Cartes en mains

Une radiographie de la France et une analyse critique des visions géographiques du monde. Deux ouvrages réjouissants.

Denis Sieffert  • 22 décembre 2011 abonné·es

Deux ouvrages originaux ont fait notre bonheur ces jours derniers. Ils peuvent faire celui de qui les recevra en cadeaux pour les fêtes de fin d’année. Ils ont en commun de reposer sur la cartographie. Le premier, d’une facture plus classique, est l’œuvre quasi annuelle du tandem Boniface-Védrine. Cette fois-ci, le directeur de l’Iris et l’ancien ministre des Affaires étrangères de Lionel Jospin nous proposent un Atlas de la France associant analyses diachronique et synchronique.

On y observe les métamorphoses de la France depuis ses origines gauloises et franques jusqu’à aujourd’hui, en passant par un pays amputé par le partage de l’empire carolingien, reconstitué sous Philippe-Auguste, puis de nouveau mutilé par l’invasion anglaise et la résistance bourguignonne, en partie reconstitué par le traité de Wesphalie (1648), dominateur sous Louis XIV, et plus encore sous le Premier Empire, amoindri après la défaite de 1870. On y mesure aussi les flux et reflux de la colonisation. Au total, une vingtaine de cartes, chacune commentée par une brève synthèse. Un survol visuel de deux mille ans d’histoire en une trentaine de pages.

La deuxième séquence, synchronique, propose un savoir plus rare. C’est un « portrait de la France d’aujourd’hui » . Pareillement, une vingtaine de cartes et les textes s’y font écho pour passer au crible les caractéristiques démographiques du pays, sa santé économique et sociale – où l’on se rend compte du recul industriel au profit des emplois de service, et du potentiel en énergies renouvelables –, ses infrastructures, sa compétitivité, sa recherche, ses ressources énergétiques, ses médias, son tourisme, son système de santé, sa politique d’environnement et même sa gastronomie.
À la charnière de cette séquence et de la dernière, qui examine la place de la France dans le monde, les auteurs se penchent sur son « engagement européen » et son influence au travers de son réseau consulaire. La dernière partie situe la France dans la mondialisation à travers ses échanges commerciaux, et ses relations politiques et culturelles avec ses principaux partenaires ou de grands ensembles, comme le monde arabe.

La conclusion, nécessairement prospective, apparaît plus délicate tant la France dépend aujourd’hui, pour le meilleur et souvent pour le pire, d’une Europe qui ressemble plus à une zone de libre-échange qu’à une nouvelle entité politique.

L’autre ouvrage que nous voulons recommander à nos lecteurs est celui du géographe Michel Foucher. Il explique lui aussi le monde par la cartographie. Mais le géographe se plaît à nous déstabiliser en proposant parallèlement une critique de la cartographie, qu’il relativise en montrant d’abord la difficulté, et même l’impossibilité, du passage d’une Terre ellipsoïde en trois dimensions sur un plan à deux dimensions. Plus encore, Michel Foucher nous rappelle qu’une carte n’est qu’une représentation du monde et qu’elle comporte obligatoirement sa part de subjectivité et d’ethnocentrisme. Il suffit de placer « notre » nord au sud pour avoir une autre vision du monde. Celle de la cartographie alternative australienne, par exemple.

Michel Foucher nous suggère des « renversements » plus complexes encore. Ceux auxquels procèdent des géographes états-uniens depuis les années 1960 notamment, rognant sur les extrémités des continents pour restituer la rotondité de la Terre. Fort de cette mise en garde méthodologique – la cartographie est toujours politique, nous dit en substance l’auteur –, Michel Foucher nous propose ensuite plusieurs regards sur le monde. Conclusion provisoire : ce sont toujours des « regards », et ce n’est jamais vraiment « le » monde. Ainsi, « le monde selon l’agence de notation Standard and Poor’s », ainsi la carte de la dette publique des États, pour rester dans l’actualité. Le monde vu de Chine mérite aussi que l’on s’y arrête. Il ne s’agit plus ici de dilatation des formes ni d’aucune transformation morphologique, mais bien de la projection des intérêts chinois actuels ou en cours de réalisation dans le monde. À l’appui de cette carte, le géographe retrace les itinéraires du président Hu Jintao lors de ses visites officielles, entre 2003 et 2010. Les centres d’intérêt et les convoitises de la Chine postcommuniste surgissent sans ambiguïtés. La carte reflétant le « projet géopolitique américain » n’est pas moins déconcertante ni moins édifiante.

Chemin faisant, Michel Foucher aborde à sa manière de géographe toutes les grandes questions de l’époque : le pétrole, le nucléaire, l’eau, les migrations, les inégalités sociales, l’insécurité alimentaire, les « murs » et les grands conflits régionaux et internationaux… Une encyclopédie à lunettes multiples et pleine d’imagination.

On ne sacrifie guère dans Politis à l’impératif consumériste des cadeaux de Noël, mais voilà tout de même deux conseils pour tout de suite ou un peu plus tard. Enfin, nous serions injustes si nous ne citions pas les noms des cartographes qui ont plus que collaboré à ces ouvrages : Cyrille Suss pour l’ Atlas de France , et Pascal Orcier pour le livre de Foucher.

Idées
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