclamer,et demander un syndicat,cela peut vous indiquer à quel niveau la Tunisie de "La Révolution,dite du jasmin,est arrivée.Une dernière chose,nous sommes en l’an 1432 de l’Hégire,et c’est grâce à l’internet que ce résultat est là,et c’est nos jeunes et moins jeunes qui l’ont utilisé à bon escient.

    Répondre à ce commentaire

  • benammarasma 4 février 2011 à 11:17

    Messieurs, vous vous exprimez en occidentaux.

    En Tunisie, Il est normal que l’incertitude demeure quant à la réalité du passage à la « démocratie réelle », mais nous sommes confiants, et nous croyons en la maturitee de notre peuple. Les acteurs des scènes politiques tunisiennes sont entrains de travailler d arrache pied pour l’avènement d’un véritable régime pluraliste. Du côté des partisans de la nouvelle coalition gouvernementale (anciens du parti unique, officiers supérieurs de l’armée, démocrates indépendants et représentants de la société civile), on avance un raisonnement pragmatique selon lequel la « révolution démocratique » doit être impérativement stabilisée et contrôlée, au risque de tout perdre.

    Oui car il nous faut etre tres vigilants pour cela. Les progouvernementaux ne légitiment pas la répression des manifestations de rue, seulement des éléments identifies dans leur entitee, et non encore totalement identifies individuellement cherchent a faire basculer notre pays dans le chaos.

    C’est une rhétorique d’ordre moral des acteurs politiques tunisiens, y compris des démocrates indépendants de gauche qui craignent par-dessus tout le chaos, l essence meme de ce que nous voulons : LE BIEN DE LA TUNISIE : « Identifier et eradiquer, oui, pour consolider le passage a la démocratie ! » Du côté des partisans de la poursuite de la révolution démocratique, on réfute tout compromis sécuritaire avec la presence du parti unique,le RCD. L argumentation est sans appel : « Le dictateur est parti ,la structure du RCD doit etre dementelee dans sa totalitee »

    Un seul camp aujourd hui le nouvel échiquier politique, travaille pour que le pays soit de retour au travail, pour la securitee de tous, ceci pour permettre a tous les tunisiens de se trouver en equilibre, l esprit clair, pour des elections democratiques.
    Ce qui se joue aujourd’hui en Tunisie, est une libéralisation politique , partisans de l’ordre et de la sécurité, et une dynamique démocratique de toutes les souches du pays, poussant à rééquilibrer les disparités de pouvoir de l ancien regime au sein des institutions.
    Les jeunes chômeurs des régions oubliées, par qui tout est devenu possible, jouent un rôle important enTunisie, car ils ont permis a ce que aujourd hui tout le pays veille a un equilibre de toutes ses regions, a ce que tout le pays compte avec eux pour des lendemains qui chantent, nos seules richesse sont notre terre, et notre peuple.
    Le mode d’emploi du passage à un État de droit est surtout lisible par des technocrates,car c est un travail concret, de gens qui ont les capacitees d aller au fond des choses, pour l equilibre des divers institutions du pays,et permettre leur mise en place. Un travail auxquel viendra s ajouter des politiques neccessaires pour la communication, lors des elections,elus par le peuple.

    Aujourd’hui, il fait nul doute que tous les Tunisiens souhaitent ardemment une rupture avec les vingt-trois ans de « système Ben Ali » et plus de cinquante ans de dictature.Des coalitions se mettent en place, et ce comme tout pays qui veut la democratie.
    Nous avons besoin d une « démocratisation par étapes », notamment dans les domaines économique et social, et ce pour permettre de diminuer au plus vite le taux de chaumage, et permettre au pays d arriver aux elections, dans un climat d equilibre maximise.
    Nous croyons fermement au pouvoir des technocrates comme garants du processus démocratique, mais surtout comme acteurs centraux de la redynamisation économique du pays en considerant les etudes faites par le FMI,la Banque mondiale et l’Union européenne.
    En deux mots : la démocratie doit permettre a la Tunisie de rester le « bon exemple » international,d un pays dont le peuple est la seule grande valeur. Après avoir chanté les louanges de la « révolution », notre pays appel ces concitoyens à se remettre au travail afin de ne pas ternir le modèle de performance économique et revolutionnaire que peut incarner la Tunisie.

    SVP, messieurs qui ne vivez pas en Tunisie,employez les termes a leur juste place,ne jouez pas sur les mots, pour chercher a implanter dans nos esprits des idees fausses, c est de la MANIPULATION.Ne melangez pas : les islamistes radicaux,avec les democrates laiques,et les diplomes chomeurs, pour soit disant en faire des minauritees, les menant selon vos ecrits a s identifier en une seule entitee.
    Messieurs, lisez , ecoutez, regardez ce qui se passe en Tunisie, avant d exprimer un point de vu qui n est qu a vous. Sachez que tout le pays est en majoritee democrate laique, que laique pour nous, ne veut pas dire non croyant pour l individu, nous voulons tous un pays, dans lequel la religion est separee du regime politique,

    une TUNISIE DEMOCRATE,LAIQUE,PACIFIQUE, ce qu elle est, et a toujours ete, non au niveau des regimes, mais au niveau du PEUPLE TUNISIEN.

    JE SUIS FIERE D ETRE TUNISIENNE, ET NOUS DEVONS GARDER NOTRE FIERTE A JAMAIS,nous ne laisserons plus personne nous la retirer

    Messieurs, nous sommes prets a partager des idees,et avis positifs pour notre pays, quant a vos pensees lointaines qui ne sont pas nos realitees, nous vous prions de bien vouloir les garder pour vous,respectez nos realitees que vous semblez peu connaitre, et laisser le peuple qui ne l a jamais quitte, mettre en place ses propres besoins.

    Répondre à ce commentaire

  • 5 février 2011 à 10:36

    bonjour

    en tant que tunisien de france je suis d’accord avec toi. et je souhaite la réussite pour notre pays et pour nous.

    Répondre à ce commentaire

Commenter (4)

Sur le même sujet
haut-pub
Contribuez aux projets de Politis Vos rendez-vous avec Politis L'association Pour Politis L'agenda militant Politis et vous

fl_g_signature
Conception éditoriale › Xavier Frison    Conception graphique › Clémence Knaebel    Design sonore › Cédric Boit    Développement › Résaction    Site réalisé avec Spip
fl_d_signature