Une vie pour les Yanomami

La photographe brésilienne Claudia Andujar a consacré sa carrière à défendre ce peuple en péril. Son œuvre d’exception est présentée à Paris.

Patrick Piro  • 26 février 2020
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Une vie pour les Yanomami
© Claudia Andujar

Une jeune femme se baigne dans une rivière. Du flot ondulant ne dépasse que le visage, yeux fermés, dans une trouée de lumière. Envoûtement qui se nourrit de cette harmonie profonde et d’une menace en filigrane : l’engloutissement du peuple yanomami.

Ce monde fait irruption en Claudia Andujar en 1971. Quatre jours de photoreportage au nord de l’Amazonie brésilienne qui vont déterminer le restant de sa vie. Elle a 40 ans. Dès lors, elle oscillera entre la jungle urbaine de São Paulo et la « terre-forêt » de ce peuple autochtone. « Je suis liée aux Indiens, à la terre, à la lutte première », dira-elle. Poussée par une urgence instinctive. « Tout cela me touche profondément. Tout me semble essentiel. C’est moi que je cherchais. »

Claudia Andujar délaisse alors l’approche documentaire pour un ambitieux projet : interpréter la conception que ce peuple se fait du monde. Sa forêt, Urihi, est une matrice complexe abritant tous les êtres vivants, dont les xapiri, que seuls les chamanes peuvent voir. La photographe privilégie la pellicule noir et blanc à grain ou infrarouge, exacerbe les contrastes, induit des filés, superpose des vues, provoque des distorsions. Retour de chasse, intimité avec le monde des eaux, repos dans les hamacs… Les tirages dessinent un parcours onirique où sont suggérées d’autres présences que celle de ces femmes et ces hommes aux corps lisses. Ils sont actuellement visibles à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, qui présente « la plus vaste exposition » consacrée à l’œuvre de Claudia Andujar.

La démarche parvient à son acmé lors des reahu, cérémonies centrales de cette société où se mêlent, plusieurs jours durant, rites funéraires, projets matrimoniaux, diplomatie entre communautés, etc. La transe des chamanes sous l’emprise de la yãkoana, en communication avec les xapiri, livre les images les plus abouties de cette quête personnelle d’interprétation qui reste toujours empreinte de respect. Les Yanomami ont d’ailleurs accepté que leur survivent des représentations, alors que toute trace d’une personne défunte doit être détruite pour que son spectre rejoigne sans encombre le « dos du ciel ».

Car c’est pour la bonne cause. La geste d’Andujar dépasse largement le champ artistique et anthropologique. Dans les années 1970, la dictature militaire entreprend dans ces territoires la construction d’une route transamazonienne, l’extraction de minerais précieux, l’implantation de l’armée. Au contact des Blancs, les peuples autochtones sont décimés par la rougeole. La photographe, décrétée non grata par le régime, délaisse ses boîtiers pour créer une ONG vouée à la défense des Yanomami.

Campagnes, interpellations internationales, il faudra attendre 1992 pour que ce peuple se voie attribuer un territoire cohérent. Mais le retour de la démocratie (1985) n’a pas interrompu les intrusions d’orpailleurs et de maladies. L’ONG organise des missions sanitaires. Andujar documente la catastrophe. Pour le suivi des vaccinations, elle fait poser les Yanomami avec un numéro d’ordre en sautoir. Un déclic cathartique éclaire sa propre quête : elle enfant, née en Suisse en 1931, un père juif hongrois exterminé dans les camps avec sa famille, la fillette et sa mère fuyant le nazisme et fixées au Brésil en 1955. De l’étoile jaune au numéro de vaccination, l’identification qui efface l’identité ou qui sauve une vie.

L’œuvre de Claudia Andujar, primée dans le monde entier, ne serait pas compréhensible hors des mailles qui enserrent sa démarche intime, son engagement politique mais aussi l’amitié indéfectible de compagnons militants nouée il y a près d’un demi-siècle : Davi Kopenawa, chamane yanomami, Bruce Albert, anthropologue français, et Carlo Zacquini, religieux italien. L’exposition n’oublie rien. Il y a les dessins de trois artistes yanomami que Claudia Andujar a sollicités pour qu’ils représentent leur vision du monde. Et Le Génocide des Yanomami : mort du Brésil, 1989-2018, un manifeste audiovisuel coup de poing qu’elle cosigne. 2018 : année de l’élection de Jair Bolsonaro, qui a immédiatement relancé l’assaut contre les territoires autochtones.

Claudia Andujar, la lutte Yanomami, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris XIVe, jusqu’au 10 mai.

Culture
Temps de lecture : 4 minutes
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