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Par Sébastien Fontenelle - 29 octobre 2011

Une Leçon D’Irrespect De Laurent Joffrin

Laurent Joffrin, directeur du Nouvel Observateur, est consterné.

Il a regardé, jeudi soir, « Nicolas Sarkozy à la télé », et il en est revenu atterré, car cette prestation du chef de l’État français, a-t-il observé, avait « pour seul objectif d’entretenir l’image du président » - de sorte qu’elle perpétuait en majesté l’archaïque « tradition de la télévision d’Etat, révérencieuse et soumise, qui perdure en France », et que ce qui devait « être un exercice d’information » ne fut en réalité « qu’une opération de communication », mâme Dupont.

Certes, précise Laurent Joffrin : « Les journalistes conviés à ce travail de ripolinage médiatique ne sont pas forcément en cause. »

Bien au contraire : « Jean-Pierre Pernaut et Yves Calvi sont de bons professionnels, chacun dans leur genre, soucieux de vie quotidienne pour le premier, attentif à la clarté et à la pédagogie pour le deuxième. »

Et d’ailleurs : « Il ont posé pour l’essentiel les questions qu’il fallait poser, telles que l’actualité les suggérait. »

(Sentez-vous bien ma langue, ou faut-il que j’appuie mieux ?)

Mais tout de même - et en dépit du « bon » professionnalisme de Jean-Pierre Pernaut et Yves Calvi : « La mise en scène compassée et solennelle de l’émission, autant que son ton - péremptoire d’un côté, respectueux, presque intimidé de l’autre - les ont manifestement dissuadés d’aller au-delà. »

Constate Laurent Joffrin, critique radical des médias.

Par exemple : « Le "droit de suite" habituellement dévolu aux journalistes, qui consiste à réitérer ou à approfondir une question éludée par le responsable interrogé ou bien à contester, voire à contredire, une affirmation hasardeuse, sans pour autant transformer l’interview en débat contradictoire (on admet volontiers que l’exercice n’est pas facile), ce droit de suite, donc, est resté lettre morte. »

En clair : Jean-Pierre Pernaut et Yves Calvi (dont le « bon » professionnalisme n’est, redisons-le, pas en cause), loin de pousser le chef de l’État français dans ses ultimes retranchements, comme doit pourtant faire le « journalisme », ont fermé leurs petites bouches.

Déplore Laurent Joffrin - qui réclame dès lors qu’on en finisse un peu vitement « avec cette cérémonie archaïque qu’on appelle "entretien avec le président de la République" et qui n’est pas digne d’une démocratie moderne ».

On devine, à lire ces crânes considérations, que si Laurent Joffrin avait été à la place de Jean-Pierre Pernaut ou d’Yves Calvi, la tonaité générale de « l’entretien » de jeudi soir aurait été fort différente.

On pressent que le président de la République en serait ressorti en lambeaux, knock-outé par le barbichu boss de L’Obs, qui sait, lui, ce que doit être le journalisme, en de telles circonstances, et qui l’aurait relancé sans tièp, s’il avait eu l’effronterie d’éluder une question - et qui n’aurait pas du tout hésité, quant à lui, à contredire sans timidité le chef de l’État français, si le chef de l’État français avait eu l’effronterie de lancer une affirmation hasardeuse.

Je crains dégun, putain, je suis Laurent Joffrin.

Or.

Par chance.

Nous disposons d’une archive, datée de 1995, où, précisément, Laurent Joffrin était à la place qu’occupaient ce jeudi Jean-Pierre Pernaut et Yves Calvi : voici, tel que le rapporte in extenso Serge Halimi dans Les Nouveaux chiens de garde, l’échange qu’il eut alors, sur France 2, avec Jacques Chirac, candidat à l’élection présidentielle, glué dans nombre d’affaires gênantes.

« Laurent Joffrin : Monsieur Chirac, je vais vous poser une question que vous allez juger, j’imagine, désagréable, mais enfin bon les journalistes ne sont pas toujours obligés de poser des questions qui plaisent aux candidats.

Jacques Chirac : Absolument.

Laurent Joffrin : Il y a eu une polémique qui a été déclenchée à la suite de la publication d’un article dans Le Canard enchaîné. Et cet article a trait, avait trait à un appartement que vous louez, que votre famille loue dans le septième arrondissement...

Jacques Chirac : C’est moi qui loue.

Laurent Joffrin : C’est vous ? Et on vous a reproché, d’une certaine manière, de bénéficier d’une opération immobilière qui vous permet de payer un loyer avantageux eu égard aux facilités que comporte cet appartement, à sa nature immobilière. Vous avez répondu que tout ça était légal et donc qu’il n’y avait pas d’irrégularité. Personne ne vous a contredit sur ce point. Mais est-ce que c’est pas quand même un peu ennuyeux pour des questions d’image, parce que ça risque quand même de vous donner un peu l’image de quelqu’un qui bénéficie, même s’il est parfaitement honnête - et tout le monde le pense - mais qui bénéficie - avec d’autres mais comme d’autres - d’un certain nombre de privilèges qui sont fermés aux citoyens normaux puisque, apparemment, le loyer en question est quand même très avantageux par rapport à l’appartement ? »

Comme l’a relevé Serge Halimi dans son livre : « Il est arrivé que des candidats soient interpellés de façon plus rude. »

Même : on pourrait presque dire, sans trop exagérer, que le « ton » de l’entretien était assez « péremptoire d’un côté » en même temps qu’assez « respectueux » et « presque intimidé de l’autre ».

Mais Dieu merci : nul(le), dans sa confrérie, ne tint grief de sa pusillanimité au respecteux et timide intervieweur, gardien de « la tradition de la télévision d’Etat, révérencieuse et soumise, qui perdure en France ».

Chacun(e) convint - tacitement - qu’il restait, nonobstant qu’il n’avait pas trop forcé sur l’irrespect, un bon professionnel.

En sorte qu’il put continuer de s’hisser vers les hautes altitudes éditocratiques : vers les sommets d’où il distribue, désormais, ses leçons de maintien journalistique.

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