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Par Michel Soudais - 9 avril 2009

Un peu de mémoire que diable !

Le monde politique a la mémoire courte. C’est même une de ses principales caractéristiques. Tellement caricaturale qu’un responsable de la gauche du PS a un jour estimé, dans une tribune, que les éléphants, leurs éléphanteaux, la gazelle et les jeunes lions socialistes étaient en réalité des poissons rouges. Tout simplement parce que la mémoire de ces vertébrés aquatiques à sang froid n’excède pas trois minutes. L’image était juste et a vite été popularisée tant cette faculté d’oublier ce qu’ils ont dit (ou fait) eux-mêmes auparavant caractérise nos socialistes. Jusqu’à leur permettre de croire à ce qu’ils racontent aujourd’hui.

C’est ainsi que les candidats au poing et à la rose s’apprêtent, aux élections européennes, à nous faire miroiter une Europe sociale (à condition de voter pour eux), comme si cette perspective n’avait jamais été le projet de toutes leurs campagnes européennes depuis que François Mitterrand a proclamé, en présentant ses vœux aux Français, le 31 décembre 1988, que « l’Europe sera sociale ou ne sera pas ». Comme si tous les traités européens, par eux négociés ou approuvés depuis, n’avaient constamment repoussé cet horizon.

A dire vrai, le syndrome du poisson rouge ne touche pas seulement nos socialistes. Le mal est bien plus répandu. La plupart de nos hommes (et femmes) politiques usent des mêmes « méthodes éculées consistant essentiellement à parier sur l’oubli de ce qu’ils ont été ou ont défendu il y a quelques semaines encore » pensant « s’abstraire de leur propre responsabilité ». Mais à l’heure de l’instantanéité et du triomphe de l’émotion, l’oubli et l’effacement des traces passent pour des vertus. Toutes qualités célébrées par des médias non moins dépourvus de mémoire.

Les exemples dans l’actualité abondent. Il y a deux semaines, Libération nous apprenait que le PS avait investi Rachida Dati sur sa liste européenne en 1994 en 54e position. Une place que l’ambitieuse n’avait, semble-t-il, pas jugé conforme au rang qu’elle avait la prétention d’occuper. Le plus surprenant, dans cette affaire, n’est pas que la Garde des Sceaux ait tu cette première candidature, mais qu’aucun des nombreux journalistes qui ont « enquêté » sur son parcours politique depuis trois ans n’ait découvert cet épisode.

Quelques jours plus tôt, la direction de la rédaction régionale de France 3 Centre, cédant à une plainte d’Hervé Novelli, retirait de son site internet un reportage rappelant les liens de jeunesse du secrétaire d’Etat au Commerce avec l’extrême droite. Plusieurs sites ont rappelé à cette occasion le passé politique de cet ultra-libéral désigné pour conduire la liste UMP dans la région Centre aux régionales de 2010. Il en est même qui ont feint de découvrir qu’il avait appartenu au Front national à sa création. Quel scoopinet ! L’affaire était pourtant entendu, il y a plus de vingt-cinq ans quand on se souvenait encore que tous les militants d’Ordre nouveau [1] passés ensuite au Parti des forces nouvelles avaient forcément transité par le Front national, puisque ce dernier avait été conçu et créé par les dirigeants d’Ordre nouveau.

Cette absence de mémoire autorise à dire tout et n’importe quoi. Coup sur coup, le Front national se permet deux captations d’héritage.

D’abord celui de Jaurès que Louis Aliot s’aproprie sans vergogne. La manœuvre (grossière) a fort justement été dénoncée. Paul Quilès, longtemps député de la circonscription de Jaurès, s’emporte contre cette récupération. Notez toutefois que dans l’Humanité, le journal fondé par (justement) Jaurès, Alain Boscus, Rémy Cazals, Jean Faury, Rémy Pech, Rolande Trempé, historiens, Bruno Antonini, philosophe, Jacques Poumarède, historien du droit, notent que « l’opération qui consiste à "annexer Jaurès" n’est pas nouvelle ». Si Nicolas Sarkozy et des cercles patronaux s’y sont essayés récemment, « déjà l’entourage de Pétain s’était prêté à ce jeu sous Vichy », rappellent-ils. Au Front national, c’est même une vieille pratique que tous ceux qui se sont émus des affiches de Louis Aliot ignorent. En effet, depuis qu’en 1988 Jean-Marie Le Pen a entrepris de fêter ensemble la patrie (Jeanne d’Arc) et le travail, exhaussant ainsi un vœu formulé dès 1927 par le fasciste français Georges Valois [2], le président du FN s’est régulièrement réclamé de cette citation de Jaurès pour se présenter comme l’authentique défenseur des sans-grade et des laissés pour compte. Sans jamais aucune réaction dans le camp de la gauche. Jusqu’à cette affiche donc...

Ensuite l’héritage de Salengro, dont la captation n’est pas moins gonflée que celle de Jaurès, puisque ce ministre de l’Intérieur du Front populaire s’est suicidé après avoir été, à l’été 1936, l’objet d’une campagne de presse violente et mensongère de la part de la presse d’extrême droite qui ne lui pardonnait pas d’avoir fait voter la loi sur la dissolution des ligues. C’est pourtant cette figure du socialisme nordiste que Marine Le Pen a décidé d’enrôler de force dans sa campagne, nous a apprisLe Monde. Son argument ? Le 10 aout 1932, Roger Salengro, dirigeant et député actif de la SFIO aurait fait adopter une loi instaurant « la préférence nationale », présentée par fifille comme la « loi Salengro ». Dommage que Le Monde n’ait pas cru bon de discuter cet argument. Et surtout de le contester. Car la soi-disant « loi Salengro » n’existe pas !

Un apartheid à la française
Un apartheid à la française

La démonstration de l’inexistence de cette loi a été faite, il y a un peu plus d’une dizaine d’années dans un petit livre édité par Sos Racisme (dont je reproduis la couverture) qui passait au crible les principaux arguments du FN en faveur de la « préférence nationale ». Les jeunes militants (anonymes [3]) qui l’avaient rédigé y démontrait que la « loi Salengro de 1932 » invoquée déjà par le FN dans ses écrits et discours était « inventée de toutes pièces ». Au terme d’un petit travail de bénédictin dans les archives de l’Assemblée nationale, ils ont montré comment cette « mystification procède du collage de plusieurs éléments historiques ». Je résume ici le fruit de leur investigation :
- En août 1931, le groupe socialiste, dont Roger Salengro est membre, dépose une proposition de loi qui interdit durant une période limitée l’entrée des étrangers en France, fixe un seuil maximal de 10% de travailleurs étrangers dans les entreprises et prévoit des amendes pour les patrons contrevenants. Le même texte oblige aussi « tout chef d’entreprise à payer aux ouvriers étrangers qu’il emploie un salaire normal égal pour chaque profession, et dans chaque profession pour chaque catégorie d’ouvriers au taux couramment appliqué dans la ville ou la région où le travail est exécuté » et prévoit pour la première fois en France que « les travailleurs étrangers admis à travailler en France percevront les secours de chômage dans les mêmes conditions que les travailleurs français ». On est loin de la « préférence nationale » du FN.
- Le 10 août 1932, une loi est votée à l’initiative du gouvernement du radical Herriot, dont les socialistes ne font pas partie. Elle fixe à 5%, dans certaines branches, les quotas de travailleurs étrangers. Mais oublie de prévoir l’égalité face au salaire et au chômage. Elle est adoptée par les radicaux et la droite. Les socialistes (dont Roger Salengro) et les communistes s’abstiennent.

Dommage que cette démonstration ait été oubliée, excepté de l’un des auteurs qui a réagi sur son blog. Car, même mille fois répété, un mensonge ne devient pas une vérité.

Aux poissons rouges, j’oppose le hérisson, animal d’une espèce extrêmement ancienne puisqu’on pense qu’il existe depuis l’époque des dinosaures. Ce qui, dans mon esprit, lui confère une certaine mémoire. Autre qualité, qui n’est pas la moindre de ce petit animal et résume l’ambition de ce blog : qui s’y frotte, s’y pique !


Notes

[1] Un groupuscule néo-fasciste dissous par décret du ministère de l’Intérieur en 1973.

[2] Le fondateur du Faisceau, le premier parti fasciste français, écrivait dans Le Nouveau siècle, le 1er mai 1927 : « N’est-il pas incroyable que pour beaucoup de Français la fête de Jeanne d’Arc soit la fête de la ‘Réaction’ et pour d’autres Français celle du premier mai, soit la fête de la Révolution ? (...) Il n’est pas inutile de rappeler aux uns, poursuivait-il, que Jeanne d’Arc fut une grande travailleuse de France et aux autres que le travail n’est pas, ne pourra jamais être la marque d’une révolution destructrice... Il ne faudrait bas beaucoup de propagande, faite par un État digne de ce nom, pour arriver à fondre en une seule fête celle du premier mai et celle de Jeanne d’Arc. »

[3] Il s’agissait en fait de François Delapierre et Alexis Corbière. Le premier est aujourd’hui délégué général du Parti de Gauche. Le second est membre du bureau national du même parti et conseiller de Paris.

Commentaires de forum
  • On / Off 14 avril 2009 à 15:00

    Descendez le dictionnaire de l’étagère et regardez la définition de "social".

    Ainsi vous vous apercevrez que vous émettez un avis personnel sur une idée imaginaire : tendre vers égalité de l’ensemble d’une société.

    L’europe sociale (non, non, il n’y a pas de faute de majuscule, c’est volontairement un ’e’) ne consistant dans les discours de notre élite technocrato-économico-politico-médiatique, qu’en une dérégulation des marchés du travail.

    L’origine de cette erreur vient de notre "sécurité sociale", c’est à dire d’un mieux aller protecteur universel, mais issu d’une régulation administrative du marché du travail, normalement gérée paritairement par les employés et les employeurs.
    L’état n’a aucun droit de regard dessus, autre que le respect de la légalité. Or depuis quelques années, j’ai comme l’impression que l’état s’est accaparé le bébé et devient décisionnaire dans le sens où "si les partenaires sociaux (employeurs et employés et non la société française ou européenne) ne trouvent pas de terrains d’ententes (autrement dit si les employés ne courbent pas l’échine), nous (le gouvernement) légifèrerons..."

    Donc entendre parler d’europe sociale dans la bouche de nos politiques de et aux services des économistes, me fait doucement sourire...

    Une solution ? Au lieu de voter utile, votons tous pour le couronnement de notre princident et ainsi le grand soir arrivera + vite !

  • scum 14 avril 2009 à 17:50

    je n’arrive pas à poster chez Sébastien Fontenelle alors je vous l’envoie ici. C’est hors propos mais vous pourrez peut être le déplacer vers le site de votre collègue.

    A propos de La journée de la jupe, je trouve assez odieux le titre de votre article. Que le film vous semble réactionnaire c’est votre droit même si vous niez sans doute une partie de la réalité du vécu de certains profs qui ne sont pas tous doués pour tenir une classe d’agités machistes et violents. Que vous vous permettiez de "coller" votre nez sous la jupe (comme le laisse entendre votre titre puisque vous y sentez des odeurs anciennes, je trouve cela totalement déplacé et vulgaire. Avez vous flairé, à la manière des chiens, les "coronès" de Besson ? Non, alors pourquoi ce parallèle. Pour faire fun et provoc ? Ou bien par machisme inconscient peut être ce qui serait plus grave...

  • troglodix 20 avril 2009 à 23:32

    couronne ? quelle couronne ?
    "coJones" avec un j

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