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« Une capacité à penser collectivement »

Comme des lions, de Françoise Davisse, relate la bataille des salariés de Peugeot contre la fermeture du site d'Aulnay. Une aventure portée par la solidarité.

Comment raconter une lutte ouvrière, un combat au quotidien qui dure ? En se glissant à l’intérieur du conflit. Tel est le travail de Françoise Davisse, réalisatrice chevronnée (Des gens comme nous ; Paysans, la vie en prime ; Sans travail fixe), qui a suivi deux ans durant l’engagement des ouvriers de PSA Aulnay contre la fermeture de leur usine. Au plus près des réunions et des assemblées générales, des revendications, au cœur de la grève, point d’orgue de la révolte, jusqu’aux ultimes négociations. Mais plus que le récit linéaire et factuel d’une bataille, Comme des lions livre une histoire humaine, profondément collective, animée par la confiance, l’écoute et la solidarité.

Qu’est-ce qui a présidé à la réalisation de ce film ?

Françoise Davisse : C’est d’abord une question de forme. Je voulais filmer ce que j’avais envie, comme j’en avais envie, filmer des gens, des dialogues. La deuxième raison est une question de fond. On était alors dans la campagne pour la présidentielle et je voulais sortir de ce poids qui consiste à dire « il n’y a rien à faire ». Du coup, j’ai eu envie d’aller voir les gens qui se battent. Je connaissais Philippe Julien, délégué syndical CGT à PSA, qui avait déjà mené une grève en 2004 pour des augmentations de salaire. Je l’ai appelé au moment de la publication des documents secrets de la direction, en juin 2011, annonçant la fermeture du site d’Aulnay. Les salariés entendaient bien se battre, j’ai donc décidé de les suivre jusqu’au bout.

Comment avez-vous été acceptée par les ouvriers ?

J’ai commencé par discuter en dehors de l’usine avec quelques ouvriers, j’ai fait quelques interviews, avant de suivre les réunions hebdomadaires de la CGT. J’étais toute seule avec ma caméra, et j’y suis allée dans un rapport d’égalité. Je faisais mon boulot de réalisatrice, et eux le leur, celui de gens en lutte. J’étais dedans, pas avec une caméra qui aurait été au-dessus d’eux, j’avais un rapport physique avec la caméra, je bouge avec, je me déplace, je ne suis jamais en retrait. J’ai été acceptée d’emblée. Dans la mesure où j’étais très présente, ils ne se sont pas posé la question de savoir où j’étais. Ils n’avaient pas l’impression d’être observés. Au fil des rencontres, des dialogues, de longs moments passés ensemble, ils m’ont vite oublié. J’ai donc beaucoup filmé. Au final, cela fait 300 heures de rushes ! À un moment, juste avant la grève, j’étais perdue, je ne savais plus où j’en étais. Ils m’ont répondu : « Nous non plus ! » On était dans le même rythme, dans la même histoire.

Comment s’est passé le tournage, sachant qu’il est interdit de filmer dans les usines ?

C’était une grosse angoisse ! Au début, il y avait beaucoup de choses que je ne voyais pas. Jusqu’à la grève, les lieux étaient interdits. Je devais me contenter de suivre les réunions, là où se tenaient cependant les décisions sur la poursuite de la lutte, les revendications. Cela constituait une matière conséquente, avec des moments de tensions et des moments de bonheur. Quant à tourner à l’intérieur de l’usine, c’est moi qui leur ai passé des caméras ! C’est comme ça qu’ils ont filmé les assemblées générales et le travail à la chaîne.

Cette lutte vous a-t-elle surpris dans sa construction, son élaboration ?

Oui, pleinement. J’ai été frappée par la capacité chez les ouvriers de penser collectivement, de réfléchir ensemble. Cela donne des moments passionnants de dialogues, de pensées qui avancent ensemble. On a affaire là à une intelligence rare. Ils en deviennent même des experts dans leur lutte, en construisant la réflexion petit à petit. « On peut se gourer, m’a dit l’un des ouvriers quand ils ont investi le siège de l’UIMM. Mais si l’on se goure, au moins on l’aura décidé tous ensemble ! » Ce n’est pas chez eux de la démocratie pour que tout le monde parle, c’est une démocratie pour décider. À la sortie des réunions, on fait ce qu’on a dit.

Ce qui frappe également, à chaque réunion, c’est la capacité d’écoute des uns et des autres…

On n’est pas en effet dans la caricature d’une barbarie ouvrière. Peut-être parce que certains avaient déjà quelques années de lutte derrière eux. Je n’ai pas été surprise mais embarquée par cette attention à l’autre. La confiance entre eux, c’est leur mot d’ordre. Dans cette confiance réciproque, on écoute l’autre, personne n’est écrasé. Ils sont ensemble, et ils en ont envie.

Quand ils prennent le siège de l’IUMM [Union de l’industrie et des métiers de la métallurgie, NDLR], ils sont 200 dans la salle. Et tout est ordonné, tout se passe dans la discipline. Une fois de plus, « on fait ce qu’on a dit ». Et tout le monde écoute. Même quand ils sont embarqués par les CRS, au siège du Medef, ils se serrent les coudes, au sens littéral. Un point essentiel : il n’y a pas de leader. Chacun a un rôle, chacun a sa place, du coup, tu écoutes l’autre, tu comptes sur l’autre. C’est une force. Même celui qui a le plus d’expérience, le plus d’informations, Philippe Julien, se refuse à « décider à la place des gens ». Au-delà même de la classe ouvrière, sur la question de la démocratie, c’est très intéressant.

Il y a quelque chose de flagrant dans le comportement des ouvriers, c’est cette force de l’énergie du désespoir, ou plutôt cette énergie de l’espoir…

On trouve les deux énergies à la fois. Ce qui est remarquable, c’est qu’ils y vont sans illusion, mais avec l’intention de se battre. Il n’y avait pas cet espoir qui désespère. Mais à partir du moment où ils se décident, en comptant sur les collègues et seulement sur eux, là, ça devient une grève offensive. « On gagnera chaque morceau qu’on obtiendra », se disent-ils. C’est un lieu commun mais, une grève, tant qu’on n’a pas gagné, on a perdu. Ils le savent.

Ce sont donc des moments difficiles, parce que jusqu’au bout, on ne sait pas ce qu’on va gagner, puisque la grève ne s’arrête que lorsqu’on a obtenu quelque chose. Ils ne sont pas naïfs, ils savent que les syndicats vont signer, qu’il y aura des accusations de violences, de saccages. On apprend là que la lutte n’est pas un pur hasard.

Tandis que vous filmiez jour après jour, quel regard portaient les ouvriers sur le traitement médiatique du conflit ?

Étrangement, ça ne les touchait guère. Les médias parlaient de violences, de grosses brutes, d’ouvriers non grévistes pris en otages, de menaces de mort aussi, loin de la réalité. Mais ils étaient 16 heures sur 24 dans l’usine et complètement en dehors du temps médiatique. Ils ont été beaucoup plus touchés par la mise à pied de certains d’entre eux, décidée par la direction. Les médias, ce n’est pas leur monde.

Il y a une scène édifiante, c’est celle du soir de la confrontation télévisée entre Nicolas Sarkozy et François Hollande. Les salariés se sont déplacés pour manifester aux studios d’enregistrement de Saint-Denis. Hollande leur promet alors de recevoir les salariés s’il est élu…

Ça sonne creux. Pour un homme politique, n’avoir aucun avis, c’est terrible. Et il ment : les salariés n’ont jamais été reçus ! Deux mois après son élection, il dit que le plan de la direction est « inacceptable », mais un mois plus tard, qu’il est « inévitable ».

Comme des lions relate une aventure, une très belle lutte ouvrière. Mais peut-on parler de film optimiste quand on en connaît la fin ?

Oui, assurément optimiste ! Même si 1 227 employés sont restés sur le carreau. Ça reste optimiste parce que la fermeture aurait eu lieu quoi qu’il arrive, et qu’il y a eu des gens pour relever la tête, qui ont vécu une expérience extraordinaire, qui se sont montrés capables d’élaborer ensemble une bagarre pour empêcher une fermeture, et avec un plaisir certain. Ça vaut le coup ! Ils ont pris le pouvoir, sur eux-mêmes et sur la direction. « On n’a pas eu tout ce qu’on voulait, certes, dit un ouvrier, mais on a pris notre pied ! » À la fin du tournage, j’ai demandé à un salarié de me dire ce qu’est un ouvrier pour lui. Il m’a répondu : « Un ouvrier, je ne sais pas, mais des ouvriers, je sais. » C’est cette force collective qui demeure.

Aulnay et PSA, Florange avec ArcelorMittal, Clairoix et les Conti… Les luttes ouvrières sont souvent traitées par le documentaire. Cela n’en reste pas moins un monde absent sur le petit écran…

On devrait s’interroger pour savoir pourquoi on est ainsi formaté, pourquoi c’est programmé dans les têtes : si tu vois un ouvrier à l’écran, ou bien tu t’ennuies, ou bien tu pleures, parce que c’est une victime, en train de mourir. Ça n’attire pas. Or, la télé a besoin d’audience. On ne montre donc pas d’ouvriers, sauf une fois par an. Mais le monde ouvrier n’a pas disparu pour autant. Ce qui disparaît, ce sont les usines, pas les salariés. Eux, ils existent bel et bien.


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