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Bio : « Nous sommes la mauvaise conscience de l’agriculture conventionnelle »

Les Bignon considèrent l’agriculture biologique comme indispensable à l’animation du territoire, mais craignent une industrialisation de la filière.

« Notre usine c’est le sol, la terre. » Damien Bignon, cheveux grisonnants en bataille et lunettes noires posées sur le nez, s’accroupit dans un champ de lentilles, à quelques hectomètres de sa ferme des Beurreries, sur le plateau de la plaine de Versailles. « Les petits nodules qu’on voit sur les racines là, ils servent à capter l’azote contenu dans l’air, explique-t-il, pédagogue, en déterrant une repousse de lentille. Comme ça, pas besoin d’azote industriel, ni d’engrais. »

Sur la parcelle adjacente, du maïs, « non-irrigué » précise-t-il, pour nourrir ses quelque 3 000 poules. « Nous avons de la chance, la terre est fertile dans la région. Par endroit, nous avons jusqu’à trois mètres de limon. »

En 1991, Damien Bignon a tout juste 32 ans lorsqu’il reprend l’élevage industriel de poules pondeuses de ses parents, en compagnie de son épouse Marie-Hélène. Rapidement, le mode d’agriculture conventionnel les rebute. Le traitement des gallinacées surtout, enfermées dans des cages minuscules à longueur de journée.

« Je ne m’y suis jamais habituée » , souffle Marie-Hélène, ancienne infirmière en milieu hospitalier. « Huit ans plus tard, nous sommes passés à l’agriculture biologique, relate Damien, voix calme et posée, un épi de maïs dans les mains.

Nous étions dans une démarche de transition écologique et d’animation du territoire. » Aujourd’hui, les grilles ont disparu. Les poules gambadent à l’air libre, ne rentrant dans leur hangar que pour pondre et pour se reposer.

« La valeur n’est pas que dans le prix »

En plus du maïs et des lentilles, destinées notamment aux cantines scolaires du coin, le couple cultive de l’épeautre, de la luzerne pour les vaches d’une ferme voisine, du blé et du seigle sur ses 175 hectares de terres. « La bio, c’est beaucoup plus de boulot. Il faut désherber plus souvent par exemple. Mais à l’époque, la transition m’a complètement remotivé » , sourit Damien Bignon.

Côté finances, «tout se passe bien » . La vente en circuit court dans une quarantaine d’Amap, de biocoops et de magasins de producteurs permet au couple de maîtriser ses coûts de production et d’éviter les fluctuations de prix dont pâtit l’agriculture conventionnelle.

« Le problème du conventionnel, c’est que le prix n’a plus de sens. Les centrales d’achat veulent juste acheter moins cher que le concurrent, et c’est le producteur qui finit toujours par trinquer, se désole-t-il. La question est de savoir comment se forme la valeur d’un produit. Pour nous, la valeur n’est pas que dans le prix, mais dans le sens de l’alimentation. C’est nous qui trouvons un prix acceptable pour le consommateur. Pourquoi toujours aller vers le bas ? De toute manière le consommateur paie indirectement, via la pollution de l’eau causée par les pesticides, par exemple. »

Les Bignon regrettent la taylorisation du travail agricole. «Nous prenons une heure chaque jour pour ramasser les œufs. Dans certaines exploitations, ils ramassent toute la journée!» - Sasha Mitchell

D’abord adhérents à la FNSEA, les Bignon rejoignent la Confédération paysanne en 2002, trois ans après leur conversion à l’agriculture biologique. « La FNSEA promeut une agriculture mortifère, s’indigne Marie-Hélène, aujourd’hui membre du bureau de la Confédération paysanne des Yvelines. Le consommateur est considéré comme un simple ventre à remplir et il est réduit à ses instincts les plus basiques. »

Damien, qui a été président du Groupement des agriculteurs biologiques d'Ile de France, complète : « Nous sommes un peu la mauvaise conscience de l’agriculture conventionnelle. Certains ne supportent pas d’imaginer que la bio puisse fonctionner. » Pourtant, hors de question pour le couple de stigmatiser les agriculteurs conventionnels. La coopération avec certains d’entre eux pour la défense des terres agricoles est même devenue fréquente, ces dernières années.

« Il faut des voix qui crient dans le désert »

Car dans la région, Marie-Hélène et Damien Bignon sont de toutes les luttes. Dernière en date, l’importante mobilisation contre l’implantation du futur centre d’entraînement du Paris Saint-Germain, à quelques kilomètres de là. Chaque hectare de terre agricole est précieux, dans une région où « tout est à reconstruire » pour le monde agricole. « Il faut des veilleurs, des voix qui s'insurgent » , insiste Marie-Hélène.

Face à la popularité croissante du bio, tous deux mettent en garde contre « l’industrialisation » de la filière, qui voudrait commencer à jouer le jeu de l’agriculture conventionnelle. « A un moment donné, on nous a demandé de passer à 15 000 poules, se souvient Marie-Hèlene. Mais nous avons préféré former une jeune agricultrice pour qu’elle puisse ouvrir une installation de 3 000 poules. »

Avec leurs cinq salariés, Damien et Marie-Hélène Bignon ont « conscience » d’être à la tête d’une « grande installation» . « Cela ne nous empêche pas de défendre le local et l’installation des jeunes, bien au contraire » , affirme Marie-Hélène.

Blouse blanche sur le dos, dans la salle de tri et de conditionnement des œufs, les deux agriculteurs évaluent le chemin qu’il reste à parcourir. « C’est pas parce qu’on est bios qu’on est parfaits, souligne Marie-Hélène. Notre empreinte carbone reste élevée. Vu que nous n’utilisons pas d’engrais, nous devons passer plusieurs fois dans les champs avec les machines. »

Sur le long terme, les Bignons pointent la nécessité d’inventer un nouveau modèle économique « plus coopératif » avec, en toile de fond, l’envie de rendre la bio « plus populaire » et accessible au plus grand nombre.

Illustration - Bio : « Nous sommes la mauvaise conscience de l’agriculture conventionnelle » - Sasha Mitchell


La semaine "Manger bio et local, c'est l'idéal", organisée par la Fédération nationale d'agriculture biologique (Fnab), se termine dimanche. La carte des événements est disponible ici.

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