Médias : Un problème de concentration

Presse écrite, télévision, radio… Les industriels ont fait main basse sur les entreprises en quelques mois. Non sans conséquence sur le contenu et le pluralisme de l’information.

Jean-Claude Renard  • 30 septembre 2015 abonné·es
Médias : Un problème de concentration
© Photo : Jeff Lanet/Canal+

Ce jeudi 24 septembre, le lecteur de Direct Matin a dû être surpris, ou bien pouffer. Le quotidien gratuit consacrait une page presque entière au « Grand Journal », titrant : « La nouvelle équipe de l’émission s’impose sur Canal + ». On y apprenait que Maïtena Biraben et sa « joyeuse troupe font souffler un vent de fraîcheur depuis la rentrée », à l’aide d’ « un casting plein d’audace » qui « jongle avec brio entre l’actualité, les débats de société et les nouvelles tendances culturelles. Une belle alchimie… » Diable ! Après trois semaines d’exercice, il était temps de tourner les projecteurs sur l’émission. La ficelle est grosse dans ce dithyrambe, tant cette « belle alchimie » essuie un échec d’audience historique sur la chaîne, rassemblant autour d’un million de téléspectateurs à sa première avant de sombrer en dessous des 500 000 personnes (avec 3 % de part de marché).

Faut-il voir dans cet article incongru la patte d’Anne Hommel, conseillère en communication, experte en causes perdues (DSK post-Sofitel, Cahuzac et sa part sombre), venue à la rescousse de l’émission phare de Canal + en clair ? Ou tout simplement la main de Vincent Bolloré ? Après tout, Bolloré est le patron de Direct Matin (dans ce même numéro, le lecteur a droit aux louanges sur l’Autolib, également dans l’escarcelle de l’homme d’affaires). C’est aussi lui qui a imposé Maïtena Biraben à la tête du « Grand Journal ». Cela a été le feuilleton de l’été : la mainmise de Vincent Bolloré sur le groupe Canal +. Brutale. À peine nommé président du conseil de surveillance de Vivendi, propriétaire de la chaîne, ce proche de Nicolas Sarkozy (faut-il rappeler le séjour de celui-ci sur son yacht, à peine élu, en 2007 ?) aura liquidé en quelques semaines toutes les têtes du groupe Canal. Exit donc Rodolphe Belmer, directeur général du groupe, Bertrand Méheut, président du directoire, Ara Aprikian, patron des chaînes en clair (D8, D17 et i-Télé), Thierry Langlois, directeur des antennes, Alice Holzman, directrice de CanalSat, Nathalie Coste-Cerdan, au cinéma, Thierry Thuillier au sport, Cécilia Ragueneau et Céline Pigalle, les patronnes d’i-Télé… Motifs : synergies et économies (ce qui n’empêche pas de sortir le chéquier pour retenir Cyril Hanouna, grand pourvoyeur d’annonceurs, avec un contrat le liant à D8 sur cinq ans, à hauteur de 50 millions d’euros par an). En lieu et place des évincés, des proches puisés dans la maison mère, comme Jean-Christophe Thiery, ex-président de Bolloré Média, ou Guillaume Zeller, ex-patron de Direct Matin, lyrique droitier et catholique ultra, bombardé à la tête de l’info. À l’antenne, on sait que les « Guignols de l’info », trop impertinents, ont été déportés en crypté (avec un retour tardif annoncé pour la fin octobre), on sait encore que l’interventionnisme touche aussi les documentaires d’investigation.

On est loin de 2012, quand Vincent Bolloré revendait à Canal ses propres chaînes de la TNT, Direct 8 et Direct Star, en échange d’actions avec… Vivendi. Au jeu des actions et des montages financiers, l’entrepreneur breton, proclamé président du conseil de surveillance du groupe et récupérant plus que sa mise de départ, se constitue un empire médiatique : un journal gratuit tiré à plus d’un million d’exemplaires, une chaîne d’info continue (i-Télé), deux autres sur la TNT et une troisième, Canal+, qui investit dans le cinéma et le sport spectacle. Vincent Bolloré n’est pas le seul à agiter la sphère des médias cette année, riche en acquisitions. Tout récemment, déjà coactionnaire du Monde et propriétaire des Inrockuptibles, Matthieu Pigasse a mis la main sur Radio Nova à titre personnel, glissant la fréquence dans sa besace des Nouvelles Éditions indépendantes (LNEI). Coût de l’opération, entre 15 et 20 millions d’euros. De son côté, Bernard Arnault, PDG du groupe de luxe LVMH, propriétaire des Échos et de Radio classique, débourse 50 millions pour s’offrir le Parisien (propriété de la famille Amaury, possédant l’Équipe ). La finalisation des tractations est prévue pour octobre. Il y a mieux : Patrick Drahi, rival assumé de Xavier Niel (ex-cador du Minitel rose, coactionnaire du Monde ), enrichi comme lui dans les télécoms et fondateur de la chaîne d’info israélienne i24news. Il acquiert SFR en 2014, puis renfloue les caisses de Libé à hauteur de 14 millions d’euros. Début 2015, sachant la déroute du groupe belge Roularta, propriétaire du groupe L’Express, il se porte acquéreur et conclut en mai. Dans l’escarcelle, l’Express, l’Expansion, l’Étudiant

Dans la foulée, durant l’été, à travers sa société Altice, Drahi se lance à l’assaut de BFM TV et de RMC, réunis sous la bannière NextRadio TV (avec BFM Business et RMC Découverte). 49 % d’abord, avant un contrôle total programmé pour 2019. D’ici là, il aura peut-être absorbé le groupe Intescia (propriétaire notamment de Stratégies ). Le paysage médiatique est ainsi redistribué en très peu de mains. Bolloré dans le gratuit, la télé cryptée et l’info continue ; Matthieu Pigasse aux Inrocks et à Radio Nova, partie prenante du trio Bergé, Niel et Pigasse, actionnaires du groupe Le Monde (outre le titre principal, Courrier international, la Vie, Télérama, l’Obs, Rue 89 et des parts importantes dans le Monde diplomatique et Huffington post ) ; Bernard Arnault à la tête des Échos, d’une radio et du Parisien  ; Drahi dirigeant la principale chaîne d’info, une radio populaire, un hebdo et un quotidien. Ajoutons les historiques : le groupe Bouygues, avec TF1, ses chaînes de la TNT (TMC, NT1, LCI, HD1), Metronews et le groupe Lagardère ( le Journal du dimanche, Elle, Paris Match, Europe 1). À côté, Serge Dassault ( le Figaro ) et François Pinault ( le Point ) font petits joueurs.

Ces nouvelles écuries ne se constituent pas par hasard. On est à dix-huit mois de la présidentielle, mais pas seulement. On observe aussi que trois opérateurs sur quatre en France – dépendant donc très largement de la régulation de l’État – investissent dans les médias (Bouygues, Drahi, Niel). On achète donc des tuyaux, puis de quoi les remplir aisément, quand les journaux n’ont jamais été aussi bon marché pour des fortunes éloignées du sérail de la presse. On peut trouver une logique économique à rassembler les Inrocks et Radio Nova. Entre les Échos, groupe LVMH, et le Parisien, c’est le grand écart. Ce ne sont pas les mêmes journalistes, ni les mêmes lecteurs, ni surtout les mêmes annonceurs ! Peut-on dire que Patrick Drahi investit dans la presse quand il se sépare d’un tiers de la rédaction de Libé pour en faire une coquille vide ? Ou quand il reprend l’Express  ? Aujourd’hui, ce sont 150 emplois menacés par un plan social. Et, comme à Libé, on y dénonce « la dégradation de la qualité de l’information », « une stratégie suicidaire », la réduction du nombre de journalistes et la baisse brutale des budgets. Si Libé et l’Express ont été sauvés, ils ne le sont que provisoirement. L’intérêt de ces nouveaux patrons de médias est ailleurs. Ils visent la respectabilité dans les milieux politiques et économiques, la notoriété, les relais d’influence. Des influences qui n’ont que faire du pluralisme de l’information. Dans ce contexte, la consolidation et l’indépendance des rédactions n’ont jamais été aussi nécessaires. Parce que l’information est un bien public qui ne peut être régi par les lois du marché.

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