« Il faut parfois savoir interdire… »

Pour le chercheur Bernard Rousseau, spécialiste des questions d’eau à France nature environnement, le drame des inondations traduit l’incapacité de la société à soumettre les appétits économiques aux impératifs de sécurité.

Patrick Piro  • 22 avril 2010 abonné·es

POLITIS : À la suite de la tempête Xynthia, le gouvernement veut raser des centaines de maisons. Est-ce une bonne solution ?

Bernard Rousseau : Il est déjà arrivé que l’on élimine quelques maisons à la suite d’une inondation. Mais on ne peut pas gérer la situation post-Xynthia, d’une tout autre ampleur, avec cette dose d’arbitraire. Certaines maisons visées n’ont même pas été inondées. D’ailleurs, le gouvernement semble faire marche arrière.
Cependant, il est légitime de vouloir interdire toute urbanisation dans ces endroits, en raison du risque catastrophique avéré. Par exemple, en Lozère ou en Haute-Loire, les orages cévenols peuvent faire dévaler, en quelques heures, de véritables murs d’eau avec d’énormes débits dans des vallées étroites. Les autorités ne disposent alors que de très peu de temps pour sauver des vies. Avec la tempête Xynthia, la baie de l’Aiguillon, en Vendée, a connu un phénomène similaire : quand la mer submerge ou détruit une digue, c’est l’inondation subite avec des niveaux d’eau importants. On peut bien envisager de renforcer les digues pour réduire le risque au minimum. Mais il ne sera jamais nul, il dépendra de l’ampleur de l’événement naturel.

Quand le risque concerne des inondations moins brutales, pourrait-on envisager une certaine souplesse dans les aménagements ?

En Loire moyenne, en aval du Bec d’Allier, ou pour la Seine à Paris, par exemple, les crues peuvent mettre plusieurs jours avant de se manifester. Mais à supposer qu’on autorise une certaine urbanisation en raison d’une moindre probabilité de danger, qu’est-ce qui garantira aux autorités que les populations accepteront d’évacuer, même en prévision d’une forte élévation du niveau d’eau ?
Attention aussi aux discours faussement rassurants. Il y a quelques années, Claude Allègre affirmait que s’il n’y avait plus d’inondations à Paris, on le devait aux barrages en amont. Or, leur capacité d’écrêtage est modeste, il est notoire que leur efficacité serait très limitée en cas de crue du type de celle de 1909. Pourtant, la population peut considérer que ces propos tenus par un scientifique valent garantie de sécurité, et peut revendiquer que l’on autorise des constructions en zone inondable.

Alors, faut-il radicalement les interdire ?

C’est la réponse basique, que j’ai soutenue… mais elle est très difficile à tenir.
Aujourd’hui, en Loire moyenne, l’une des zones françaises les plus sensibles, 300 000 personnes vivent dans le lit majeur du fleuve, inondable lors de crues exceptionnelles comme en 1856. Plus d’une centaine de digues avaient été submergées ou rompues.
Or, depuis cent cinquante ans, on n’a pas connu d’événement de cette ampleur, ce qui a créé une situation très délicate à gérer : comment maintenir une pratique constante du risque – notamment des interdictions de construction –, alors que le dynamisme économique et démographique exerce une pression continue ? Toujours plus de bureaux, de zones commerciales et industrielles, de pavillons en quête de surface. Et comme les terres inondables sont les moins chères… Comme partout, les règles du business jouent à plein. Des agriculteurs en fin de carrière sont incités à vendre des centaines d’hectares « pour s’assurer une retraite ». Les acteurs de l’urbanisme poussent, et les élus locaux transigent, pour le développement de leur commune, pour les emplois, etc.

Pourtant, les maires ont obligation d’adopter des règles d’urbanisme restrictives…

Ces plans particuliers du risque inondation (PPRI) sont le résultat de compromis entre les intérêts des uns et des autres. En Vendée, on a laissé construire parce qu’il est acquis que « les gens veulent habiter en bord de mer ».
Et puis s’applique une règle tacite : là où il y a déjà urbanisation, pourquoi pas sur la parcelle voisine ? Ainsi, de proche en proche, les constructions s’étendent.

Tous complices, alors ?

Pour faire appliquer le « zéro construction » et contrecarrer les pressions exercées sur l’administration par les élus – parfois députés ou ministres –, il faudrait un État fort, capable de s’imposer face à la loi du business. Ce n’est pas le cas.

Alors que faire ?

Arrêter d’étendre les villes en les densifiant en logements plutôt qu’en bureaux à l’occupation incertaine ; élaborer des schémas d’urbanisme diminuant la vulnérabilité, en autorisant des maisons à étage, en ménageant des échappatoires pour l’eau, en interdisant par règlement de construire par endroits ; mieux informer la population et entretenir une culture du risque, par des conférences, des formations, etc., afin de la préparer à affronter le risque.

Cela pourrait-il empêcher la répétition de drames comme Xynthia ?

Je n’en suis pas certain. La demande pressante de sécurité qui surgit met avant tout en scène de manière émotionnelle l’impuissance des politiques et de la société. La construction en zone inondable n’est qu’une manifestation, singularisée par le danger qu’elle représente, d’une dérive plus générale qui dépasse largement l’urbanisme : la pression du business, la spéculation, la volonté d’expansion permanente, etc. Pourquoi faire plus de cas de ces événements incertains, alors que nous ne sommes incapables d’éviter que le froid ne tue des dizaines de personnes en hiver, risque éminemment prévisible ?
Propos recueillis par Patrick Piro

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