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Par Olivier Doubre - 11 octobre 2007

Un écrivain face à la mafia

Roberto Saviano enquête depuis des années sur la Camorra, la mafia napolitaine. Dans un livre qui a secoué l’Italie, il révèle les crimes mais aussi les investissements dans le monde entier des clans qui contrôlent sa région.

Depuis la publication de votre livre et vos déclarations publiques sur les familles de la Camorra implantées dans votre vile, Casal del Principe, et plus largement autour de Naples, vous êtes menacé, et une escorte policière vous protège en permanence. Comment vit-on, à 28 ans, une telle situation ?

Roberto Saviano : Je crois tout d’abord qu’il est terrible de vivre ainsi à n’importe quel âge. Mais ma situation sur ce point est particulière. En général, en Italie, les magistrats placés sous escorte le sont pour sept ans, ce qui correspond à la durée pendant laquelle un juge est nommé dans les équipes antimafia. Ils y sont donc préparés. Dans mon cas, cela m’est tombé dessus d’un seul coup. Ma vie a dû changer du tout au tout, et je ne peux plus désormais travailler comme j’avais l’habitude de le faire, c’est-à-dire en menant des enquêtes de terrain. Ensuite, c’est comme si le temps s’était arrêté, puisque je ne sais pas quand cela se terminera.

Toutefois, je dois admettre que, curieusement, peu à peu, on finit presque par s’habituer à cette situation en apprenant à vivre, à raisonner avec, et à prendre en compte à chaque instant le fait qu’on ne peut plus aller dans tel ou tel endroit.

Roberto Saviano : « Je voulais comprendre les raisons d’une telle violence. » HÉLIE/Gallimard

Très jeune, vous vous rendiez systématiquement sur les lieux des crimes de la Camorra qui avaient lieu dans les environs. Pourquoi un tel intérêt ?

J’étais adolescent à la fin des années 1980 et au début des années 1990. À cette époque, les clans se livraient à une vraie guerre, et, à Casal del Principe, ville d’environ 20 000 habitants, il y avait trois ou quatre morts par jour. Or, pour les jeunes, c’était « amusant » ­ j’utilise volontairement ce mot terrible ­ d’aller « voir le mort », de savoir qui il était, si nous le connaissions, s’il nous avait déjà parlé, etc. Dans ma région, il est difficile de ne pas les voir. Mais j’avoue qu’au-delà de cette curiosité plutôt malsaine qui existait chez les jeunes de ces villages (c’est encore le cas aujourd’hui), je voulais aussi comprendre ce qui se passait autour de moi et les raisons d’une telle violence diffuse.

Vous décidez très vite d’écrire, de raconter ce que vous voyez...

Tout à fait : je me suis mis à écrire assez jeune. En effet, rapidement, je ne supporte plus cette situation oppressante. Les clans dominent presque toute la vie publique, économique, sociale... Peu à peu, une vraie colère apparaît chez moi, qui ne m’a plus jamais quitté. Mais j’avais aussi envie d’écrire et de raconter ces histoires, dont beaucoup sont à la fois terribles et extraordinaires, voire grandioses, pour un écrivain. Je raconte par exemple comment un des boss décide d’éliminer le sida de son territoire en se mettant à exécuter toutes les personnes séropositives qui y vivent ! Ou cet autre qui écrit lui-même un roman... Ce sont des histoires qu’aucun romancier n’imaginerait facilement. Enfin, une autre raison importante a été que je voyais beaucoup de morts innocents assimilés immédiatement à des hommes de main de la Camorra. Ainsi, un jeune employé de magasin est tué parce que le clan adverse voulait envoyer un message à la famille propriétaire de la boutique. Un autre homme est tué au hasard dans une rue de son village parce qu’un clan voulait envoyer un avertissement au village tout entier. Pour les journaux, ils deviennent des morts liés à la Camorra. Cela me faisait vraiment enrager ! Ce que j’ai essayé de montrer dans Gomorra, c’est que, contrairement au principe d’un pays démocratique, en terre de Camorra, vous êtes coupable tant que vous n’avez pas démontré que vous êtes innocent...

Comment a réagi la population de votre village après vos déclarations ?

En réalité, je ne peux plus habiter là-bas. Certes, c’est dangereux pour moi, mais c’est surtout en raison du climat à mon encontre. Je suis vu comme un accusateur, un insulteur, avant même d’être un ennemi des clans, même malheureusement pour les gens qui n’ont rien à voir avec la Camorra. La partie « saine » de la population ne supporte pas ce que je dis, qui leur semble faire du tort à la commune où ils vivent. Surtout, elle n’en peut plus d’être identifiée en permanence à un village de la Camorra. Bien sûr, il y a des exceptions, à l’instar d’un ancien maire qui a été très courageux pendant son mandat : il m’a écrit une très belle lettre qui m’a beaucoup touché, dans laquelle il me disait que le fait même que j’existe prouve que son action n’a pas été vaine. Pourtant, je ne crois pas que ce soit moi le coupable, si ce village est la capitale de la Camorra...

Capitale de la Camorra ? Vraiment ?

Oui. 44 % de la population a été condamnée sur la base de l’article 416 bis du code pénal [italien], c’est-à-dire pour « association mafieuse » ! Presque tous les gens que vous croisez sont donc camorristes. À côté, il y a l’autre partie de la population, qui s’oppose vigoureusement et souvent courageusement à l’organisation, que j’appelle, comme beaucoup, le « système ». Le mot Camorra, en fait, n’est employé qu’à l’extérieur, dans les médias notamment.

Mais, à une plus grande échelle, c’est surtout révélateur d’un refus du pays tout entier, l’Italie, d’affronter ce problème, bien qu’il ait connu dans le passé des tragédies graves, comme, entre autres, les assassinats des juges Falcone et Borsellino... En effet, affronter le problème et combattre le pouvoir des mafias signifierait en réalité s’en prendre au système économique lui-même du pays, de l’Europe et même du monde. Qui est prêt à renoncer aux centaines de milliards d’euros que les mafias italiennes injectent au sein des marchés européens ?

En exil et menacé

Napolitain de 28 ans, Roberto Saviano a toujours voulu écrire sur « sa terre » près de Naples. Pour « comprendre » ce qui s’y passe. Aussi, depuis l’âge de 13 ans, court-il la campagne à mobylette jusqu’aux lieux des crimes, alors quotidiens, autour de son village, Casal del Principe, qu’il qualifie d’ailleurs de « capitale de la Camorra » (la mafia napolitaine). Il prend des notes, enquête, retrace la généalogie des familles des clans qui contrôlent l’économie et toute la vie sociale de la région. Il en fera un livre, Gomorra [Gomorrhe, en français], publié au printemps 2006 chez un grand éditeur italien, qui fait l’effet d’une bombe. Il y décrit la Camorra avec force détails : noms, adresses, entreprises, dates des assassinats... 800 000 exemplaires s’arrachent alors en quelques mois. Mais Saviano ne s’en tient pas là. Le 23 septembre 2006, sur la place de Casal del Principe, il énumère un à un les noms des familles des clans locaux, dont les membres sont dans la foule. Ce que tout le monde sait, mais que personne ne dit jamais en public. À partir de là, la Camorra le condamne à mort. Il a dû « s’exiler » à Rome, où il collabore à divers journaux, mais il sort le moins possible de chez lui, et toujours sous escorte policière. Or, le 13 septembre dernier, soit un an après ses déclarations en public, il décide de retourner à Casal del Principe, accompagné du président de la Chambre des députés, Fausto Bertinotti (Rifondazione comunista), et de celui de la Commission nationale antimafia. Pour dire aux habitants « de ne pas avoir peur ». Persuadé que rompre le silence est la première étape de la lutte contre les clans.

Nota Bene :

Le livre de Roberto Saviano, Gomorra. Voyage au coeur de l’empire de la Camorra, paraît aux éditions Gallimard le 18 octobre.

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