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Par Sébastien Fontenelle - 6 juillet 2012

Une Visite Chez Joseph Staline

― Bonjour, monsieur Staline.

― Bonjourrr, camarrrades visiteurrrs.

― Merci de nous recevoir.

― Je vous en prie, j’ai tout mon temps : force est de constater qu’ici, à part jouer à la belote avec ce gros tricheur de Lev Davidovitch, j’ai pas grand chose à faire.

― Nous...

― J’arrête pas de lui dire, Lev, fais attention : si tu sors encore un valet d’atout, je vais encore devoir te mettre un gros coup de piolet.

― D’acc...

― Ce foutu trotskiste m’aura vraiment fait chier jusqu’au bout.

― Nous voul...

― Mais je suppose que vous n’avez pas fait tout ce chemin pour que je vous raconte des parties de cartes ?

― Non : nous voulions vous demander votre avis sur la façon dont les journalistes français ont accueilli et commenté la publication du rapport de la Cour des comptes sur les finances publiques - et la remise de ce document à Jean-Marc Ayrault, Premier ministre « socialiste », par Didier Migaud, président « socialiste » de cette cour, le 2 juillet.

― Ah, je dois dire que j’ai adoré : ça m’a rajeuni de plusieurs décennies.

― Ah oui ?

― Aaah oui : ça m’a rappelé les articles de la Pravda, quand j’ai balancé mon premier plan quinquennal, en 1928.

― Vraiment ?

― Non, pas vraiment : quand j’y repense, je m’aperçois que les journalistes de la Pravda étaient incomparablement moins serviles que ceux de Libération, ou du Monde.

― Vous êtes sévère, monsieur Staline.

― Mais juste : les gens de la Pravda n’avaient pas vraiment le choix, vous comprenez ?

― ...

― Une virgule de trop, et hop, on leur votait un stage de remise à niveau de 360 mois à Blagovechtchensk.

― ...

― Alors que les journalistes de Libération et du Monde, qu’est-ce qu’il risquent, s’il émettent un avis un tout petit peu différent de ceux du gouvernement et du patronat ?

― Rien ?

― Rien, en effet : François Hollande ne va pas du tout les déporter en Sibérie.

― Mais alors ?

― C’est comme je disais : la servilité leur vient naturellement, sans qu’il soit besoin de leur envoyer la Guépéou.

― De fait, maintenant que vous le dites...

― Rappelons-nous : qui a nommé le « socialiste » Didier Migaud à la présidence de la Cour des comptes ?

― Nicolas Sarkozy.

― Nicolas Sarkozy est socialiste ?

― Peu.

― Alors pourquoi ?

― Pourquoi quoi, monsieur Staline ?

― Pourquoi Nicolas Sarkozy a-t-il mis un « socialiste » à la tête de la Cour des comptes, plutôt que quelqu’un(e) de chez lui ?

― Pour faire genre, gadez, mâme Chabot, comme je suis ouvert d’esprit : je prends même des collaborateurs dans l’« opposition ».

Da, mais pourquoi Didier Migaud, et pas l’un(e) ou l’autre des trois derniers responsables du Parti « socialiste » qui n’ont pas encore complètement renoncé à être un peu de gauche une ou deux fois par an ?

― Oui, tiens : pourquoi ?

― Parce que Didier Migaud est, comme Nicolas Sarkozy, un sectateur (particulièrement fanatique) de la réduction de la dépense publique.

― Bon sang, mais c’est bien sûr...

― Remontons le temps : nous sommes en 1999, et Didier Migaud fait (déjà) un rapport sur la dépense publique.

― ...

― Quelle est (déjà) sa conclusion ?

― ...

― Sa conclusion est (déjà) qu’il faut « contrôler la dépense publique », et vite, ou sinon, ça va être la guerre.

― C’est donc une obsession ancienne, chez Didier Migaud.

― Très - mais elle lui vaut d’être adopté par la droite, qui n’aime rien tant que cette « gauche » qui lui pique ses slogans (sous les applaudissements de l’éditocratie barbichue).

― ...

― Donc, Nicolas Sarkozy nomme Didier Migaud parce qu’il sait que Didier Migaud, du haut de la présidence de la Cour des comptes, dira exactement ce que la droite et Laurent Joffrin attendent qu’il dise.

― ...

― Et de fait : le gars fait très exactement ce pour quoi il a été choisi par Nicolas Sarkozy.

― ...

― Ainsi : que dit le rapport de la Cour des comptes que Didier Migaud vient de remettre à Jean-Marc Ayrault ?

― Il dit que François Hollande va devoir trouver huit milliards d’euros avant mardi prochain, ou sinon, ça va être la guerre.

― En gros, c’est ça - et que préconise-t-il ?

― Une réduction de la dépense publique ?

― Absolument : on dirait l’un de ces grotesques billets de Jacques Attali, toujours les mêmes ou presque, que L’Express publie toutes les semaines.

― Mais Le Monde a trouvé que c’était un rapport brillant !

― Précisément : c’est la raison pour laquelle je vous expliquais tout à l’heure que la presse française me rappelait ma chère Pravda.

― ...

― Vous êtes Jean-Marc Ayrault, vous avez besoin de huit milliards d’euros, qu’est-ce que vous faites ?

― Nous...

― Je précise que vous n’avez pas le droit de me répondre que vous allez les prélever dans la tirelire de Liliane Bettencourt : c’est trop facile.

― Nous les prenons immédiatement là où ils sont : dans les caisses du patronat.

― C’est la réponse de bon sens que j’attendais - mais vous noterez que le rapport de la Cour des comptes n’envisage pas du tout cette possibilité.

― Pas du tout, en effet.

― Le rapport de la Cour des comptes fait comme s’il était absolument impossible de trouver huit milliards d’euros par d’autres moyens que par une réduction de la dépense publique.

― C’est incontestablement ce que fait le rapport de la Cour des comptes.

― Et nous sommes bien d’accord : c’est un horrible mensonge - puisqu’en vérité le gouvernement pourrait très facilement réunir cette somme s’il se décidait à taxer la patronat, plutôt que les retraité(e)s.

― Tout à fait horrible, monsieur Staline.

― Le rapport de la Cour des comptes est donc d’une partialité et d’une subjectivité qui défient l’entendement : je suppose que vous en êtes d’accord.

― On va se gêner.

― Bon, mais qu’en dit aussitôt Vincent Giret, journaliste chez Libération, dans un éditorial particulièrement atterrant ?

― Il en dit que c’est un « audit impartial ».

― J’aurais adoré avoir ce mec-là à la Pravda : je suis sûr qu’il aurait brillé de mille feux.

― C’est probable.

― Et que dit l’excellent Ivan Rioufol, prédicateur vendredique chez Le Figaro de Serge Dassault (de l’UMP) ?

― Il dit que le rapport de la Cour des comptes est « objectif ».

― Le cher homme : l’aurais-je trouvé dans Moscou à la grande époque du Gosplan, que j’aurais fait de lui mon propagandiste préféré.

― Et comme vous auriez eu raison, monsieur Staline.

― Nous venons donc d’établir que le rapport de la Cour des comptes était un monument d’iniquité, mais que Libération et Le Figaro le présentaient, dans une même pâmoison, comme un modèle d’équanimité : quelles conclusions pouvons-nous en tirer ?

Le Figaro, là, ment ?

― Et ?

― Et Libération là ment aussi ?

― Comme un arracheur de dents stalinien - et maintenant, si vous le voulez bien, je vais vous laisser, je me sens un peu las.

― Merci encore, monsieur Staline.

― Pas de quoi - Lev, sale trrricheur, viens un peu parrr ici : j’ai une tierrrce à carrrrrreau.

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