haut-pub
Accueil du site > Les blogs de Politis > Cannes 2010 > « Wall Street : l’argent ne dort jamais » d’Oliver Stone ; « Cuchillo palo » de (...)

Par Christophe Kantcheff - 15 mai 2010

« Wall Street : l’argent ne dort jamais » d’Oliver Stone ; « Cuchillo palo » de Renate Costa

À la rédaction de Politis, on n’a cessé, ces jours derniers, de s’interroger sur ce qu’il fallait mettre en avant, en couverture : le risque de krach financier en Europe ou le cinéma ? Voici le film qui vient résoudre le dilemme : Wall Street : l’argent ne dort jamais, d’Oliver Stone, avec Michael Douglas, présenté dans la sélection officielle, hors compétition. Il n’y est pas particulièrement question des déboires de l’euro, mais le film rend quasi transparente la mécanique financière du capitalisme d’aujourd’hui, et montre comment le moteur s’emballe, exulte, et parfois s’enraye à la limite de la cassure.

Tout l’intérêt de cette super-production, 22 ans après Wall Street, du même Stone et avec le même Douglas, est précisément de voir comment dans un tel film, réalisé par un cinéaste plutôt classé à gauche aux États-Unis, les Américains se représentent les spéculations boursières, leurs (inhérentes) dérives et « l’impitoyable univers des hommes les plus riches et les plus puissants du monde », comme le dit sobrement le dossier de presse.

Le film aurait pu aussi s’intituler le Parrain IV, à cette nuance près que la nouvelle mafia tue de manière plus soft, poussant au suicide plutôt que tirant au pistolet. Sinon, les similitudes sont troublantes : les camps (banques ou holdings) qui se détruisent les uns les autres ; les chefs de gangs financiers qui cherchent à dominer les marchés (le personnage de Michael Douglas, Gordon Gekko, et son rival, Bretton James, interprété par Josh Brolin) ; les jeunes loups, adoubés par les anciens et fidèles à leurs maîtres (le personnage joué par une nouvelle jeune vedette d’Hollywood, Shia LaBeouf, drôle de patronyme pour un sacré comédien, qui partage la vedette avec la superstar Douglas).

Un autre titre aurait pu convenir également, celui-là déjà pris par Scorsese : Casino. Car ces gens sont présentés comme des joueurs invétérés, risquant tout, ou plus exactement tout l’argent des autres, pour un profit au centuple, supermenteurs et archi-escrocs. Gordon Gekko sort d’ailleurs d’un séjour de prison long de huit années au début du film. Mais attention à la morale de l’histoire ! On imagine que le film nous dit que cette tombola géante, faite de subprimes, de crédits et de rumeurs toxiques, est moralement glauque et entraîne de la misère (invisible, du reste). Mais, en réalité, ce que le film nous montre est autre : Gordon Gekko et Bretton James sont malgré tout de sacrés personnages (même si le premier est plus sympathique que le second, parce qu’il veut reconquérir l’amour perdu de sa fille gna gna gna, niaiseries dont le cinéma américain ne peut décidément pas se passer…), et seul le plus fort parviendra à ne pas se faire prendre. C’est que ça n’est pas tout à fait la même chose…

Est-ce vraiment de la naïveté chez Oliver Stone, qui par ailleurs a recours à un bric-à-brac visuel – surimpression de chiffres, de courbes, d’écrans informatiques… – croyant peut-être réussir ainsi à « illustrer » le monde de la finance ? Ces propos du cinéaste, au sujet de son premier Wall Street, d’une lucidité plus qu’approximative, sortis du dossier de presse, me laissent, quoi qu’il en soit, tout aussi pantois : « J’ai conçu Wall Street comme un conte moral, et je crois que beaucoup de gens ne l’ont pas compris ainsi. C’est incroyable le nombre de gens qui sont venus me voir depuis toutes ces années pour me dire : “C’est votre film qui m’a donné envie de faire carrière à Wall Street.” Nombre d’entre eux ont aujourd’hui la trentaine ou la quarantaine et ils s’en sortent bien à Wall Street – je devrais sans doute préciser que ce sont des traders honnêtes »

Changement complet de registre avec Cuchillo de palo, un documentaire de la Paraguayenne Renate Costa, présenté par l’Acid, et qui porte pour sous-titre le numéro 108. « 108 », sous la dictature interminable d’Alfredo Stroessner (1954-1989), désignait les homosexuels, dont il fut établi une liste au début des années 1980, à Asuncion, la capitale. Ces homosexuels furent emprisonnés et torturés.

Or, Renate Costa réalise un film sur son oncle décédé dix ans plus tôt, Rodolfo, qu’elle a peu connu mais qui lui inspire beaucoup de tendresse. Cet oncle, qui était l’un de ces « 108 », aurait voulu être danseur et non forgeron comme son père et ses frères, aurait souhaité vivre tranquillement sa différence, mais il fut écarté par sa famille, et persécuté dans son pays par un dictateur, dont on apprendra dans le film les motivations : son propre fils était homosexuel !

Film enquête, film intimiste et film politique à la fois, Cuchillo de palo ressuscite le souvenir d’un homme par l’intermédiaire de témoins que la réalisatrice interroge, elle-même se plaçant dans le champ, signe de son implication affective dans l’histoire qu’elle déroule. Ce qui frappe, c’est que les plus aimants de Rodolfo ne sont pas ceux que l’on nomme habituellement « les proches ». C’est un travesti, vieillissant, bouleversant, qui tombe dans les bras de Renate. Ce sont des homosexuels, qui ont subi les mêmes sévices, et qui se souviennent de lui. C’est une femme, qui fut la confidente de Rodolfo, et qui raconte ce qu’il a enduré quand il était aux mains des tortionnaires.

Sans cesse, Renate Costa interroge aussi son père. L’amour qu’elle lui porte vient cogner sur l’intransigeance de celui-ci envers son propre frère, qui aurait commis « une faute » impardonnable, condamnée, dit-il, par la police et la Bible. La séquence où la cinéaste et son père restent tous deux murés dans leur silence d’incompréhension est insoutenable. Elle donne aussi la mesure du rejet viscéral que suscite l’homosexualité, c’est-à-dire l’altérité, chez un homme banal, vingt ans après la fin de la dictature…

Commenter (7)

Commentaires de forum
  • jacquadit 15 mai 2010 à 17:20

    Je me permets de vous envoyer le lien d’une conférence d’A.L.R qui me semble particulièrement éclairante et de vous signaler un "Munich" de J.Généreux dont vous trouverz les réfrences via Google.

    http://www.dailymotion.com/video/xz...

    Répondre à ce commentaire

  • Bob l’éponge 15 mai 2010 à 19:30

    « mais le film rend quasi transparente la mécanique financière du capitalisme d’aujourd’hui, »

    Oh par pitié, arrêtez de vous faire le vecteur de cette propagande hideuse. Comme s’il existait un "bon" capitalisme, celui d’"avant", du bon vieux temps, comme si le libéralisme (ou le néolibéralisme, tant qu’à noyer le poisson) n’était pas l’une des conséquences nécessaires au capitalisme lui même (comme le furent le régime nazi et le capitalisme d’état stalinien).
    Le capitalisme d’aujourd’hui ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Il était comment hier ?

    « Le crédit public et le crédit privé étaient naturellement ébranlés(...) Mais l’ancien Etat avait disparu et la révolution était dirigée avant tout contre l’aristocratie financière. Les oscillations de la dernière crise commerciale en Europe n’avaient pas encore cessé. Les banqueroutes succédaient encore aux banqueroutes.
    Le crédit privé était donc paralysé, la circulation ralentie, la production stagnante, avant que n’éclate la révolution de février. » Marx. Les Luttes de Classes en France, Chap1 De février à juin 1848.

    Le capitalisme d’aujourd’hui ? C’est honteux de propager des mensonges si éhontés.

    Répondre à ce commentaire

  • Bob l’éponge 15 mai 2010 à 19:38

    Excusez la figurine de style de la fin, quelque peu redondante et pas vraiment gracieuse.
    C’est la rage (mince alors, justifiez-vous au moins, c’est quoi le capitalisme d’hier ? le capitalisme paternaliste, quand le patron était une sorte de mini Staline avec ses ateliers dortoirs, ses cantines dans l’usine et ses propres magasins dans l’entreprise même- comme ça le peu d’argent des ouvriers était toujours dépensé au profit du "papa" patron. Ou alors vous pensez peut-être à la fumisterie que fut le concept "d’Etat providence", on voit où ça a mené après la crise de 29....)

    Répondre à ce commentaire

  • Michel Gros 16 mai 2010 à 15:06

    Qui te parle pour le capitalisme du bon et de celui d’hier, Bob ?
    Il semble que tu n’arrives pas à passer l’éponge sur les crypto références de ton entendement de ...
    Merde, je m’excuse, je suis sûr que tu es de Gauche, de Gauche, de gauche, de gôche, de ... ceux qui bazardent l’hypothèse communiste !!!

    Répondre à ce commentaire

  • Bob l’éponge 16 mai 2010 à 18:36

    >>Qui te parle pour le capitalisme du bon et de celui d’hier, Bob ?

    Je vous répète donc la phrase entière de notre ami critique :
    "transparente la mécanique financière du capitalisme d’aujourd’hui, et montre comment le moteur s’emballe, exulte, et parfois s’enraye à la limite de la cassure."
    Lisons attentivement cette phrase, il est question du capitalisme d’aujourd’hui (donc financier, néolibéral et tout le blabla, bref, le "nouveau" capitalisme inventé par Reagan et Tatcher) et la mécanique de ce capitalisme d’aujourd’hui est digne d’un moteur qui "s’emballe, exulte, et parfois s’enraye à la limite de la cassure".
    Or les crises, les cassures, les paradoxes dans le système sont des phénomènes propres au capitalisme, depuis que le capitalisme est capitalisme, hier, aujourd’hui, demain. Il suffit d’étudier un peu son histoire et ses mécaniques internes (accumulation du capital par rapport au travail, investissements, surproduction, crises).

    >>Il semble que tu n’arrives pas à passer l’éponge sur les crypto références de ton entendement de ... Merde, je m’excuse, je suis sûr que tu es de Gauche, de Gauche, de gauche, de gôche, de ... ceux qui bazardent l’hypothèse communiste !!!

    Et après ? Je ne comprends pas vos mots, est-ce du mépris ? Oui, je suis communiste, marxiste plus exactement (bref, rien à voir avec ces traîtres du PCF et autres staliniens qui font le jeu du capitalisme). Y-a-t-il un problème ? En quoi les analyses philosophiques et économiques de Marx et Engels peuvent être "cryptiques".
    Je peux vous prouver par A+B que le capitalisme est tel qu’en lui même aujourd’hui comme hier, que les dérives et les scandales que l’on attribue au néolibéralisme sont ceux du capitalisme dans son essence même, mais ça ne va pas vous satisfaire, car vous allez sentir le "communiste" (et avec ce mot toutes les propagandes, encore !, que la bourgeoisie n’a eu de cesse de tisser autour de ce terme. Cette bourgeoisie qui a réussi l’incroyable tour de force de faire passer la russie de Staline, non pour ce qu’elle fut : c’est à dire l’avatar le plus épuré du système capitaliste, mais pour une expérience communiste. Et le pire...c’est qu’il y a des milliers de gogos, sans jamais avoir étudié les rouages du capitalisme, qui croient candidement à de tels mensonges).

    Un peu de lecture, sur le supposé "capitalisme d’aujourd’hui" :
    http://fr.internationalism.org/ri41...

    Répondre à ce commentaire

  • trucula 16 mai 2010 à 20:09

    en lisant vos messages, j’en viens à me demander si vous avez dépassé le 1er paragraphe de la critique, et si la question du cinéma vous intéresse, ou alors vous avez un lien qui vous signale dès qu’un message contient le mot capitalisme ? Ce film a l’air de poser des questions autrement problématiques et interessantes que vos injonctions lexicales...

    Répondre à ce commentaire

  • Michel Gros 17 mai 2010 à 09:17

    Les systèmes, comme les êtres, évoluent. Changent d’apparence. Bousculent leurs catégories. Et, je te le concède Bob, maintiennent ainsi vivant le cœur de leur fondement et de notre désespérance. Toutefois, rien dans l’article de Christophe Kantcheff n’autorise la suspicion d’une caution à l’égard d’un système qu’il réprouve, j’en suis sûr, tout autant que toi. Le ravalement financier du capitalisme ainsi que la figure perdue du "prolétariat" marxien, ne peuvent pas être passés sous silence pour qui veut comprendre le temps du négatif à construire, ici et maintenant. La bible marxiste, pas plus que la debordienne, ne suffit plus pour cette construction.

    Répondre à ce commentaire

Commenter

haut-pub
« février 2012
lun. mar. mer. jeu. ven. sam. dim.
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
 

fl_g_signature
Conception éditoriale › Xavier Frison    Conception graphique › Clémence Knaebel    Design sonore › Cédric Boit    Développement › Résaction    Site réalisé avec Spip
fl_d_signature