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Par Denis Sieffert - 7 juin 2012

Un pouvoir hypnotique

Il faut, paraît-il, se garder de fixer trop longtemps la photo officielle du Président. Elle aurait de redoutables vertus hypnotiques. Rapidement, vous auriez la tête lourde, et vos paupières se fermeraient. C’est toute la magie de ce nouveau pouvoir socialiste qui, depuis un mois, a su apaiser notre pays à un point tel qu’un personnage aussi vindicatif que Jean-François Copé, interviewé l’autre matin sur France Inter, en vient à se faire l’apôtre de la « générosité ». Il a la tête lourde, Jean-François… Dans un lapsus, il confond même Fillon et Hollande.

Mais l’hypnose est une forme extrême de déni. Elle n’abolit pas la réalité. Celle des plans sociaux, celle de la crise européenne qui guette à la porte. Il faut dire que cette léthargie, en partie voulue après la frénésie sarkozyenne, est aussi la conséquence d’une situation institutionnelle singulière et provisoire. Certains ministres ne font que passer. Et la précarité politique d’un gouvernement sans majorité parlementaire n’incite guère à de grandes décisions. Le risque, c’est que cette apparente chute de tension ne se traduise, les 10 et 17 juin, par une abstention massive, alors que, précisément, les enjeux de ces législatives sont considérables.

C’est pourquoi, pour notre part, nous irons évidemment voter, et nous le ferons en cohérence avec notre vote de la présidentielle. C’est d’ailleurs ainsi que nos concitoyens raisonnent généralement. Il n’y a pas d’exemple, sous cette république, d’un scrutin législatif qui contredise la présidentielle lorsque les deux élections ont lieu à quelques semaines d’intervalle.

Mais si l’hypothèse contraire – la droite majoritaire – est improbable, elle n’est pas impossible. Nous aurions alors fait tout ça pour nous retrouver avec Copé à Matignon ! Et Nicolas Sarkozy tirant les ficelles. Chassons de notre esprit cette vilaine pensée selon laquelle tous ces meetings, toutes ces manifestations, ces débats, ces discours, ces éditoriaux n’auraient servi qu’à revenir à notre point de départ. Quels sont les autres enjeux de ces législatives ?

Alors que la présidentielle est un scrutin sans nuances – il y a un vainqueur et un vaincu, et le premier ramasse toute la mise –, les législatives, au contraire, sont tout en subtilité. Nous allons pouvoir soupeser le rapport entre la gauche et la droite, entre la droite et le Front national.

Accessoirement, nous prendrons un malin plaisir à voir quelques personnages mordre la poussière : Marine Le Pen, où vous savez, Renaud Muselier à Marseille, Nathalie Kosciusko-Morizet à Longjumeau, Frédéric Lefebvre en Amérique du Nord, Malek Boutih, peutêtre, dans l’Essonne… Et quelques autres. Voilà pour le gros oeuvre. Mais ces élections vont aussi fixer le curseur des équilibres au sein de la gauche.

Quelle place pour les Verts, qui pourraient se retrouver avec un groupe parlementaire ? Quelle place pour le Front de gauche ? Et quel partage entre le Parti de gauche et le Parti communiste ? Si l’on admet l’hypothèse d’une courte victoire de la gauche, la question est bien là : le Front de gauche et les Verts vont-ils pouvoir peser sur la politique gouvernementale ? Les écologistes ont choisi la stratégie de la pression de l’intérieur de la majorité présidentielle. Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon et de Pierre Laurent a emprunté un chemin plus audacieux et plus étroit. Ni dans la majorité, ni dans l’opposition. Mélenchon l’a déjà dit : les députés de sa mouvance ne feront pas tomber le gouvernement. Ils ne voteront aucune motion de censure déposée par la droite.

Mais cela ne les empêchera pas de mener la vie dure au gouvernement. Il s’agira d’empêcher les socialistes de foncer tête baissée dans une politique d’austérité dictée par l’Europe. Lorsqu’on entend Pierre Moscovici affirmer, dimanche, que si la gauche radicale l’emporte en Grèce, alors « la Grèce sortira de l’euro », on se convainc qu’il y a bien une « bataille des gauches ». Michel Soudais évoque par ailleurs (voir page 7) ces stupéfiantes et indécentes « recommandations » de la Commission européenne à la France, rendues publiques la semaine dernière. C’est le discours d’un parti politique ultralibéral. Comment les socialistes vont-ils vivre ces sommations ? Ce débat, dont ils ne veulent à aucun prix, vont-ils enfin devoir le mener ?

Il n’est pas impossible, en effet, que l’Assemblée nationale cesse après ces élections d’être un théâtre d’ombres, pour redevenir un lieu de conflictualité démocratique, et de votes incertains qui ne procéderaient plus d’une arithmétique immuable. Cela n’a plus été le cas depuis 1958. Un fameux bail durant lequel les députés ont été réduits au rang de sujets du gouvernement. Hormis quelques gags, sur les OGM par exemple, parce que des députés de droite s’étaient attardés à la buvette au moment du vote… Ou quelque chose comme ça. Mais on y remédiait une semaine plus tard.

La question est donc de savoir si les lignes vont vraiment bouger et si l’écho de la rue et des profondeurs de notre société parviendra désormais un peu plus dans l’hémicycle. Ce qui, dans une démocratie aussi imparfaite que la nôtre, n’est pas rien.

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