Pour ou contre le système de parrainage ?

Marine Le Pen doit-elle pouvoir se présenter ? Au nom de la démocratie, une majorité de Français répondent « oui ». Le philosophe Jean Salem est plus réservé.

Politis.fr  • 2 février 2012 abonné·es

Illustration - Pour ou contre le système de parrainage ?

Jean-Daniel Lévy, directeur de l’institut de sondages Harris Interactive, analyse ici les enquêtes d’opinion réalisées sur ce sujet.

Ce que je peux dire, c’est ce qui ­ressort des différents types d’enquêtes d’opinion [^2] que nous avons réalisées sur cette question. Il y a aujourd’hui un double regard des Français. Le premier concerne la démocratie : ils ­pensent d’une manière générale que les principales forces aujourd’hui en ­présence devraient pouvoir participer à l’élection présidentielle. Sur ce point, la personnalité qui semble emblématique, c’est Marine Le Pen, et les enquêtes indiquent qu’un peu plus d’un Français sur deux estime qu’elle devrait pouvoir se présenter, et donc obtenir les 500 signatures, même si on sait bien qu’il n’y a pas 55 % des Français qui veulent voter pour elle.

Le deuxième aspect concerne une interrogation sur le mode de parrainage et la capacité à définir de manière relativement nette qui est représentatif et qui ne l’est pas. Si l’on revient, par exemple, à la période de 2002, la perception que pouvaient avoir les Français, ce n’était pas qu’il y avait trop de candidats, mais qu’une partie de la gauche n’avait pas forcément voté pour le « bon candidat » au premier tour, à savoir pour Lionel Jospin. Aujourd’hui, on voit plutôt une interrogation sur la manière de procéder pour que le système démocratique fonctionne bien, plutôt qu’une volonté de restreindre à proprement parler la présence de telle ou telle force politique qui existerait de par les autres types de scrutin.

Enfin, se pose aussi la question de l’anonymat des élus susceptibles de donner leur parrainage. Sur ce point, on sait par les études qui ont été faites qu’il y a en général un lien assez intime, notamment pour le candidat Le Pen, entre le vote pour Le Pen proprement dit et les 500 parrains tirés au sort dont le nom est rendu public. Ainsi, les maires qui ont donné leur parrainage à Jean-Marie Le Pen en 2007 étaient des maires de communes où le vote FN était déjà important ou supérieur à la moyenne. Des pressions peuvent évidemment exister, mais il y a souvent une assez grande cohérence entre le climat politique dans lequel évolue le maire et le fait d’accorder ou non son parrainage à une force telle que le Front national. 

Jean Salem*, philosophe et directeur du Centre d’histoire des systèmes de pensée moderne, ne partage pas l’opinion dominante.

Jean Salem Depuis près de vingt ans, Le Pen et son parti repassent ce même plat à chaque élection présidentielle, et j’ai du mal à croire qu’ils n’arriveront pas, comme à chaque fois, à obtenir leurs 500 parrainages ! Bien sûr, ce système des 500 parrainages est critiquable, et l’on pourrait sans doute en imaginer un autre ! Mais il faut quand même observer que c’est là un point de droit très mineur – même si c’est la « question du jour », puisque ce sont Le Pen et sa fille qui fixent désormais l’agenda politique, non sans délivrer des « informations » qui ne sont jamais que les leurs… Il s’agit d’un tortionnaire, d’un nanti, qui prend la pose du persécuté. Or, ce sont plutôt les gens à qui il s’en prend, en premier lieu les travailleurs immigrés, qui sont les véritables persécutés !

Pour revenir au fond du problème, je pense donc que l’occasion est obscène, et qu’il s’agit d’un scénario bien rodé et systématiquement répété par cet ancien tortionnaire – pour le compte de lui-même ou d’un membre de sa famille. Cela dans un climat où l’extrême droite obtient près de 20 % des suffrages exprimés à peu près partout, dans une Europe qui s’abstient massivement et qui ne s’intéresse plus guère à ce que j’appelle dans mon livre le « cirque électoral ». Et puis on ferait bien de se rappeler que les peuples peuvent se tromper et que le parti nazi a obtenu entre 35 % et 50 % des voix selon les régions, aux élections allemandes de mars 1933. Avec une moyenne nationale de 44 %, Hitler « méritait » donc d’être chancelier, si l’on s’en tient au langage de la démocratie formelle. Or, la démocratie ne se réduit pas, selon moi, à un ensemble de règles formelles : c’est un combat, lucide et permanent, contre les tendances lourdes du capitalisme à régler ses problèmes structurels par le recours à l’autoritarisme, au fascisme et, s’il le faut, à la guerre !

Dans un paysage de crise généralisée, de perte des repères, de mépris pour les politiciens, après vingt ou vingt-cinq années d’amalgames (« ce-sont-les-même-qui-votaient-communiste-et-qui-aujourd’hui-votent-Le-Pen », « les extrêmes se rejoignent », etc.), on découvre que Mme Le Pen peut parler de la cherté de la vie, du désastre économique qu’a provoqué l’euro dans le budget des couches populaires, qu’elle peut attaquer le néolibéralisme ! Qu’elle s’intéresse aux couches populaires ! Mussolini n’était-il pas issu du Parti socialiste italien ? Et il y a bien le mot « socialisme » dans l’expression « national-socialiste » ! Bref, les fascistes ont toujours flatté l’ouvrier pour arriver à leurs fins et pour gérer le capitalisme de la manière la plus sanglante.

Enfin, je déplore que le Président Mitterrand, plutôt que d’interdire ce qui n’était alors qu’un groupuscule fascisant, ait tout fait pour qu’il se développe. Mais je concéderai volontiers que, de même que la proportionnelle est, dans la tradition de la gauche, le mode de scrutin le moins injuste, de même l’accumulation des barrières opposées à nombre de candidatures, dans un paysage bipartisan (avec deux candidats qui sont censés capitaliser les prétendus « votes utiles »), tend à empêcher les petits partis d’extrême gauche, le parti des abstentionnistes, les représentants des bébés phoques, et les néofascistes, de défendre facilement leurs couleurs. D’un point de vue institutionnel et dans le cadre très étroit de la « monarchie républicaine » à la française, ce petit point de droit, d’abord adopté pour écarter des Marcel Barbu et autres candidats loufoques, est effectivement assez surprenant.

*Dernier ouvrage paru : Élections, piège à cons ? (Flammarion)

[^2]: Voir notamment enquête Harris Interactive réalisée entre le 11 et le 13 janvier : http://www.harrisinteractive.fr/news/2012/16012012b.asp

Clivages
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