Un sexe pour un autre

Les Bonnes de Genet jouées par des hommes : une transposition chorégraphiée par Robin Orlyn.

Gilles Costaz  • 13 novembre 2019 abonné·es
Un sexe pour un autre
© Jérôme Séron/AFP

En nos temps d’hybridation des genres et des styles, la frontière est poreuse entre la danse et le théâtre. La grande chorégraphe sud-africaine Robin Orlyn la franchit en montant Les Bonnes de Jean Genet à sa manière, qui n’oublie ni le rôle de la danse ni sa propre histoire marquée par la lutte contre l’apartheid et pour les populations opprimées.

La pièce contient évidemment cette rage politique avec laquelle toute mise en scène peut jouer d’une façon directe ou indirecte. On pouvait donc espérer que cet événement du Festival d’automne à Paris donne une force de frappe nouvelle à une œuvre dont l’insolence sociale nous passionne toujours. Pourtant, l’expérience, ici, n’est réussie que partiellement.

Les Bonnes, qui fut créé en 1947, puise au fait divers bien connu qui inspira aussi les -surréalistes et -plusieurs cinéastes : le meurtre d’une bourgeoise par ses domestiques, deux sœurs du nom de Papin. Chez Genet, tout est jeu de miroirs et transfiguration verbale. Après avoir éliminé des personnages secondaires (sous la pression de Louis Jouvet, premier metteur en scène de la pièce), il a composé un trio animé par un rapport d’attraction et de répulsion, où tout ce qui aurait pu être d’une nature quotidienne est dans une forme à la fois grotesque et -élégante. Les personnages y inversent sans cesse leurs rôles, chacun cherchant à être l’autre et à monter ou à descendre, par l’imaginaire, l’escalier social et le cheminement du désir.

Robin Orlyn prend le parti de faire jouer les trois femmes par des hommes : les bonnes sont interprétées par des acteurs noirs, Arnold Mensah et Maxime Tshibangu, la maîtresse, Madame, par un acteur blanc, Andréas Goupil. Ce n’est pas la première fois qu’on passe au travestissement dans la représentation des Bonnes. Alfredo Arias avait joué lui-même le rôle de Madame dans sa mise en scène, et, le double jeu sur la sexualité étant permanent chez Genet, cette initiative n’a rien d’une trahison. L’auteur, d’habitude tranchant dans ses indications scéniques, n’a guère abordé le problème sur cette pièce-là mais se serait sans doute montré favorable à cette forme de jonglerie et de dévoilement.

La chorégraphe-metteuse en scène en profite pour s’attaquer aussi aux codes du théâtre bourgeois, que Genet reprenait avec une ironie goguenarde sans pouvoir intervenir sur le décor. Là, les acteurs jouent devant une caméra, se tournant tantôt vers le public, tantôt vers l’objectif, ce qui crée une vision décalée à plusieurs étages – un technicien de la vidéo réglant le ballet des images en direct et des images enregistrées. Le décor lui-même est virtuel : c’est la projection d’une photo de chambre. Belle idée qui déréalise ce qui aurait pu être trop concret.

Malheureusement, Robin Orlyn, dans sa direction d’acteurs, opère une certaine confusion. Elle pousse ses acteurs dans la parodie alors que Genet appelle, exige le simulacre – terme essentiel dans sa pensée. Les costumes que portent les deux acteurs chargés des rôles de servantes pendant les trois quarts du spectacle, des salopettes vert fluo, sont déjà une façon trop blagueuse d’aborder le spectacle, comme dans une revue. Arnold Mensah et Maxime Tshibangu ont une grande présence bouffonne, tout comme Andréas Goupil, qui incarne Madame souvent assis au milieu des spectateurs. Mais la mise en scène oublie trop le deuxième degré. Bien entendu, il y a de l’indécence, du ricanement, du grossier, mais Genet, c’est aussi subtil que le nô. Il ne faut pas croire que le jeu de massacre est prioritairement rigolard.

Par chance, dans la dernière vague de cette tempête agitée de façon trop enfantine, Robin Orlyn trouve enfin l’esprit du simulacre. Les comédiens ont changé de costume. Dans le jeu de Tshibangu et de Mensah passent enfin la dualité attendue et ce cri contenu, non hurlé, de la domesticité humiliée sur laquelle s’imprime la plainte des Noirs broyés par les Blancs.

Les Bonnes, théâtre de la Bastille, Paris XIe, 01 43 57 42 14. Jusqu’au 15 novembre. Puis en tournée : Toulouse, 20-23 novembre. Rouen, 26-27 novembre. Tremblay-en-France, 30 novembre.

Théâtre
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