Retraite murée

Le quotidien d’une maison de retraite à Jérusalem, isolée du monde par le mur de « sécurité ».

Jean-Claude Renard  • 15 novembre 2007 abonné·es

Une échelle de bois appuyée contre un muret. Des femmes en descendent, chargées de cabas, s’éloignent dans la pente. L’une d’elles revient sur ses pas, fait chuter l’échelle le long du muret grillagé. Un vieil homme coiffé d’un bonnet noir se fait galant en aidant une autre femme à franchir la hauteur. Puis il jette un coup d’oeil à travers une lucarne donnant sur le mur de «~sécurité~» en pleine construction. Pile devant l’entrée de la maison de retraite Notre-Dame-des-Douleurs, à Jérusalem.

Haut de neuf mètres, le mur a isolé l’hospice du monde. Il s’est retrouvé en zone israélienne, de nombreux pensionnaires ont vu s’espacer les visites de leurs proches, qui résident pour la plupart en Cisjordanie. Et le muret grillagé est pour quelque temps encore un raccourci hardi mais casse-gueule pour regagner l’animation du centre. Même le personnel doit effectuer un parcours du combattant avant de joindre son lieu de travail. «~Faut avoir le moral, s’exclame un infirmier, tout en rasant un patient, venir ici, c’est difficile~! On doit faire avec. Et puis la route est longue avec les check-points, l’armée, la police, les routes fermées.~» Dans une autre pièce, d’autres infirmiers orchestrent le ballet des vieillards en fauteuil roulant. «~Sans autorisation spéciale, renchérit une femme en cuisine, on ne sort pas de chez soi. Tout est bloqué, on ne respire plus~!~» Jad, lui, toujours coiffé de son bonnet noir, poursuit sa petite promenade alentour. Mi-perplexe, mi-désabusé. Depuis la maison de retraite, il accompagne du regard la circulation des camions charriant des pans entiers de mur, longs de plusieurs mètres. Pour peu qu’un camion tombe en panne, au détour d’un virage, devant l’hospice, c’est le bordel. À quelques mètres, l’épicier mouronne pour ses clients qui ne viennent plus. Il gobe les mouches, feuillette un canard. Il tue le temps. «~Welcome to ghetto~» , souffle un graffiti. Tandis que Jad n’en finit pas de déambuler en son jardin. Dans l’hospice, d’une chambre à l’autre, d’un couloir à l’autre, hors l’hospice où ses déambulations s’épuisent toujours au pied du mur de «~sécurité~».

Le réalisateur Georgi Lazarevski, déjà auteur du documentaire Voyage en sol majeur , en 2006, concentré sur la figure de son grand-père, ne commente aucune image. Le discours des vieillards tisse la toile du récit. Rares alors sont les étincelles éclaboussant le cadre. Deux vieilles dames qui poussent la chansonnette, une autre qui s’accroche au plaisir de fumer sa clope, deux pas de danse esquissés sous les notes saturées d’un clip, Jad cueillant des fruits dans la verdure d’un arbre. Rien de moins que le discours ordinaire d’une maison de retraite. Ça gigote dans la nostalgie, les froufrous de l’antan, réclame un peu d’amour, encore un peu. Discours attendu, mais avec le mur en plus, qui ajoute l’inutile au désagréable. Les images disent la confusion entre le sentiment d’abandon et la vie qui s’asphyxie par un mur absurde.

Du tragi-comique virant à la tragédie. L’édification du mur s’est faite ici agent de la dépression. «~C’est comme si je me retrouvais dans une prison, dit un aide-soignant. On n’a plus envie de rien. On travaille, on mange, on dort. Rien de plus. Une vie de bêtes.~» Et les familles qui n’arrivent toujours pas, faute d’autorisation, de laissez-passer. À la réclusion que représente la maison de retraite, le mur ajoute donc son poids symbolique. Au nom d’une «~sécurité~» honteuse. Un enfermement dans l’enfermement. Ç’en crève dans l’isolement, doucement, sans bruit, sans personne, dans le silence, sinon le roulis des camions obstinés qui soulignent la construction du mur, qui avance inexorablement.

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